Le syndrome du « salaud de Français »

declaration1789En 1721, fut publié anonymement, sous le titre Les Lettres persanes, un roman épistolaire dans lequel deux voyageurs perses décrivaient à leurs correspondants l’étrange continent qu’ils visitaient – l’Europe – et singulièrement la France dont ils examinaient les mœurs par le menu. Dans les premières pages, le lecteur français était tenté de se moquer du regard naïf que posaient ces deux étrangers sur sa société ; mais il comprenait vite que cette naïveté était feinte et que c’était l’organisation politique et sociale de son pays que les deux hommes passaient au crible, avec un humour bienvenu et une ironie subtile. Tout le talent de Montesquieu s’était mobilisé dans cet exercice de style qui dépassait le simple jeu littéraire pour rejoindre la sphère politique.

Si ces deux voyageurs, avant d’entreprendre leur périple, avaient lu le rapport sur la « refondation de la politique d’intégration » remis en novembre dernier au Premier ministre par des groupes d’experts, sans doute auraient-ils décidé de ne jamais se rendre en France. Car l’image particulièrement négative et inhospitalière qu’en donnent les cinq sections (notamment trois d’entre elles) se révèle assez terrifiante. Il faut dire que, là où l’on était en droit d’attendre un état des lieux objectif de l’intégration et des propositions d’amélioration aussi nécessaires que pertinentes, on ne trouve qu’une approche idéologique, une instruction à charge et dénuée de nuances, suivie d’un programme politique constitué de mesures inquiétantes.

La presse a beaucoup commenté l’une d’entre elles : l’abrogation de la loi sur les signes religieux dans les écoles publiques. Ce n’est pourtant qu’un aspect isolé d’un texte bien plus dévastateur, très éloigné de la tradition intellectuelle française, du consensus social actuel, et dont on se demande encore pourquoi Matignon décida de le mettre en ligne en l’état sur son site, tant l’image qu’il donne de la France semble déformée, voire ignoble.

Passons sur le fait qu’à de rares exceptions près, les « experts » des groupes de travail ne comptent guère parmi les personnalités marquantes de leurs domaines ; passons encore sur le fait que, dans la liste des personnes auditionnées par les commissions, ne figurent pratiquement pas d’élus, dont le point de vue aurait pourtant été particulièrement intéressant, compte tenu de leur expérience de terrain. L’homogénéité idéologique de ces « experts » explique peut-être en partie cette absence qui aurait pu se révéler gênante, car on serait bien en peine de trouver mention de la moindre opinion dissidente dans ces 276 pages.

Passons enfin sur la forme : les coquilles ou les perles que l’on y trouve (« l’ère du temps » n’est pas la moins singulière…) ne trahissent qu’une relecture bâclée, mais certaines sections sont surtout rédigées dans un sabir qu’il serait insultant pour les spécialistes de la discipline d’appeler « jargon de sociologue », tant il est inutilement complexe, ampoulé, indigeste. Manifestement, les rédacteurs ignoraient la maxime de Boileau : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement… »

Le contenu se suffit à lui-même ; si l’on avait voulu complaire aux partisans les plus zélés du communautarisme, rouvrir des plaies cicatrisées et dérouler un tapis rouge à l’extrême droite, on ne s’y serait pas pris autrement.

Plusieurs commentateurs ont avancé que le rapport rompait avec la tradition d’intégration « à la française » et posait les bases d’un multiculturalisme « à l’anglo-saxonne » tel qu’on le rencontre, par exemple, aux Etats-Unis. Rien n’est moins sûr, car le multiculturalisme américain repose sur une plateforme commune à laquelle adhèrent les membres des différentes communautés et les nouveaux arrivants, qui inclut à la fois une croyance dans le « rêve américain », le sentiment partagé d’une supériorité du modèle américain sur tous les autres, un patriotisme solide et le serment à la Constitution. Le rapport sur la refondation de la politique d’intégration s’oppose nettement à ce faisceau de valeurs. Il est vrai que l’on ne peut bâtir ni rêve ni adhésion sur une nation présentée exclusivement sous des aspects odieux. Or, au fil des chapitres, dans un exercice de haine de soi qui relèverait moins de la sociologie que de la pathologie, le tableau que les « experts » brossent de la France répond à ce critère. Ce travail, bien en phase avec la tendance marginale mais tenace et médiatisée à l’auto-culpabilisation mise en lumière par Pascal Bruckner dans son essai polémique Le Sanglot de l’homme blanc et que l’on pourrait appeler « le syndrome du salaud de Français », laisse au lecteur une étrange impression.

Le pays  d’aujourd’hui y apparaît en effet comme raciste, colonialiste, fondé sur une Histoire vue comme « un récit plus ou moins mystificateur ». Un pays qui pratique la « maltraitance politique des populations vues comme immigrées », impose une « injonction à l’intégration », organise une « stigmatisation de l’altérité » au nom d’une « fétichisation de l’unité » et refuse de considérer le discours victimaire, seul supposé refléter une réalité d’ensemble. Aucune des politiques d’accueil mises en place depuis des décennies ne trouve grâce aux yeux des rapporteurs : « le message assimilationniste que recèle la politique d’ »intégration » est perçu avec beaucoup d’acuité (et souvent de violence) par celles et ceux qui en sont la cible. » Quant à la cérémonie d’entrée dans la nationalité, communément pratiquée dans de nombreux autres pays qui y ajoutent souvent un serment d’allégeance, elle est définie, non comme un rituel d’appartenance à la communauté nationale, mais comme un « retour fort de la logique intégrationniste. »

Cette France, dont on finit par se dire qu’elle constitue un véritable enfer pour tout étranger qui souhaiterait y résider durablement, porterait en outre la responsabilité de toutes les radicalisations qui verraient le jour sur son territoire : « La mise en doute de l’appartenance légitime à la société où les personnes vivent et l’altérisation incessante de leur identité ont pour effet de rendre impossible une société commune. L’une des conséquences ultimes est que la contre-identification ethnico-raciale ou religieuse peut se durcir et se traduire dans une radicalisation susceptible de retourner de diverses manières les normes sociales contre la commune appartenance : partir pour aller faire reconnaître ses compétences ailleurs, entrer dans des carrières de déviance, prendre les armes contre le pays qui nous rejette, etc. Ces processus doivent bien sûr être pris au sérieux, mais pas pour eux-mêmes de façon déconnectée d’un travail sur les dynamiques qui les produisent. Car ces diverses réponses radicalisées aux processus d’altérisation (toujours mêlés à d’autres facteurs), ne peuvent se solder dans une politique sécuritaire. »

Le tout pouvant se résumer par cette phrase, dont le caractère excessif suffirait à discréditer l’ensemble du rapport : « Aussi, les modes de gestion politique des populations concernées ne sont-ils pas sans une certaine continuité, ou au moins proximité, avec la manière de gérer les « indigènes » au temps de la colonisation. »

En clair, les « experts » nous offrent une vision manichéenne des questions migratoires, où le racisme serait endémique à l’Occident (surtout à la France) et absent du reste du monde, alors qu’il suffit de parcourir le globe pour découvrir qu’il est le sentiment le plus partagé (et, souvent, clairement assumé) sur tous les continents, puisqu’il ne traduit que la peur de « l’autre » en tant que différent, inconnu et qu’il se fonde sur la création de stéréotypes, lesquels reflètent le désir humain universel de juger plutôt que de comprendre. Tous les spécialistes des problématiques interculturelles sont conscients de ce phénomène que seule une sérieuse formation aux dimensions de l’interculturalité peut infléchir.

Ce constat négatif est assorti de recommandations, tout aussi imprégnées d’idéologie, autour du slogan « Faire France [sic] en reconnaissant la richesse des identités multiples » impliquant une « reformulation de l’approche française de la nation » et la promotion d’un « Nous inclusif et solidaire. » Parmi celles-ci, plusieurs ne manqueront pas de heurter.

Comme dans l’univers totalitaire de Georges Orwell, tout commence par une Novlangue qui devrait s’imposer à tous. Ainsi, comme le terme « racisme » est remplacé dans le rapport par le barbarisme « racialisation », on ne parlerait plus d’« intégration », mais d’« inclusion », définie comme suit : « D’origine anglaise, le terme inclusion a remplacé dans le vocabulaire international celui d’intégration (qui fait davantage référence au processus d’acquisition par les personnes immigrées des normes culturelles du pays accueillant.) » On comprend l’intention sous-jacente.

Il faudrait de plus « revisiter tous les registres lexicaux utilisés au sein et par les institutions d’action publique tout comme par les medias et les partis politiques » et « ne mentionner la nationalité, l’origine, l’appartenance ethnique, la couleur de peau, la religion ou la culture que si cette information est pertinente. » Cette mesure serait naturellement assortie d’un « recours à la sanction pour contraindre à la non-désignation » par « la mise en place d’un délit de « harcèlement racial » », puisque « désigner, c’est assigner et c’est stigmatiser. » Toute les différences, qui font la richesse de l’humanité, devraient donc s’effacer par décret ou envie de pénal… On imagine facilement les contentieux incessants qui naîtraient d’une telle mesure (le degré requis de « pertinence » ouvrant aux interprétations les plus diverses) qui relève autant de la police du langage que de la police de la pensée, avec pour souci le formatage généralisé des esprits.

Dans une vaste entreprise de rééducation des masses françaises, toujours soupçonnées de mal penser dès qu’il est question d’altérité, et de s’apparenter à la catégorie sartrienne « du salaud », la problématique des langues se trouve aussi mobilisée. Il s’agirait donc de mettre en place un « apprentissage des langues de socialisation, de l’immigration […] au sein du système éducatif et avec les mêmes exigences, les mêmes validations que pour les autres langues (anglais, espagnol, allemand mais aussi chinois). » Sont citées l’arabe (sans que soit précisé quel arabe serait proposé !), le bambara, le dioula, le lingala et le swahili, au prétexte que « la reconnaissance des langues, de toutes les langues, constituent un enjeu de reconnaissance des personnes. »

Aux déviants qui s’interrogeraient sur une inquiétante perte de suprématie de la langue française dans l’espace commun et sur les risques d’exacerber ainsi les communautarismes, les rédacteurs semblent apporter une réponse étrange : « Il n’est pas exceptionnel d’entendre aussi des personnes discuter en mélangeant dans chaque phrase des mots et des accents de leurs deux langues, première et française. » On ignore si un tel volapük serait destiné à se substituer au français dont les élèves, tout comme les nouveaux arrivants, devaient jusqu’à présent apprendre à maîtriser les fondamentaux, mais comme il est aussi préconisé d’institutionnaliser un peu partout un interprétariat professionnel, il y aurait sans doute lieu de s’inquiéter.

Toujours au chapitre de l’enseignement, les « experts » recommandent encore une « remise à plat » de l’« Histoire de France qui a du mal à rendre compte de « zones d’ombre » », en d’autres termes orienter prioritairement l’enseignement sur l’histoire des migrations, de l’esclavage, de la traite négrière, des colonisations, de la décolonisation, des guerres d’Indochine et d’Algérie. Le rapport ne précise pas quel degré de repentance (et donc d’anachronisme) serait requis, mais la connotation partisane du texte invite à le deviner.

Passons sur la création d’une « Cours des comptes de l’égalité » destinée à remplacer le Haut conseil à l’intégration trop rétif à l’idéologie des rapporteurs pour nous intéresser à un point capital, la laïcité, pilier républicain qu’il convient prioritairement de préserver. Celle-ci se trouve ici sérieusement mise à mal. On devrait lui préférer une « conception inclusive et libérale » notamment illustrée par une « suppression des dispositions légales et réglementaires scolaires, discriminatoires, concernant notamment le « voile » ». Autant dire une conception plus laxiste encore que l’inquiétante « laïcité positive » qui fut en son temps esquissée autour du discours du Latran… Les « experts » n’hésitent d’ailleurs pas à dévoiler – si l’on peut dire – leur arrière-pensée dans une phrase assez ahurissante qui semble avoir échappé à la presse : « La Laïcité est sans arrêt présentée comme une valeur, ce qu’elle n’est pas. » Ite missa est : les intégristes de toutes les confessions ne manqueront pas de tirer argument de ce qui semble moins une provocation que la conviction des rédacteurs.

Dans ce contexte, sur quelle base devrait finalement reposer le nébuleux « Nous inclusif et solidaire » ? Le rapport évoque « un socle de valeurs normatives minimum communes (droits de l’homme, droits de l’enfant, doit [sic] antidiscriminatoires) » dans une démarche nécessitant de « travailler sur les identités alternatives » pour « que se construisent des compromis pratiques. » Ailleurs, il est aussi noté : « Les droits de l’homme (et de la femme et de la citoyenne) ainsi que les droits de l’enfant, peuvent constituer cette base morale d’accord politique minimal pour reformuler une manière de faire société [sic] ici et maintenant. »

Cette proposition, qui évacue volontairement tout l’héritage culturel français et toute tentative d’acquisition des dimensions culturelles du pays d’accueil par les nouveaux arrivants, illustre les limites de l’exercice : à vouloir trouver un consensus interculturel entre des systèmes de valeurs très différents, voire opposés sur bon nombre de questions sociétales majeures, on ne peut obtenir qu’un accord a minima sur lequel il est impossible de fonder une société sans ouvrir une boîte de Pandore d’où sortira un incalculable nombre de conflits, de fractures et de rejets. Ceux-ci auront pour conséquences, notamment, une montée en puissance concomitante des communautarismes et de l’extrême droite. Loin d’apaiser les tensions, un tel modèle ne ferait que les attiser, au détriment de tous, sauf peut-être des « experts » qui verraient ainsi prospérer leur fond de commerce.

Si ces derniers, il est intéressant de le souligner, se montrent à juste titre très sourcilleux sur les actes racistes visant certaines communautés, ils demeurent beaucoup plus indulgents s’agissant des immigrés d’origine asiatique, au point que leur propre rapport pourrait probablement tomber sous le coup du délit de « harcèlement racial » qu’ils appellent de leurs vœux. Les cultures asiatiques sont en effet les grandes oubliées du texte qui ne propose par exemple que l’apprentissage des langues arabes et africaines, même peu usitées, en faisant l’impasse sur toutes les langues asiatiques pourtant assez répandues, comme le vietnamien, le cambodgien ou le laotien. Les rares occurrences où les Asiatiques sont mentionnés, ce n’est d’ailleurs pas sans un agacement implicite : « certaines catégories ethniques bénéficient d’un préjugé favorable, par exemple l’image du bon élève asiatique. » Les rédacteurs n’avaient-ils pourtant pas proclamé dans le même rapport : « désigner, c’est assigner et c’est stigmatiser » ? Il est vrai que ce document, qui veut à la fois punir l’indication des différences et les mettre en avant partout ailleurs que dans le discours, n’est plus à un paradoxe près.

Quel sera l’avenir de ce texte ? Bien qu’il ait été financé sur fonds publics, sans doute serait-il préférable de l’enterrer et de solliciter enfin des experts reconnus afin d’obtenir un état des lieux réellement objectif et d’identifier de nouvelles pistes de réformes. Il ne fait aucun doute que les apports d’autres cultures sont riches d’opportunités pour un pays d’accueil ; l’Histoire montre toutefois que ceux-ci s’inscrivent, non dans l’immédiat, mais dans le temps. Ils ne sauraient s’imposer par décret ni contrainte pénale. Par ailleurs, penser qu’un pays d’accueil devrait renoncer à son propre héritage culturel pour adopter ceux de ses hôtes, parfois antagonistes, relève de la fiction. A ce sujet, on ne peut passer sous silence un texte fondateur de Claude Lévi-Strauss, qu’on peinera qualifier de raciste, publié en 1971 dans la « Revue internationale des sciences sociales » sous le titre Race et culture : « Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé […], elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. »

Illustration : Déclaration des droits de l’Homme de 1789.

Quand la Justice protège le débat d’idées…

Justice--Lucas Cranach the Elder--1537L’annonce d’un procès, surtout lorsque demandeurs et défendeurs qui s’opposent jouissent d’une notoriété publique, fait généralement l’objet d’une large couverture médiatique. Mais un tel laps de temps sépare habituellement l’assignation, l’audience et le jugement qu’in fine, ce dernier fait rarement l’objet de commentaires. Pourtant, lorsque la liberté d’expression est en cause, c’est moins le procès que la décision de justice qui devrait susciter l’intérêt.

Dans un récent article de M le Magazine du Monde consacré à la 17e chambre du tribunal de grande instance de Paris, chargée de trancher entre « l’humour et l’injure, l’information et la diffamation », Me Henri Leclerc rappelait que cette liberté était « mère des autres » et que la liberté d’information devait être « considérée comme l’un des droits de l’homme les plus précieux. » Cette opinion très pertinente se trouvait au cœur du procès pour diffamation publique intenté en avril dernier par le psychanalyste Jacques-Alain Miller à Elisabeth Roudinesco, Henri Roudier et Philippe Grauer ainsi qu’aux sociétés savantes qu’ils représentaient, visant des articles qui avaient été publiés dans le contexte de ce que l’on a appelé « l’affaire Kadivar ».

Il est inutile de revenir sur l’affaire elle-même, du nom de cette psychanalyste iranienne dont l’internement psychiatrique temporaire avait soulevé de vives polémiques et qui fut couverte dans ces colonnes. En revanche, le procès soulevait plusieurs questions que j’avais ainsi résumées dans un compte rendu d’audience, dont la portée dépassait les limites  : « ce qui relève du débat d’idées peut-il sortir de ce cadre traditionnel pour échouer dans un prétoire ; est-il encore permis de porter un regard critique sur un texte publié sans systématiquement encourir un procès en diffamation – avatar contemporain du médiéval procès en sorcellerie – ; est-il sain, dans une démocratie, qu’un personnage médiatiquement connu puisse à l’envi (car ce n’est pas une première…) inviter la Justice à se poser en arbitre de joutes intellectuelles et à condamner des propos juste parce qu’ils n’ont pas l’heur de lui plaire ? »

Par son jugement du 11 septembre dernier, la première chambre du TGI de Nanterre a implicitement répondu à ces questions en déboutant M. Miller de ces demandes. Une lecture attentive des attendus met en lumière une approche juridique saine et pragmatique du problème. Les juges du fond se sont en effet appuyés sur l’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales qui dispose, dans son premier alinéa : « Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir d’autorités publiques et sans considérations de frontières […] », et sur l’article 29 alinéa 1 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse qui définit ainsi la diffamation : « toute allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de la personne ou du corps auquel le fait est imputé. »

Sur ce fondement, ils ont estimé que « l’article incriminé [traitait] d’un sujet que le demandeur, personnage public du fait de ses interventions et publications, l’exposant à une légitime critique, [avait] lui-même rendu médiatique […] » et que ce commentaire « [nourrissait] la discussion entre intellectuels dans la controverse les opposant de longue date sur la psychanalyse et la psychiatrie, occasionnant contestation et polémique […] ».

Suivant cette argumentation logique, le tribunal a donc tranché le différend sans ambigüité : « S’appuyant sur le recueil publié dont ils se font la critique personnelle, les propos incriminés, qui s’inscrivent dans la suite d’un affrontement intellectuel, agrémentés de commentaires critiques qui relèvent de la simple expression d’opinion, fût elle polémique et rédigée sur le registre de la provocation et le sarcasme, ne dépassent pas les limites admissibles de la liberté d’expression. »

M. Miller n’ayant pas estimé devoir interjeter appel, ce jugement devient ainsi définitif. Or, il revêt une réelle importance, dans la mesure où les juges, s’inscrivant dans l’esprit d’une jurisprudence européenne très protectrice de la liberté d’opinion, ont reconnu sa valeur au débat intellectuel, lequel (suivant une vieille tradition, notamment en France) pouvait inclure des arguments polémiques ou sarcastiques sans transgresser d’interdits ni nuire aux protagonistes. Une manière, finalement, de séparer le forum du prétoire, de protéger le sanctuaire du débat d’idées et de ne pas faire droit aux actions systématiques en diffamation dont le but, comme le soulignait l’article de M le Magazine du Monde précité, est essentiellement de « faire taire ou décourager de parler. »

Illustration : Lucas Cranach, Allégorie de la Justice, vers 1537.

La publicité au temps de la Grande guerre

Pub1914Le 3 août 1914, l’Allemagne déclara la guerre à la France. Les hommes en âge d’être mobilisés partirent pour le front en pleine période des moissons ; à l’arrière restèrent les femmes, les enfants, les vieillards, les réformés et ceux qui avaient été assez habiles pour échapper à ce qui devait devenir l’une des plus atroces boucheries de l’Histoire. Pour l’industrie et le commerce, cette population civile de consommateurs potentiels constituait naturellement une cible de premier ordre, ce qui n’avait rien de critiquable dans une perspective de logique économique.

Ce qui l’était davantage, en revanche, c’était l’exploitation à des fins purement mercantiles, par ce que l’on appelait alors la « réclame », du conflit pris dans son contexte aussi bien matériel qu’affectif. Dans un ouvrage remarquablement illustré intitulé La Pub est déclarée (Hoëbeke, 112 pages, 19,50 €), Didier Daeninckx décrit ce phénomène. Ce spécialiste du roman noir, tout naturellement, choisit la fiction pour exprimer son propos, une fiction qui s’articule autour des principales publicités publiées dans la presse de l’époque ou par voie d’affichage, comme un auteur aurait écrit des paroles sur une mélodie proposée.

L’écrivain se glisse dans la peau d’une jeune fille de 1914 travaillant pour une agence de publicité, dont les frères et le fiancé se battent sur le front. Engagée comme dactylo, elle se trouve, à la faveur des événements, rapidement investie de responsabilités qui la conduisent à recevoir les annonceurs, à inventer des slogans, à collaborer avec des graphistes. L’histoire n’est bien entendu qu’un prétexte pour Didier Daeninckx ; elle lui permet de décortiquer les mécanismes à l’œuvre au début du XXe siècle dans l’élaboration d’une réclame efficace, dont le lecteur découvrira un florilège parmi les nombreuses reproductions.

On peinerait à trouver dans les approches de l’époque la moindre sophistication. Tout tient dans de grosses ficelles, souvent naïves, mais infaillibles. L’important n’est pas là. Ce sont les leviers psychologiques utilisés qui passionneront le lecteur, dans la mesure où ils reflètent un état des lieux de la communication dans ces années de guerre et surtout le cynisme avec lequel les publicitaires firent appel aux clichés les plus simplistes et les plus bas pour appâter le chaland.

Dans sa comédie Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (1972), Jean Yanne avait mis en lumière, non sans férocité, comment une radio pouvait exploiter le thème religieux pour faire vendre lessives et déodorants. On y vit une satire de la société de consommation des trente glorieuses. Pourtant, La Pub est déclarée nous prouve que, pendant la Grande guerre, les agences utilisaient déjà des procédés similaires.

La figure du Poilu y est en effet cuisinée à toutes les sauces, même les plus indigestes, pour promouvoir des montres, des stylos, des boissons chocolatées, des médicaments, des accessoires divers, des confiseries en forme de croix de guerre. Elle sert aussi de prétexte pour culpabiliser les familles qui auraient été trop cruelles de ne pas envoyer à leurs soldats le protège-montre, la pilule miracle ou les « chaussettes au suif raffiné et formolisé » (cela ne s’invente pas !) qui devaient rendre leur quotidien moins rigoureux. D’autres affiches, moralisatrices, jouent la carte du sacrifice que doivent ceux qui sont à l’arrière (« Economisons le pain en mangeant des pommes de terre », « Versez votre or, nous versons bien notre sang », etc.).

Blessé, amputé, voire mort, le Poilu n’échappe toujours pas aux communicants d’alors : il est le vecteur publicitaire pour des prothèses anatomiques, des « montres pour mutilés, aveugles, manchots, infirmières [ ?] », des fauteuils roulants ou des souvenirs mortuaires. Gibbs, de son côté, choisit le sensationnel en publiant la photo d’une boîte métallique de dentifrice endommagée par un éclat d’obus et supposée avoir sauvé la vie à un soldat anglais.

Comme dans tout conflit, la diabolisation de l’ennemi offre un argumentaire au moins aussi efficace que l’amour de la patrie : profitant de la consonance germanique des bouillons Maggi-Kub (pourtant suisses…) un concurrent, les Bouillons Duval, publie des affiches montrant une cantinière terrassant l’aigle allemand et des encarts appelant à ne pas acheter des « Botages KKK » ; un médicament utilise ce slogan douteux : « De même que le poilu chasse les Boches des boyaux, de même Jubol chasse les mauvais microbes de l’intestin » et l’Aspirine du Rhône se proclame « pure de tout mélange allemand ». Jusqu’à la figure tutélaire de Clemenceau qui est mise à contribution, maintenant agenouillé un soldat allemand enchaîné pour vanter la lessive Le Coq gaulois… D’autres produits, plus sobrement, se limitent à affirmer leur origine 100% française, mais la palme du « gore » avant l’heure revient à une affiche représentant, sur fond noir et sang, un crâne coiffé d’un casque à pointe jaune décoré d’une machine à coudre où est inscrite cette phrase : « Femmes françaises qui achetez une machine à coudre étrangère, vous nourrissez un soldat étranger pendant un an. »

Certaines publicités semblent si surprenantes qu’elles auraient pu figurer, dans les années 1960, parmi les célèbres « fausses pubs » de Hara Kiri, mais toutes sont authentiques et méritent attention. Elles permettent aux lecteurs d’aborder la Grande guerre sous un angle original et jusqu’à présent inédit.

Illustration : publicité pour la lessive Le Coq gaulois.

Apollinaire et « Les Peintres cubistes »

Apollinaire_cubisteAlors que la rétrospective consacrée à Georges Braque au Grand Palais, dont il sera prochainement question ici, connaît un beau succès, la réédition de l’un des tout premiers textes portant sur le cubisme tombe à point nommé. Celui-ci n’est pas l’œuvre d’un critique d’art ni d’un historien – la plupart se montraient à l’époque hostiles à ce mouvement – mais d’un poète. On ne saurait nier aux poètes leur légitimité en la matière : Baudelaire, qui écrivit des pages définitives sur Delacroix ou Constantin Guys, en offre un exemple. L’auteur des Fleurs du Mal, il est vrai, s’il restait très réservé sur la sculpture, fréquentait beaucoup les peintres et les graveurs. Tel fut également le cas de Guillaume Apollinaire, à qui l’on doit l’essai qui nous intéresse, intitulé Les Peintres cubistes (Bartillat, 118 pages, 16 €).

Cet ouvrage, publié pour la première fois en 1913, se divise en deux sections distinctes ; la première, Méditations esthétiques, tient lieu d’introduction ; Apollinaire tente d’y analyser le cubisme sous l’angle des « vertus plastiques : la pureté, l’unité et la vérité [qui] maintiennent sous leurs pieds la nature terrassée. »  Après avoir rappelé que l’on devait le terme « cubisme » à Henri Matisse (dès 1908), qui y mettait autant de dérision que Louis Leroy inventant devant une toile de Monet le mot « Impressionnisme » trente-quatre ans auparavant, Apollinaire en donne cette définition : « Ce qui différencie le cubisme de l’ancienne peinture, c’est qu’il n’est pas un art d’imitation, mais un art de conception qui tend à s’élever jusqu’à la création. » Art de rupture, en somme, avec la conception platonicienne qui voyait dans l’art une imitation et avec le diktat néoplatonicien qui sous-tendait l’idéalisation.

On trouve, dans ce texte précurseur, un lyrisme propre au poète – est-ce un hasard, il publie son livre la même année qu’Alcools ? – mais aussi quelques approches fort pertinentes (comme lorsqu’il récuse tout caractère mystificateur au cubisme ) ou d’autres qui suscitent l’étonnement et mériteraient étude. Ainsi, affirme-t-il : « Les derniers tableaux de Cézanne et ses aquarelles ressortissent au cubisme, mais Courbet est le père des nouveaux peintres […] ». On suit fort bien l’auteur, s’agissant de Cézanne ; on peine davantage à trouver une filiation esthétique entre le cubisme et Courbet, sauf, bien entendu, à reconnaître au maître-peintre d’Ornans et aux cubistes un rôle commun de précurseurs, de révolutionnaires aptes à subvertir avec génie les conventions académiques de leurs temps.

La deuxième partie de l’ouvrage se compose de courtes études consacrées aux « peintres nouveaux », en d’autres termes aux artistes les plus représentatifs du cubisme. Picasso, pour lequel, manifestement, Apollinaire nourrit une vive préférence, y occupe une place de choix ; il est suivi par Georges Braque, Jean Metzinger, Albert Gleizes, Juan Gris, Fernand Léger, Francis Picabia, Marcel Duchamp et le sculpteur Duchamp-Villon. A ces plasticiens, tous masculins, Apollinaire ajoute une femme, Marie Laurencin. L’approche peut surprendre car, si l’égérie du poète fréquenta les cubistes alors qu’ils se cherchaient encore, peu de ses œuvres peuvent se rattacher au mouvement, dont elle s’éloigna en outre l’année où Apollinaire publia son essai. Si ce dernier, dans les notices qui composent le livre, fait souvent preuve d’un jugement esthétique sûr, son approche de Marie Laurencin semble moins affutée – il dit la placer « entre Picasso et le Douanier Rousseau » tout en insistant sur son « art féminin ». Une opinion que Gertrude Stein avait exprimée de manière plus abrupte en qualifiant sa peinture de « trop décorative »… La Femme à l’éventail, portrait peu cubiste daté de 1912 reproduit dans l’édition originale de 1913, tendrait à confirmer cette impression.

Quoiqu’il en soit, ce texte, solide, pensé, prémonitoire, demeure fondateur. Comme le souligne Dominique Dupuis-Labbé qui signe la préface de la présente édition, « ce qu’Apollinaire célèbre est la faculté des artistes qui lui sont chers d’oublier la vraisemblance au profit d’une esthétique intérieure. » Dans le contexte de l’époque, la tâche n’était pas si aisée, et l’on ne peut douter que l’essai d’Apollinaire contribua à diffuser auprès du public la connaissance de ce mouvement majeur du XXe siècle.

Les Tontons flingueurs orphelins

LautnerDu cultissime film Les Tontons flingueurs (1963), ils ne sont guère plus désormais que trois survivants : les acteurs Claude Rich et Venantino Venantini, ainsi que Maurice Fellous, chef opérateur, puisque Georges Lautner est parvenu vendredi dernier au « terminus des prétentieux ».

Dans le panorama du cinéma français, il personnifiait l’anti Nouvelle Vague, celle que Michel Audiard qualifiait férocement de « plus vague que nouvelle ». Peu de réalisateurs auront accumulé autant de films à succès, des longs métrages populaires, divertissants ou parfois plus sombres (Mort d’un pourri, sorti en 1977, se rapproche ainsi des films politiques d’Yves Boisset). Dans les années 1960-1970, provoquer le rire ou remplir les salles signifiait immanquablement s’attirer l’ire d’une critique élitiste qui préférait se pâmer devant des productions confidentielles et soporifiques, idéalement tournées (forçons le trait) en version originale coréenne sous-titrée en kikouyou.

Celles de Georges Lautner reposaient sur d’autres critères : si les scenarii auxquels il participait souvent manquaient parfois de substance, voire de cohérence – songeons aux Barbouzes (1964) à L’Œil du Monocle (1962) ou au Guignolo (1980) cette faiblesse se trouvait compensée par la présence d’une distribution brillante qui constituait ce qu’il faut bien appeler la joyeuse « Bande à Lautner » : Paul Meurice, Lino Ventura, Francis Blanche, Bernard Blier, Mireille Darc, Jean Lefebvre, Louis de Funès, Jean-Paul Belmondo et quelques autres, comme Jean Gabin et Alain Delon. Le réalisateur savait en outre, avec une égale justesse, choisir soigneusement ses seconds rôles, qui avaient pour nom Noël Roquevert, Robert Dalban ou Michel Constantin.

Le cinéma de Georges Lautner répondait aussi à un autre angle d’approche, celui de la parodie ; ainsi, la trilogie des Monocle et Les Barbouzes reprenaient-ils, en les détournant sur un mode humoristique, voire loufoque, les codes habituels des films d’espionnage à une époque où ils se multipliaient sur les écrans ; ainsi, Les Tontons flingueurs, Ne nous fâchons pas (1966) ou Fleur d’oseille (1967) parodiaient-ils les polars – un genre sérieux que le metteur en scène ne négligeait pas pour autant en tournant Le Pacha (1968), Le Professionnel (1981) ou, sur un ton plus léger, Flic ou voyou (1979).

Enfin, ultime secret de fabrication, les dialogues de ses films étaient la plupart du temps finement ciselés, notamment par le maître incontesté du genre dans la seconde moitié du XXe siècle, Michel Audiard.

Il en résultait, à quelques exceptions près, des succès populaires dont Les Tontons flingueurs offre l’exemple le plus saisissant. Il fallait assister, samedi 9 novembre dernier, à l’exceptionnelle projection du long métrage sur grand écran au cinéma Bonne Garde de Nantes, en présence de Maurice Fellous, de Venantino Venantini et de la famille de Michel Audiard pour en prendre la mesure.

Moment fort des cérémonies du cinquantenaire de ce film, organisées avec passion par Al Padchenou, le saxophoniste du groupe Lulu la Nantaise et son équipe, cet événement réunissait, dans une salle archicomble, un public à la fois recueilli et enthousiaste, toutes générations confondues. Il n’est guère fréquent, dans les salles, de voir une succession de scènes mythiques applaudies en cours de projection ; il est encore plus rare d’entendre les spectateurs citer de mémoire les répliques cultes avant même que les acteurs ne les aient prononcées. Le cinéma de Lautner, populaire, drôle et, contrairement à ce que la critique a longtemps prétendu, dénué de vulgarité, reflète son époque sans pour autant être daté ; il s’inscrit désormais dans le patrimoine culturel.

Si ceux qui regrettent de l’avoir vu discrètement rejoindre ses principaux interprètes avant la date anniversaire de première la sortie des Tontons (le 27 novembre) et qui apprécient son œuvre avaient un dernier mot amical à lui glisser, ils l’emprunteraient sans doute à Lino Ventura dans Ne nous fâchons pas : « j’critique pas le côté farce, mais pour le fair-play, y’aurait quand même à dire. »

Illustration : Georges Lautner, photo d.r.

« La Cuisine au temps de Gustave Courbet »

Le XIXe siècle s’inscrit, dans l’histoire de la table, comme une étape charnière, qui vit naître le restaurant tel que nous le connaissons aujourd’hui. Cette nouvelle approche culinaire consacra pour longtemps Paris capitale de la gastronomie ; elle mettait en lumière une haute cuisine, sophistiquée, raffinée, complexe que l’on pourrait, in fine, qualifier de « parisienne ». Aucune place, en effet, n’était réservée dans les établissements les plus réputés, dont les chefs avaient, pour la plupart servi les élites de l’Ancien régime, à la cuisine régionale, jugée trop rustique – c’est à peine si Les Trois Frères Provençaux osaient encore afficher la bouillabaisse à leur carte sous le Second Empire…

Pour redécouvrir cette cuisine provinciale, populaire, attachée aux produits des terroirs et façonnée au rythme des saisons, il fallait, comme Alexandre Dumas en était coutumier, se rendre sur place et, le plus souvent, la déguster chez l’habitant. Dans cet esprit, La Cuisine au temps de Gustave Courbet (CPE Editions, 119 pages, 14,90 €) propose au lecteur d’aujourd’hui un intéressant panorama de ce que fut au XIXe siècle – et de ce qu’est toujours – la table franc-comtoise, à travers près de cent recettes gourmandes collationnées par Fanny Rose, faciles à réaliser, parfois curieuses ou inattendues (comme la tarte au vin), mais très représentatives de cette région au climat parfois rude, à la nature riche, fidèlement rendue dans ses toiles par Gustave Courbet.

Dans sa préface, en introduction à un texte de Charles Beauquier (1833-1916), l’éditeur précise, s’agissant de l’artiste : « On possède très peu, pour ne pas dire aucune, informations sur ses goûts culinaires, mais quelques séries de toiles font espérer que la convivialité d’un repas en famille ou entre amis ne lui était pas étrangère. » C’est évidemment un peu court… Car les témoignages abondent, chez les amis du maître-peintre d’Ornans, qui le représentent attablé, notamment dans des brasseries, dévorant avec un appétit d’ogre, buvant de grandes quantités de bière ou de vin, chantant joyeusement. Sa célèbre toile, Un Après-dîner à Ornans, qui lui valut une médaille au Salon de 1849, avec ses reliefs de repas abandonnés sur la nappe, en atteste tout autant, au même titre que Le Repas de chasse (1858) rappelle qu’il était grand amateur de gibiers.

Quant à l’étude de sa correspondance, publiée en 1996 par Petra ten-Doesschate Chu, elle nous renseigne encore davantage : dans sa première lettre connue, adressée à ses parents à l’automne 1837 (il avait 18 ans), Courbet détaille le menu du Collège royal de Besançon où il est interne ; dans la suivante, il se plaint : « La nourriture me dégoûte tellement que je ne puis rien manger. » Sur la fin de sa vie, écrivant au peintre Whistler auquel il rappelait leur séjour commun à Trouville de 1865, il évoquait encore : « des saladiers de crevettes au beurre frais sans compter les côtelettes au déjeuner. »

Viscéralement attaché à sa terre franc-comtoise (au point d’avoir choisi, après son injuste condamnation dans l’affaire de la colonne Vendôme, de s’exiler dans la Suisse frontalière plutôt qu’en Belgique ou en Angleterre comme la plupart des réprouvés d’alors), Gustave Courbet en appréciait la cuisine simple, mais généreuse, roborative, goûteuse, tout comme il en aimait les vins qu’il commandait par tonneaux entiers à des vignerons locaux.

Sans doute les plats typiques réunis dans La Cuisine au temps de Gustave Courbet durent figurer à son menu, dans la maison familiale d’Ornans, à la ferme de Flagey ou chez ses amis comtois, comme le coq au Savagnin, le poulet au Vin Jaune, le michon au comté, le poulet aux morilles, le ragoût de châtaignes et, bien entendu, les truites de la Loue (atteignant souvent des tailles monstrueuses, précisait-il) qu’il aimait pêcher et dont il peignit plusieurs spécimens à la fin de sa vie.

Illustration : Gustave Courbet, L’Après-dîner à Ornans, 1849, Musée de Lille.

Les Bonnes manières, selon Albert Algoud

Ceux qui ont vu et entendu Albert Algoud, à la télévision ou à la radio, jouer des sketches où ils campaient une vieille culotte de peau bornée ou le père Albert, curé libidineux, n’imaginent guère que cet humoriste collectionne les anciens manuels de savoir-vivre. C’est pourtant un florilège de ces textes à vocation surtout moralisatrice qu’il publie aujourd’hui, accompagnés d’autres de son cru (qui le sont beaucoup moins…), sous le titre Bonnes manières d’hier et d’aujourd’hui (Chiflet et Cie, 160 pages, 12,95 €).

Tout l’effet comique du livre repose sur cette alternance de conseils prodigués par l’auteur sur le mode humoristique du détournement, souvent politiquement incorrect, et de recommandations compassées datant de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe. Albert Algoud traite de nombreuses situations insolites ou de la vie courante : savoir-vivre au Salon de l’agriculture, avec un malade, en camping-car, chez le dentiste, etc. La section « Savoir-vivre avec le pape », où il est notamment question du plan de table à constituer dans l’éventualité où un couple homosexuel recevrait à dîner le pontife est particulièrement réussie ; de même, l’entrée « Savoir-vivre autour de l’épilation » permet à l’humoriste de donner une liste des coupes disponibles chez l’esthéticienne : « le ticket de métro, la moustache d’Hitler, la Christine Boutin ou la Barjot (en forme de croix) ou la Ben Laden. »

Les textes anciens relèvent d’un autre registre ; c’est pourquoi, au-delà du pur divertissement, cet ouvrage offre un intéressant état des lieux du savoir-vivre sous la IIIe République. S’y retrouvent de nombreux clichés directement issus de la ségrégation sociale qui divisait alors la société. On peut ainsi lire : « Il est impossible de passer sous silence ce qui, plus que tout, trace une ligne de démarcation infranchissable entre les prolétaires et les bourgeois : la mauvaise tenue et partant l’insupportable odeur exhalée par le corps et les vêtements des gens du peuple. »

Ce même peuple – incluant naturellement les domestiques – est, de manière récurrente, soupçonné d’ivrognerie, de crétinisme, de paresse, d’ignorance et d’immoralité. Autant de traits de caractère qui reflètent les peurs des tenants d’une morale bourgeoise, paternaliste, patriarcale, hygiéniste, bien-pensante, à forte connotation catholique, laquelle fait d’ailleurs l’objet d’une promotion constante dans tous les manuels. Lorsqu’il est question de sexualité, les textes proposés mettent ainsi en lumière une haine du corps, du plaisir, de la nature qui cantonne la relation sexuelle à la strict nécessité reproductrice dans le cadre du mariage. Certains, pour un lecteur contemporain, se révèlent aussi consternants qu’hilarants. Ils permettent de mieux comprendre la portée subversive de la parodie érotique jubilatoire qu’avait publiée Pierre Louÿs en 1926, sous le titre Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation.

Par crainte, peut-être, d’être exposés et accusés d’hypocrisie, ou pour donner une légitimité de façade auprès du public à ces codifications, directement issues du puritanisme petit-bourgeois du XIXe siècle,  les auteurs de ces guides n’hésitent pas à utiliser des pseudonymes, voire à s’attribuer des titres de noblesse factices qui leur vaudraient volontiers de figurer dans le Dictionnaire des vanités. Parmi les rédacteurs de ces ouvrages, dont Albert Algout présente une bibliographie en fin de volume, on trouve en effet une « comtesse de Bassanville » se nommant en réalité Thérèse-Anaïs Rigo, épouse Lebrun, une pseudo « baronne Staffe » née Blanche-Augustine Soyer, une « Liselotte » dont l’état civil était Bouvard ou une « Louise d’Alq » qui répondait au nom d’Alquié de Rieupeyroux. Que de camouflages suspects pour de tels donneurs de leçon !

On ne fera à cette édition qu’un reproche : si les textes d’époque sont imprimés sur un fac-simile de papier ancien, donc facilement identifiables, leurs auteurs et les livres dont ils sont issus ne sont jamais indiqués. C’est dommage, car le lecteur aurait certainement aimé savoir qui avait écrit, entre autres, un étonnant chapitre dédié aux « pollutions nocturnes semi-volontaires » (sic) qui fleure bon la moraline.

Illustration : Affiche du film Nos Maîtres les domestiques, comédie de Grantham-Hayes, 1930.

« Art x smart », les subtils détournements de Kim Dong-Kyu

Les Finlandais, qui, contrairement à une idée reçue, ne manquent pas d’humour, définissent ainsi leur concitoyen-type : « c’est un homme qui boit une bière seul dans un café et communique par texto avec un ami qui boit une bière seul dans le café voisin ». Derrière l’autodérision – sur un phénomène qui pourrait s’appliquer à bien d’autres cultures -, se profile l’influence considérable que jouent les nouvelles technologies (smartphones, tablettes, GPS, etc.) dans notre vie quotidienne.

C’est sur cette tendance que s’est interrogé un artiste Coréen, Kim Dong-Kyu, dans une série intitulée « art x smart ».  Avec un humour décalé, le graphiste s’est attaché à détourner des œuvres célèbres en y incluant ces objets, sans conteste utiles, mais dont nous semblons dépendre de plus en plus. On pourra découvrir ses étonnantes réalisations en suivant ce lien.

Si quelques rares créations, à l’image de la Vénus de Cabanel (1863) ou surtout la Chambre de Van Gogh à Arles (1888) peinent à convaincre car, dans ce dernier exemple, l’ajout d’une bicyclette rend l’œuvre artificielle, la plupart se révèlent très réussies, comme Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich (vers 1820) , Les Joueurs de cartes de Cézanne (1894-1895), Le Cri de Munch (1893) ou la Chambre d’hôtel d’Edward Hopper (1931).

D’autres tableaux, de Manet, Picasso, Chagall, Vermeer, Vélasquez ou Caillebotte ont aussi servi de support à cette facétie plus sérieuse qu’il n’y paraît. Car, il faut bien l’admettre, le spectateur contemporain qui s’arrêtera un instant devant le détournement de la toile de Georges Seurat Un Dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte (1884-1886) ne sera dépaysé que par les vêtements des personnages représentés, non par la scène elle-même, représentant des hommes et des femmes se reposant ou se promenant au bord de l’eau tout en consultant leurs écrans, qui lui semblera familière. Voilà qui, sans pour autant nous inviter au rejet illusoire de ces objets technologiques, peut nous inciter à poser sur eux un autre regard.

Illustrations : Kim Dong-Kyu, Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich – Un Dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte de Georges Seurat – Images © Kim Dong-Kyu.

« Les Barbouzes » ont aussi leur « dico flingueur »

Stéphane Germain, spécialiste reconnu de Michel Audiard, avait déjà publié L’Encyclopédie Audiard (Prix Lulu la Nantaise 2012 dont il fut question ici) et Le Dico flingueur des Tontons. Il récidive aujourd’hui avec un nouvel opus, Le Dico flingueur des Tontons et des Barbouzes (Hugo Images, 160 pages, 16,95 €).

Si la première partie de cet ouvrage jubilatoire et fort documenté reprend le texte du Dico flingueur des Tontons légèrement corrigé et augmenté, la seconde, entièrement dédiée aux Barbouzes, est inédite, mais toujours illustrée de dessins très réussis de Gega. Il a semblé logique à l’auteur – et l’on ne saurait le contredire – de traiter en un seul volume ces deux longs métrages de Georges Lautner, considérant que le second constituait une « suite officieuse » du premier. Certes, ce film de 1964 ne saurait prétendre égaler son aîné de 1963 ; un scénario moins structuré, une moindre importance laissée aux dialogues, quelques incohérences et l’absence d’une scène aussi mythique que celle de la cuisine ne peuvent que le reléguer à la second place. Cependant, cette savoureuse parodie des films d’espionnage, à une époque où ce genre connaissait un immense succès, mérite toute l’attention des amateurs d’Audiard.

Sa distribution n’y est pas étrangère ; on y retrouve Lino Ventura en barbouze français, Bernard Blier en abbé helvète Cafarelli, onctueux à souhait, Francis Blanche, époustouflant en Boris Vassiliev, auxquels se joint Mireille Darc campant Amaranthe (née Antoinette Dubois…), une veuve aussi fortunée que peu éplorée. Si Robert Dalban, l’étonnant majordome des Tontons, n’apparaît que dans un rôle très secondaire, on note la présence de l’excellent Noël Roquevert, grand diseur d’Audiard qui fit merveille, notamment, dans Un Singe en hiver d’Henri Verneuil.

Stéphane Germain apporte à son dictionnaire ce que l’on pourrait désormais appeler sa « marque de fabrique » : une connaissance très pointue de l’univers d’Audiard, un sens aigu des détails, parfois infimes, présents dans chaque scène ou réplique et une belle érudition, toujours ponctuée d’un humour bienvenu.

Qui, en dehors de lui, aurait ainsi remarqué qu’« après avoir dormi – et selon toute vraisemblance couché – avec l’agent secret [Lino Ventura] », les cheveux de Mireille Darc « avaient perdu 15 à 20 cm le lendemain matin » ? Qui aurait déniché dans ce film un effet de distanciation brechtien ? Qui aurait en outre noté une faute d’orthographe dans l’inscription en cyrillique de la couronne mortuaire apportée par le soviétique Boris Vassiliev, ou se serait intéressé à la Vierge de Kazan à laquelle le même Boris compare Amaranthe ? Qui enfin, autre que lui, aurait écrit une longue notice visant à déterminer si l’abbé Cafarelli était bien catholique, comme son titre le laisse penser, ou protestant, comme certains dialogues semblent l’indiquer, et à appeler Thomas d’Aquin à la cause pour élucider le mystère ?

Chaque entrée de ce dictionnaire apporte son lot d’informations et d’anecdotes de tournage, aussi utiles aux cinéphiles que divertissantes pour les amateurs d’Audiard et de Lautner. On peut incidemment y lire une salutaire critique de notre époque policée, comme dans ce texte consacré au mot « Xénophobie » : « Dans les années 60, la chape de plomb du politiquement correct ne s’était pas encore abattue sur les productions grand public. On pouvait dérouler sereinement les stéréotypes attribués à telle nation ou à tel peuple, sans avoir à craindre les foudres des « associations ». Celles-ci voient désormais derrière chaque histoire belge une première étape vers l’appel au génocide… Audiard, Lautner et Simonin ne se privèrent donc pas d’enfoncer les portes ouvertes de la xénophobie bon enfant. La fourberie suisse, la folie russe, la vulgarité matérielle des Américains, le sadisme allemand, tous les poncifs sont au rendez-vous, sans que cela ait choqué qui que ce soit. Dans le même esprit, on soulignera la confusion entretenue entre les différents peuples asiatiques – chinois ou japonais, c’est du pareil au même, surtout quand ils sont joués par des Vietnamiens ! Tous karatékas mais tous anonymes, ils ne constituent qu’une masse interchangeable, muette et menaçante : le péril jaune. »

Stéphane Germain sera présent à Nantes le 9 novembre prochain pour une séance de dédicace et une table ronde dans le cadre des cérémonies du cinquantenaire des Tontons flingueurs (voir programme en suivant ce lien).

Illustration : Affiche du film de Georges Lautner Les Barbouzes.