Art’n Box, quand le concept de la « Box » s’ouvre à l’art contemporain

Le concept de « Box », boîte contenant un choix de produits envoyés périodiquement à des abonnés qui, le plus souvent, se sont inscrits via Internet, connaît un succès grandissant. Les thématiques les plus en vogue couvrent, en particulier, les cosmétiques, l’agro-alimentaire spécialisé et haut de gamme (thé, vin, etc.) L’originalité d’Art’n Box, entreprise fondée il y a moins d’un an par deux jeunes passionnées d’art, est de se situer sur un secteur beaucoup moins conventionnel – l’art contemporain.

Moyennant un abonnement d’un montant abordable (35 € par mois pour la formule annuelle, 50 € pour un achat à l’unité), chacun pourra recevoir par voie postale une boîte dont le contenu reflètera le sujet proposé. La première fut consacrée à la gravure, la seconde à l’art érotique. Celle de l’été (juillet-août) traitera du portrait. L’envoi, bimestriel, inclut, dans un conditionnement adapté, une invitation pour le vernissage d’une exposition dans une galerie parisienne partenaire du projet, un livre d’art, le magazine Art’nMag et une œuvre exclusivement produite pour Art n’Box, estampe ou tirage numéroté et signé par un artiste contemporain.

Le but est non seulement d’aborder un aspect spécifique de l’art, mais encore de faire connaître à un public d’amateurs éclairés ou, au contraire, qui n’aurait pas spontanément poussé la porte d’une galerie, de jeunes artistes ou des talents plus confirmés.

La « box » consacrée à l’art érotique offrait, par exemple, dans une housse de satin grenat, une invitation pour deux personnes pour une visite privée de l’exposition « L’Envol » organisée à La Maison rouge, un livre plein d’humour du peintre et illustrateur Tomi Ungerer, Kamasutra des grenouilles, le tirage limité d’un dessin d’Yseult Lefort Yovtchev et le second numéro d’Art’nMag. Au sommaire de ce dernier, figurent, outre un éditorial d’Elora Weill-Engerer, deux entretiens, avec Yseult Lefort Yovtchev et le très intéressant Damien Macdonald dont il a déjà été question dans ces colonnes, une présentation de quelques artistes contemporains (Petites Luxures, Mélodie Perrault, Ingrid Maillard, Stéphanie Chardon, Frédérique Lucien) et un court dossier intitulé « Quand les femmes prennent l’érotisme à bras-le-corps » consacré aux créatrices qui, aujourd’hui, s’approprient un art érotique que les hommes semblent de plus en plus hésiter à aborder.

L’ensemble est d’une très bonne tenue et en aucun cas racoleur. Les rédactrices du magazine ont manifestement suivi Roland Barthes lorsqu’il écrivait : « L’Endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement baille ? » Cela n’a toutefois pas empêché Facebook de censurer la page d’Art’nMag lorsque fut annoncée la publication de cette « box » pour « promotion de contenu pornographique » ! Sanction ubuesque, car la page de l’entreprise a été rétablie, mais le réseau social lui interdit désormais toute communication sur la promotion d’un événement , voire de créer un nouveau profil. On regrettera que le mot « érotique » déclenche si promptement l’ire de l’entreprise américaine, bien moins zélée pour clore les comptes des sympathisants djihadistes et autres fauteurs de haine, ou encore pour supprimer les vidéos et photos d’une rare violence qu’elle héberge. Juvénal l’avait déjà fort bien dit : « Et c’est sur nous, grands dieux, que la censure tombe ! / On fait grâce au corbeau pour vexer la colombe. » Telle est donc l’échelle de valeurs du cybertartuffe, en dépit de l’engagement qu’il avait pris, en mars 2015, selon un article du Huffington Post : « Nous autorisons également les photos de peintures, sculptures et autres œuvres d’art illustrant des personnages nus. Les restrictions sur l’affichage de nudité et d’activité sexuelle s’appliquent également au contenu créé numériquement, sauf si le contenu est publié à des fins éducatives, humoristiques ou satiriques. » Il n’empêche : de même que certaines insultes, selon celui ou celle qui les profèrent, peuvent devenir des compliments, cette censure de Facebook, après beaucoup d’autres tout aussi imbéciles, prend pour celles et ceux qui en sont les victimes des allures de galons gagnée sur le champ de bataille de l’art.

Les curieux corbeaux du « culte de Mitra »

C’est une question de vocabulaire : comment pourrait-on qualifier un individu qui enverrait quotidiennement à une centaine de destinataires (toujours les mêmes) entre 4 et 8 courriels dont les textes sont le plus souvent identiques ? Au mieux, on le prendrait pour un malfaisant, au pire, pour un psychotique. Quel terme viendrait à l’esprit pour dénommer, cette fois, un groupe composé d’une quinzaine d’individus, qui se livrerait de manière concertée à la même action ? Le mot « secte » semblerait au premier abord le plus approprié.

Ce groupe existe ; ses membres, si l’on en croit les noms qui figurent sur leurs adresses, s’inscrivent, pour sept d’entre eux, dans la liste des huit collaborateurs du site Internet de la « Freudian Association », dont le siège est établi à Téhéran et que préside Mitra Kadivar, psychanalyste « freudo-lacanienne ». Selon le site, cette dernière donnerait régulièrement des séries de conférences, des cours hebdomadaires ; elle s’occuperait en outre du « Centre Psychanalytique de Téhéran », écrirait livres et articles. Ce que la page d’accueil, pourtant dédiée à sa promotion, omet de préciser, c’est qu’elle s’était, il y a peu d’années, déclarée la seule psychanalyste « de la mer Noire à la mer de Chine ». Un territoire aussi vaste que le champ laissé à toutes les mégalomanies…

Visage ascétique, allure hautaine selon ses photos mises en ligne – à mi-chemin entre une Mater dolorosa du Gréco et la veuve d’un pasteur calviniste -, on pressent, suivant l’expression populaire, qu’elle ne doit rire que lorsqu’elle se brûle. Et on la devine, au chapitre des accidents domestiques, d’une prudence extrême… Sans doute ses multiples occupations ne lui permettent-elles pas d’adresser elle-même à ses nombreuses cibles réparties de par le monde les salves quotidiennes de courriels que j’évoquais plus haut ; c’est certainement pourquoi ses seconds couteaux (ou adeptes, comme on voudra) se chargent de cette basse besogne.

Parmi les destinataires, une poignée fait l’objet d’une attention particulière de la part des expéditeurs. Chaque message est, en effet, adressé à un groupe d’une quarantaine de cibles différentes (soit deux à trois envois chaque jour pour atteindre leur objectif) mais 11 personnes sont systématiquement mises en copie de l’ensemble des envois, si bien qu’elles en engrangent deux ou trois fois plus que les autres. Je fais partie de ces « privilégiés », mais je suis en bonne compagnie, puisque s’y trouvent, entre autres, Elisabeth Roudinesco, Michel Rotfus et Julia Kristeva. Depuis juin dernier, se sont ainsi accumulés, dans ma boîte comme dans les leurs, un bon millier de courriels. En langage courant comme en droit pénal, cette pratique est qualifiée de harcèlement.

Exemple d’un message reçu 120 fois depuis juillet 2017

A quelle motivation obéissent ces curieux expéditeurs compulsifs ? Nul n’est besoin d’une longue enquête pour répondre à cette question. Une page de la « Freudian Association » est en effet intitulée « Elisabeth Roudinesco and her gang ». J’en déduis donc qu’aux yeux de ce groupuscule dont je ne connais aucun membre, je dois faire partie du « gang » de l’historienne de la psychanalyse. Un gang… comme à la grande époque de Chicago, rien de moins. Et dire que je ne compte même pas un seul Borsalino dans ma penderie… C’est aussi drôle que pathétique, mais significatif du niveau intellectuel de ces olibrius.

Il est vrai que j’avais, en 2013, écrit dans ces colonnes deux articles (on trouvera le principal en suivant ce lien) dans lesquels j’évoquais le procès en diffamation qui opposa le psychanalyste Jacques-Alain Miller (dont Kadivar se revendique l’amie) à Elisabeth Roudinesco (en sa qualité de présidente de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse), Henri Roudier et Philippe Grauer autour de ce que l’on appelait alors bien pompeusement « l’affaire Kadivar ». J’y avais soutenu, non le demandeur, mais les défendeurs car je considérais, au nom de la liberté d’expression, que les prises de position divergentes des parties sur cette « affaire » relevaient du débat intellectuel, c’est-à-dire de l’agora, et non du prétoire. Le TGI de Nanterre débouta d’ailleurs le demandeur.

J’imagine logiquement que je dois ces tirs nourris de pourriels à l’opinion que j’avais exprimée alors (tout comme Michel Rotfus) et qui n’avait sans doute pas eu l’heur de plaire à Mitra Kadivar… En ayant recours à la méthode du harcèlement, ce groupe, dont l’insignifiance tenait jusqu’à lors lieu de paravent, ne fait guère preuve d’imagination : la tactique de ces demi-sel de la psychanalyse repose sur la « guérilla du pauvre » chère aux régimes totalitaires, aux cas psychiatriques ou à une secte.

Le philosophe spécialiste du phénomène sectaire Max Bouderlique définissait ainsi cette dernière : « Un groupe totalitaire, qui se sépare de la société, et s’y oppose. Elle est fondée sur des croyances définies une fois pour toutes comme des certitudes rigoureusement intangibles. Elle vit aussi sur un sentiment de persécution. Son enseignement contient toutes les vérités. Les mettre en doute est considéré comme une attaque contre le groupe et le gourou. » Sentiment de persécution, gourou, non-acceptation d’opinions divergentes, ici justifiant une incontinence épistolaire qui conduit les adeptes à écrire sous eux… Je laisse aux experts le soin d’en juger, mais il faut admettre que nous ne sommes pas très éloignés du profil qui nous intéresse.

Il existait en Perse antique un culte de Mithra, dieu que les Romains adjoignirent à leur Panthéon, comme ils en avaient pris l’habitude en traversant divers territoires. Cette religion, si l’on en croit Jérôme de Stridon, comprenait sept grades initiatiques dont le plus modeste se nommait « Corax », c’est-à-dire « Corbeau ». Comment ne pas établir un lien avec les seconds couteaux déjà cités, zélateurs du culte de Mitra (sans « H ») qui, à l’image des malfaisants épistoliers de nos campagnes qui justifièrent jadis un beau long-métrage d’Henri-Georges Clouzot, inondent leurs cibles de courriers imbéciles ?

Illustration : Edouard Manet, Corbeau (illustration de la couverture du Corbeau d’Edgar Allan Poe, traduction de Stéphane Mallarmé.

Baudelaire et Madame Sabatier

 

En 2003, j’avais publié sous le titre Une Femme trop gaie, biographie d’un amour de Baudelaire (CNRS Editions, 333 p., 20 €), une biographie d’Apollonie Sabatier, « La Présidente », dont la vie bien remplie avait marqué le monde artistique du XIXe siècle. Elle fut à la fois le modèle de la statue scandaleuse, La Femme piquée par un serpent de Clésinger qui représentait un corps saisi en plein orgasme (1847, musée d’Orsay), la destinataire des très érotiques Lettres à la Présidente de Théophile Gautier, et l’animatrice d’un salon que fréquentaient chaque dimanche, notamment, Gautier, Gustave Flaubert, Louis Bouilhet, Ernest Feydeau, Ernest Meissonier, Henri Monnier. Elle fut aussi une femme étonnamment moderne pour son temps, qui mena sa vie suivant ses désirs. Mais c’est Baudelaire qui lui offrit la postérité en lui vouant un amour étrange dont témoignent des poèmes qui comptent parmi les plus beaux des Fleurs du Mal, connus sous le nom de « cycle de Madame Sabatier ».

Avant la fin de cette année, où nous célébrons les 150 ans de la mort du poète, Une Femme trop gaie, ne sera plus disponible en version papier. Le contenu reste d’actualité (Marie-Christine Natta se réfère régulièrement à l’ouvrage dans la monumentale biographie de Baudelaire qui vient de sortir en librairie) et met en lumière beaucoup de détails biographiques et iconographiques auparavant inconnus ; j’y démonte, par exemple, la trop célèbre légende du « fiasco » qu’aurait connu Baudelaire lorsque Madame Sabatier se donna à lui…

Il ne reste que quelques jours pour se procurer les derniers exemplaires sur papier. Cependant, le livre ne sera pas épuisé, car il connaît une seconde vie. On peut le trouver en format électronique en suivant ce lien (333 p., 14,99 €), et le lire gratuitement en ligne (ou l’acheter) sur le portail de ressources en sciences humaines OpenEdition Books en suivant cet autre lien.

Art fantastique aux Carrières de Lumières des Baux-de-Provence

 

Aux Baux-de-Provence, le Val d’Enfer offre un paysage minéral assez exceptionnel qui, à lui seul, suffit à attirer les visiteurs. Il abrite aussi un lieu singulier, une carrière de calcaire blanc creusée dans une colline, qui fut exploitée jusqu’en 1935. Aujourd’hui, ses grandes salles communicantes aux murs lisses et clairs sont connues sous le nom de Carrières de Lumières ; elles accueillent chaque année, depuis 2012, une « exposition d’art immersive ».

Les historiens de l’art se méfient à bon droit des spectacles qui se fondent sur des œuvres, célèbres ou méconnues. Parfois complexes et dépouillées au prétexte d’élitisme, souvent simplistes au nom d’une vulgarisation mal comprise, ces attractions atteignent rarement leur but. Tel n’est aucunement le cas de celles organisées aux Carrières des Lumières et produites par Culturespaces, qui réservent aux spectateurs les plus exigeants une réunion de fresques mouvantes d’une belle puissance évocatrice. Il faut imaginer, dans ce vaste lieu clos, 7000 m2 de murs, sols et plafonds sur lesquels est projetée, grâce à une technologie laser, une suite de 2000 images numériques de haute qualité. Le programme de 2017 (jusqu’au 7 janvier 2018) est consacré à trois maîtres de la peinture du XVIe siècle, Jérôme Bosch, Pieter Bruegel (et sa dynastie), enfin, Giuseppe Arcimboldo. Au fantastique halluciné (quasi surréaliste) et d’un humour grinçant du premier, succèdent le réalisme des scènes de genre du second – fêtes villageoises, banquets, etc. – et le maniérisme du troisième, dont les portraits allient nature morte et anamorphose, pendant une trentaine de minutes.

Les êtres hybrides et autres « diableries » de Bosch (présents dans Le Jardin des délices, La Tentation de saint Antoine, Le Triomphe de la Mort, La Chute des Anges rebelles…) traversent les salles et s’animent ; de terribles trognes (Le Portement de la croix) envahissent l’espace ; des corps enlacés font la fête ; des démons étonnants donnent libre cour à leur sadisme. Leur succèdent les paysans en goguette (Fête villageoise) et ceux, suppliants, du Massacre des innocents de Bruegel; viendra plus tard l’architecture fascinante de la Tour de Babel. Une suite de natures mortes de Frans Snyders fournira une transition habile vers les portraits, composés de fleurs et de fruits, d’Arcimboldo.

L’atmosphère surprend le spectateur, sidéré par la féérie qui l’entoure, qu’accompagne une bande-son bien adaptée aux œuvres proposées : Carmina Burana de Carl Orff, Les Quatre saisons de Vivaldi, Tableaux d’une exposition de Moussorgski et, belle trouvaille… Stairway to heaven de Led Zeppelin. Le seul grief, par ailleurs mineur, que l’on pourrait faire à ce spectacle concerne Les Quatre saisons, annoncées comme « recomposées » par Max Richter – doux euphémisme derrière lequel se dissimule un massacre , certes moins à la tronçonneuse qu’au scalpel, de la partition, au point que le mélomane a hâte que L’Hiver se termine !

Pour autant, ce spectacle s’inscrit parmi les plus belles réalisations auxquelles j’ai assisté depuis des années. L’épithète « immersive » donnée à cette exposition par ses promoteurs n’est pas exagérée car le visiteur se sent en permanence, et quel que soit l’endroit où il se trouve, au cœur du dispositif scénographique. Le néophyte que l’art intimiderait ne doit éprouver aucune crainte en poussant la porte des carrières ; et si des initiatives de cet ordre permettent de familiariser le grand public avec l’art, il convient sans condition de les encourager. Le jeune, voire très jeune public y verra une série de séquences magiques semblables à celles des contes qu’il pourrait lire, avec leur lot d’émerveillement, de frisson et de poésie. Quant aux amateurs éclairés, ils vivront une expérience étrange et captivante, car les dimensions des surfaces de présentation n’ont rien de commun avec celles des œuvres originales (souvent réduites chez Bosch, par exemple). Ainsi, se confronter au détail d’un tableau qui se limite à la taille d’un ongle, mais qui, ici, dépasse celle d’un humain ne laisse pas indifférent. Ce qui échappait, devant la peinture dont on ne perçoit généralement qu’une vue d’ensemble dans un musée, est soudainement mis en lumière, ce qui permet de mieux comprendre les intentions de l’artiste et le sens de son œuvre.

Une séance courte (six minutes) complète la projection. Elle a pour thème le cinéma de Georges Méliès. On y redécouvre, en grand format, des scènes choisies du Voyage de la terre à la lune, de Vingt-mille lieues sous les mers, d’A La conquête du pôle nord, de L’Homme à la tête en caoutchouc. Dans une autre salle, un documentaire biographique consacré à Jean Cocteau rappelle qu’il tourna dans ces carrières Le Testament d’Orphée en 1959. A ne pas manquer.

Illustrations : photos © Rim Savatier.

De belles œuvres de Chomo vendues en ligne

 

A la suite de la première vente aux enchères jamais organisée (2010) des œuvres de Roger Chomeaux, dit Chomo (1907-1999) et de la belle exposition qui eut lieu l’an dernier au château de Tours, les commissaires priseurs Philippe et Aymeric Rouillac proposent actuellement une vente en ligne à prix fixes de quelques-unes de ses productions, tout à fait représentatives des techniques qu’il utilisait et de ses recherches esthétiques.

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Sculptures en céramiques, bois brûlés, tôle peinte, siporex, grillage et plastique fondu, peintures en technique mixte, acrylique et encrines attireront certainement les collectionneurs de cet artiste polymorphe, à la fois atypique, anarchiste, misanthrope et profondément humain.

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La sélection mise en ligne permet à chacun d’en acquérir, puisqu’on y trouvent des encrines à 350 €, des sculptures de tôle bleue à 450 €, jusqu’à de grandes pièces entre 5000 et 15000 €. Ces prix restent raisonnables, ils reflètent ceux auxquels furent dispersés les lots lors de la vente de 2010. Toutes proviennent directement de la collection de Chomo, qui préférait les conserver dans son curieux « village d’art préludien » situé en pleine forêt de Fontainebleau que les vendre, et ont été répertoriées à son inventaire. Salvador Dali, André Breton, Gaston Ferdière appréciaient ses créations étranges et fascinantes. On peut accéder à la vente en suivant ce lien.

Illustrations : Porte, bois brûlé peint –  Mère nourricière, acrylique sur bois.

 

Amazon rétablit « L’Origine du monde »

 

Couverture23032016aIl n’aura pas fallu plus de 24 heures pour qu’Amazon rétablisse la couverture de mon livre dans son intégralité. Grâce à la presse, qui a immédiatement relayé l’information sur les réseaux sociaux (Facebook et Tweeter), les blogs et les sites Internet dédiés, nous avons obtenu en un temps particulièrement court ce qu’avec mon éditeur nous demandions sans succès depuis plusieurs mois par la voie habituelle.

Je souhaite ici remercier chaleureusement celles et ceux qui se sont mobilisés si rapidement contre cet acte de censure et je tiens à les assurer que leurs encouragements m’aideront à continuer, dans ces colonnes, à défendre la liberté de création des artistes et, bien sûr, L’Origine du monde si l’on venait encore à s’y attaquer.

Amazon censure « L’Origine du monde » de Courbet

 

Amazon19032016cLes géants du Net semblent nourrir à l’encontre de L’Origine du monde une inquiétante obsession. Après Picasa (filiale de Google), qui mit en sommeil en 2008 le compte d’un internaute dans l’album duquel une photo du tableau figurait, après Facebook qui avait suspendu plusieurs comptes (dont celui de la très sérieuse Tribune de Genève) pour le même motif avant, apparemment, d’assouplir très dernièrement ses règles, c’est au tour de la boutique en ligne Amazon de censurer la toile de Courbet. L’histoire est assez ubuesque et le hasard veut que j’en sois un protagoniste involontaire, raccourci cocasse puisque j’interviens régulièrement dans ces colonnes depuis 2008 pour défendre le tableau contre les censeurs, au nom du principe de l’autonomisation de l’art.

Depuis la publication en 2006 aux éditions Bartillat de mon essai L’Origine du monde, histoire d’un tableau de Gustave Courbet, le livre avait constamment été répertorié en l’état au catalogue d’Amazon. Il y avait même, pendant plusieurs semaines, occupé la tête des ventes de livres d’art. La couverture des trois premières éditions s’illustrait d’une reproduction de la toile qui occupait environ 1/8 de l’espace. Pour la quatrième revue et augmentée, tirée dans le format « semi-poche » de la collection « Omnia », l’œuvre, recadrée, qui s’étalait partiellement sur les 2/3 de la couverture, ne suscita aucune réaction négative, pas plus que les traductions italienne, espagnole et polonaise de ce titre que la librairie en ligne propose, où le tableau figure intégralement et en bonne place.

La taille compte-t-elle vraiment ?

En novembre 2015, mon éditeur mit en vente un nouveau tirage, revenant cette fois à un format classique, assorti d’une couverture entièrement recomposée, sur laquelle l’intégralité du tableau occupait la moitié supérieure. Au début de 2016, cette couverture fut retirée par le site. Croyant à une simple erreur, les éditions Bartillat en demandèrent le rétablissement. Après plusieurs relances, celle-ci réapparut mais… amputée de la reproduction du tableau ! Il fut finalement répondu au distributeur du livre qui s’inquiétait de cet escamotage que cette suppression se justifiait parce que la couverture ne respectait pas les « règles de validation » d’Amazon.

Celles-ci restent assez peu claires, mais, au prix de quelques recherches, on peut découvrir dans la page du site décrivant « le programme Avantage [offrant] aux studios, éditeurs, labels et distributeurs la possibilité de développer considérablement leurs ventes », à la rubrique « Instructions et règles applicables », un article 1-7 ainsi rédigé : « En aucun cas nous n’accepterons une référence que nous considérons, à notre discrétion, comme pornographique ou raciste. » Bagatelle pour un massacre, le pamphlet violemment antisémite de Céline, y est pourtant proposé en tirage d’époque…

Dans la mesure où les précédentes éditions de mon essai ne firent l’objet d’aucune amputation, on doit logiquement en déduire qu’Amazon assimile (à sa discrétion, ce qui engage sa responsabilité) L’Origine du monde, toile accrochée depuis 1995 sur les cimaises du musée d’Orsay et visible par tous, à une image pornographique dès lors qu’elle occupe la moitié d’une couverture de livre. Ce puritanisme pourrait sembler ridicule : accepter 1/8e de page et refuser 1/2 page de la même œuvre relève de l’incohérence, sauf à considérer qu’en matière de sexe (ici pourtant féminin), la taille compte…

La mutilation de la couverture du livre paraît d’autant plus étrange que le pouvoir discrétionnaire d’Amazon manque en l’occurrence singulièrement… de discrétion. En effet, se vendent sur le même site, dans la rubrique « Cuisine et maison », plusieurs reproductions « de haute qualité » du tableau (sur papier ou sur toile) dont l’image n’est pas le moins du monde tronquée. Il est même indiqué aux internautes curieux du détail ou malvoyants : « Passez la souris sur l’image pour zoomer ». On ne saurait exprimer intention plus altruiste.

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Le plastique, c’est fantastique !

Le site réserve encore d’autres surprises, meilleures ou pires – chacun jugera. Dans la section « Hygiène et santé », ou en réponse au mot-clé « sextoy », on trouve en libre accès dans la boutique tout un assortiment d’articles illustrés de photographies particulièrement explicites (il est cette fois indiqué aux curieux qui ne seront pas déçus : « cliquez pour ouvrir le point de vue élargi »). Ces produits sont, notamment, ainsi désignés : « Vagin vibrant avec langue lécheuse » (sic), « Fessier vibrant, vagin et anus », « Vagin et anus chauffant » (pour les frileux, sans doute), jusqu’à un « See me squirt » (vagin et anus femme fontaine), alliance inattendu de la technologie des polymères et de la plomberie miniaturisée, actuellement vendu sous un slogan promotionnel qui ne saurait s’inventer : « Nettoyage de printemps ».

Tartuffe 2.0

Si l’on résume ce cas d’école grotesque, pour Amazon, supposé représenter la modernité du Net et diffuser des articles culturels, L’Origine du monde occupant la moitié de la couverture d’un essai ayant obtenu un prix littéraire et considéré (je ne me serais jamais permis de l’écrire si la presse et les spécialistes ne l’avaient pas qualifié ainsi) comme l’ouvrage de référence sur ce tableau serait « pornographique » ; elle devrait être effacée.

En revanche, des sextoys présentant, avec moins de bonheur esthétique et sans le statut d’œuvre d’art, le même sujet dans un cadrage similaire, n’appartiendraient pas à cette catégorie « infamante » ; leur photographie aurait droit de cité. Il y a bien là deux poids, deux mesures. Comme si le puritanisme mâtiné de moraline nietzschéenne ne devait pas s’appliquer à des produits industriels (générant sans doute de fortes marges), mais frapper dans toute sa rigueur le tableau le plus célèbre de l’art occidental après La Joconde… Juvénal l’avait déjà souligné : « Et c’est sur nous, grands dieux, que la censure tombe ! / On fait grâce au corbeau pour vexer la colombe. » Et tant pis si cette politique, bien plus imbécile que « vertueuse », porte préjudice à un auteur, à son éditeur et aux lecteurs qui peineront davantage à trouver l’ouvrage. Cependant, c’est dans le choix de la boutique en ligne non dénué, penseront les mauvais esprits, de quelques arrière-pensées économiques, que réside la vraie pornographie.

Comparatif

Si le droit français se garde de définir le terme, on ne s’attend guère à ce qu’un magistrat prenne le risque de qualifier la toile de Courbet de « pornographique » et entre en voie de condamnation au titre de l’article 227-24 du Code pénal (qui, hélas, n’exclut pas les œuvres de l’esprit de son champ d’application) dont il a souvent été question dans ces colonnes, sous peine de ridicule. Amazon ne risque donc rien et on comprend mal sa position, a fortiori lorsque l’on sait qu’aux Etats-Unis, pays d’origine du groupe, depuis l’arrêt Miller (1973), la Cour Suprême exclut de la catégorie « obscène » les créations qui présentent une « valeur littéraire, artistique, politique ou scientifique sérieuse », qualités que l’on ne saurait refuser à L’Origine du monde, mais qu’il est difficile d’attribuer à un sextoy…

In fine, que répondre aux censeurs ? Le sujet y invite-t-il ? Il me vient en mémoire une réplique de Michel Audiard, lancée par le regretté Bernard Blier, qui pourrait ici servir de conclusion : « J’ai déjà vu des faux-cul mais vous êtes une synthèse ! »

Illustrations : copie d’écran de la fiche Amazon où la couverture a été censurée, copie d’écran de la fiche Amazon proposant une reproduction « haute qualité » sur poster de L’Origine du mondeCouverture de la 4e édition de L’Origine du monde, histoire d’un tableau de Gustave Courbet, copie d’écran d’un sextoy proposé sur le site Amazon.