Les Tontons flingueurs : un coffret pour « Tontonophiles »

jaquette DVD TONTONS.psdEn novembre 2013, au cinéma Bonne-Garde de Nantes, les cinéphiles avaient pu commémorer le cinquantenaire du célèbre film de Georges Lautner, superbement dialogué par Michel Audiard, Les Tontons flingueurs. L’événement avait attiré de nombreux amateurs et c’est dans une salle comble qu’avait été projeté le long métrage sur grand écran, pour la première fois depuis les années 1960.

A destination des inconditionnels – présents lors de la commémoration ou qui n’auraient pu y assister – les organisateurs viennent d’éditer un double DVD « collector » intitulé 50 Piges de Tontons flingueurs.

On y trouvera, outre des témoignages et un « making off » des quatre journées, l’enregistrement de la passionnante table ronde qui réunit, dans un décor qui reprenait la scène-culte de la cuisine, plusieurs « tontonologues » éminents, notamment Stéphane Germain, auteur du Dico flingueur des Tontons et des Barbouzes (Hugo et Cie) et l’universitaire Michaël Devaux, lequel s’était livré, sur les dialogues d’Audiard, à un exercice d’exégèse qui n’aurait pas été incongru dans un colloque scientifique. Rien que pour cette table ronde, riche d’informations, le coffret mérite toutes les attentions.

Les « Tontonophiles » pourront se le procurer en suivant ce lien.

Les Tontons flingueurs orphelins

LautnerDu cultissime film Les Tontons flingueurs (1963), ils ne sont guère plus désormais que trois survivants : les acteurs Claude Rich et Venantino Venantini, ainsi que Maurice Fellous, chef opérateur, puisque Georges Lautner est parvenu vendredi dernier au « terminus des prétentieux ».

Dans le panorama du cinéma français, il personnifiait l’anti Nouvelle Vague, celle que Michel Audiard qualifiait férocement de « plus vague que nouvelle ». Peu de réalisateurs auront accumulé autant de films à succès, des longs métrages populaires, divertissants ou parfois plus sombres (Mort d’un pourri, sorti en 1977, se rapproche ainsi des films politiques d’Yves Boisset). Dans les années 1960-1970, provoquer le rire ou remplir les salles signifiait immanquablement s’attirer l’ire d’une critique élitiste qui préférait se pâmer devant des productions confidentielles et soporifiques, idéalement tournées (forçons le trait) en version originale coréenne sous-titrée en kikouyou.

Celles de Georges Lautner reposaient sur d’autres critères : si les scenarii auxquels il participait souvent manquaient parfois de substance, voire de cohérence – songeons aux Barbouzes (1964) à L’Œil du Monocle (1962) ou au Guignolo (1980) cette faiblesse se trouvait compensée par la présence d’une distribution brillante qui constituait ce qu’il faut bien appeler la joyeuse « Bande à Lautner » : Paul Meurice, Lino Ventura, Francis Blanche, Bernard Blier, Mireille Darc, Jean Lefebvre, Louis de Funès, Jean-Paul Belmondo et quelques autres, comme Jean Gabin et Alain Delon. Le réalisateur savait en outre, avec une égale justesse, choisir soigneusement ses seconds rôles, qui avaient pour nom Noël Roquevert, Robert Dalban ou Michel Constantin.

Le cinéma de Georges Lautner répondait aussi à un autre angle d’approche, celui de la parodie ; ainsi, la trilogie des Monocle et Les Barbouzes reprenaient-ils, en les détournant sur un mode humoristique, voire loufoque, les codes habituels des films d’espionnage à une époque où ils se multipliaient sur les écrans ; ainsi, Les Tontons flingueurs, Ne nous fâchons pas (1966) ou Fleur d’oseille (1967) parodiaient-ils les polars – un genre sérieux que le metteur en scène ne négligeait pas pour autant en tournant Le Pacha (1968), Le Professionnel (1981) ou, sur un ton plus léger, Flic ou voyou (1979).

Enfin, ultime secret de fabrication, les dialogues de ses films étaient la plupart du temps finement ciselés, notamment par le maître incontesté du genre dans la seconde moitié du XXe siècle, Michel Audiard.

Il en résultait, à quelques exceptions près, des succès populaires dont Les Tontons flingueurs offre l’exemple le plus saisissant. Il fallait assister, samedi 9 novembre dernier, à l’exceptionnelle projection du long métrage sur grand écran au cinéma Bonne Garde de Nantes, en présence de Maurice Fellous, de Venantino Venantini et de la famille de Michel Audiard pour en prendre la mesure.

Moment fort des cérémonies du cinquantenaire de ce film, organisées avec passion par Al Padchenou, le saxophoniste du groupe Lulu la Nantaise et son équipe, cet événement réunissait, dans une salle archicomble, un public à la fois recueilli et enthousiaste, toutes générations confondues. Il n’est guère fréquent, dans les salles, de voir une succession de scènes mythiques applaudies en cours de projection ; il est encore plus rare d’entendre les spectateurs citer de mémoire les répliques cultes avant même que les acteurs ne les aient prononcées. Le cinéma de Lautner, populaire, drôle et, contrairement à ce que la critique a longtemps prétendu, dénué de vulgarité, reflète son époque sans pour autant être daté ; il s’inscrit désormais dans le patrimoine culturel.

Si ceux qui regrettent de l’avoir vu discrètement rejoindre ses principaux interprètes avant la date anniversaire de première la sortie des Tontons (le 27 novembre) et qui apprécient son œuvre avaient un dernier mot amical à lui glisser, ils l’emprunteraient sans doute à Lino Ventura dans Ne nous fâchons pas : « j’critique pas le côté farce, mais pour le fair-play, y’aurait quand même à dire. »

Illustration : Georges Lautner, photo d.r.

Un Abécédaire pour Boby Lapointe !

Parmi les magiciens du verbe, les prestidigitateurs du langage, les jongleurs de mots, Boby Lapointe occupe une place de choix. Méprisé d’une partie de l’intelligentsia de son vivant, il est aujourd’hui reconnu, célébré, apprécié des plus jeunes qui le découvrent. Son œuvre fait même l’objet d’études universitaires. D’autres contemporains, eux aussi orfèvres de la langue et de l’humour, Michel Audiard, Frédéric Dard, Pierre Dac ou Raymond Devos, subirent parfois un sort similaire.

Mais si l’on connaît quelques chansons du répertoire de Boby Lapointe – qui ignore encore Aragon et Castille, Framboise !, La Peinture à l’huile ou Ta Katie t’a quitté ? –, si l’on reconnaît facilement sa silhouette atypique, sa personnalité échappe toujours à une grande partie du public. Dans un essai intitulé Boby Lapointe, C’est bon pour c’que t’as (Le Cherche midi, 280 pages, 17 €), Chloé Radiguet contribue à combler cette lacune.

L’ouvrage n’est pas une biographie à proprement parler, mais un abécédaire qui, d’« Absurde » à « Zéro », livre une foule d’informations sur le chanteur, ses passions, sa famille, ses œuvres, ses amis et les femmes de sa vie. Il s’agit donc, en quelque sorte, d’une biographie en forme de puzzle (ou, comme le revendique l’auteure, d’un « portrait en facettes ») car, une fois toutes les entrées assemblées, se dessine une image fidèle et intéressante, tant de l’artiste que de sa production. On apprend beaucoup, de sa générosité naturelle à son côté casse-cou, de son goût inattendu pour les mathématiques qui le conduisit à mettre au point un « système Bibi-binaire » (lequel suscita l’intérêt d’un très sérieux professeur au Collège de France) à ses angoisses, de ses (seconds) rôles au cinéma à ses amitiés fidèles et désintéressées. Sans oublier son esprit fantasque, que confirment les récits de nombreux canulars et acrobaties, dans tous les sens du terme.

L’essai, préfacé par Brigitte Fontaine, fourmille d’anecdotes, de témoignages, de bons mots. Il réjouira les admirateurs de Boby. Il constituera aussi un recueil indispensable pour ceux qui souhaiteraient mieux cerner cet artiste talentueux, devenu auteur-compositeur-interprète par nécessité. Peu doué pour le rythme, sans réelle capacité pour le chant, il sut tirer partie ce ces faiblesses comme nul autre et écrivit des textes d’une telle complexité lexicologique qu’il faut, pour en saisir toutes les subtilités, les lire plus d’une fois.

Bien sûr, le parti pris littéraire d’un abécédaire, s’il ne fait pas l’objet d’une rigueur draconienne dès la première ligne, présente un risque, celui de la répétition. Et il faut bien admettre qu’en dépit (ou peut-être à cause) de son enthousiasme émouvant pour son héros, l’auteure n’a pas su éviter cet écueil. D’une entrée à l’autre, le lecteur rencontrera donc souvent les mêmes détails ; cette impression est renforcée par la présence, en début de volume, de 24 pages de « Pensées, paroles et anecdotes » qui seront presque toutes reprises in extenso dans le reste du volume, à tel enseigne que l’on s’interroge sur le choix éditorial d’avoir maintenu cette section liminaire. Pour autant, l’approche originale du sujet rend le livre attachant et très vivant. Et l’on se délectera des premières lignes du préambule de Brigitte Fontaine, qui brosse un portrait aussi juste que synthétique de son ami : « Boby ? Un sacré zigoto, inventif, inspiré, le roi de la déconnade impeccable, du non-sens ingénieux, de la farce miraculeuse, des jeux de mots qui sonnent. » On dirait de l’Audiard.

Illustration : pochette de disque.

Catherine II et son cabinet érotique

Lors d’un documentaire intitulé Catherine II : nuit blanche à Saint-Pétersbourg, diffusé pour la première fois le 29 décembre dernier sur France 2 dans le cadre de l’émission « Secrets d’histoire », Stéphane Bern évoquait, avec sa faconde habituelle, le rôle majeur qu’avait joué la tsarine dans le destin de l’empire russe. Une partie de l’émission fut consacrée à l’appétit sexuel de la souveraine qui collectionna, a-t-on dit, 21 ou 22 amants sur une période de 51 ans – ce qui ne constitue pas en soi une si grande performance, mais apporte un intéressant éclairage sur sa liberté d’esprit et sa volonté affirmée de mener sa vie de femme comme elle l’entendait; en d’autres termes, comme l’aurait menée un homme de son temps. Dans ce cadre, il fut aussi brièvement question de son « cabinet secret », qui constitue l’une des plus étonnantes énigmes de l’Histoire.

« L’existence d’un appartement de débauche [sic] exclusivement réservé à l’impératrice divise aujourd’hui encore les historiens. Pour certains, Catherine II dispose de quelques pièces où des objets uniques lui permettent d’assouvir ses fantasmes sexuels les plus incroyables », pouvait-on entendre, pendant que, sur l’écran, défilaient des images du palais de Zarskoje Selo où devait se trouver le cabinet et quelques dessins d’une table au piétement phallique, réalisé d’après photos par la Manufacture Henryot et Cie.

On a beaucoup prêté à Catherine II ; trop sans doute. Qu’une femme fût capable de gouverner avec succès un Etat aussi vaste, de susciter l’admiration des intellectuels de son siècle et de décider de sa vie privée en s’affranchissant des tabous était assez hors du commun pour susciter (chez les hommes, bien entendu) fantasmes, affabulations et légendes. Celle suivant laquelle elle aurait passé en revue les soldats de sa garde maintenus en érection n’est pas la moins tenace, mais elle ressemble trop à une autre légende, dont Cléopâtre fut l’héroïne supposée, pour ne pas susciter le doute.

Pour autant, ce cabinet secret a-t-il vraiment existé ? La réponse officielle des autorités culturelles russes actuelles est farouchement négative. Mais l’historien ne peut se contenter de ces dénégations bien-pensantes. A l’époque de l’Union soviétique, le Communisme affichait un tel puritanisme que personne n’aurait osé aborder un sujet aussi brûlant. Et, dans la nouvelle Russie où règnent nationalisme épidermique et bigoterie orthodoxe, aucun responsable ne pourrait en avouer l’existence sans remettre en question le caractère sacro-saint d’une tsarine de droit divin, icône nationale.

En matière d’art, deux questions, de nos jours, restent tabou à Moscou : le cabinet érotique de Catherine II et le pillage des œuvres d’art perpétré par des sections spécialisées de l’armée Rouge dans toute l’Europe centrale entre 1944 et 1945 – des objets par centaine de mille (dont tous loin s’en faut, ne provenaient pas des butins nazis) toujours entreposés dans des caches secrètes, thème que j’avais eu l’occasion de développer dans mon essai consacré à L’Origine du monde de Courbet.

Or, nous avons des preuves photographiques et des témoignages qui attestent que ce cabinet secret a bien existé. Le passionnant documentaire du réalisateur germano-belge Peter Woditsch porté sur les écrans en 2002, The Lost secret of Catherine the Great (Le Secret perdu de Catherine la Grande, Sophimage, ARTE, RTBF) laisse peu de doutes sur la question. Outre les révélations du père du documentariste, qui, en captivité, avait vu des photos montrées par un officier de la Luftwaffe, deux soldats de la Wehrmacht et la fille très âgée d’un ancien gardien du palais confirment l’existence de plusieurs pièces ayant contenu des meubles, des peintures et des objets d’un érotisme on ne peut plus explicite, et jusqu’à des cloisons sculptées. Par ailleurs, un album de photographies existe, qui rassemble plusieurs pièces de ce même mobilier, ainsi qu’un inventaire, daté de 1939, mentionnant une collection d’objets érotiques incluant meubles et lustres.

Deux questions se posent donc à nous. La première porte sur le sort que connut ce cabinet, disparu depuis la guerre. Peut-être fut-il détruit, comme une grande partie du palais, pendant le conflit, mais cette hypothèse reste peu probable. Peut-être l’ensemble fut-il expédié loin de la ligne de front au moment de l’opération Barbarossa, comme bien d’autres trésors, et entreposé dans des réserves, d’où il ne serait jamais sorti, mais cette seconde hypothèse s’oppose aux témoignages des militaires allemands qui vivitèrent le lieu. On ne peut en revanche exclure un vol par les Nazis dans le cadre de la vaste mise à sac des collections publiques et privées des pays occupés perpétrée par l’organisation dirigée par Alfred Rosenberg. Catherine II, née en Poméranie, était d’origine allemande et ce qui lui avait appartenu intéressait le Reich. Là encore, se poserait la question de son devenir : destruction, nouveau vol (éventuellement, par l’armée Rouge), vente à un collectionneur forcément discret ? L’énigme reste aujourd’hui entière.

Quant à la seconde interrogation, elle concerne l’appartenance du cabinet à Catherine II. Car, s’il est acquis que cet espace fut bien réel, aucun témoignage de l’époque n’atteste qu’il fut aménagé pour la tsarine. Dans le documentaire de France 2, un historien de l’art spécialiste de la Russie, Emmanuel Ducamp, juge cette appartenance « totalement improbable ». Il s’en était déjà expliqué dans un article de Connaissance des arts du 28 mars 2011 ; le raisonnement qu’il y développait mérite examen. L’historien avance en premier lieu qu’un tel cabinet n’aurait pas survécu au XIXe siècle et au règne du prude Nicolas Ier (de 1825 à 1855), ce qui relève du possible mais non de la certitude ; il ajoute que le profil d’autres tsars, notamment Alexandre II (tsar de 1855 à 1881) et Alexandre III (qui lui succéda jusqu’à sa mort en 1894), aux vies sexuelles plus intenses, auraient mieux correspondu à l’esprit du cabinet.

Un autre de ses arguments pourrait davantage emporter notre conviction : « lorsqu’on les examine [les meubles photographiés], on leur trouve un esprit fin XIXe, notamment les sièges qui évoqueraient volontiers des créations Art Nouveau, pour ne pas mentionner la sculpture, très éloignée de ce qui se faisait en Russie à la fin du XVIIIe siècle ». Il faut en effet l’admettre, le style des chaises et des fauteuils, surtout les bois de leurs dossiers aux lignes courbes, semble s’apparenter aux créations de l’Art nouveau qui apparut en Europe à partir de 1890. Le souci, exprimé par les artistes de ce mouvement, de rompre avec le classicisme pourrait permettre de dater ces sièges du tout début de cette période, car le dessin de leurs pieds demeure assez traditionnel. Mais l’argument s’applique-t-il aussi à la table fort curieuse, aux quatre pieds représentant des phallus démesurés en pleine jouissance dont les testicules épousent la forme de seins (quel beau parti en auraient tiré les surréalistes !) et dont le plateau semble flotter sur une éjaculation permanente ? Ce n’est pas si sûr. Il existe en effet une nuance de style très sensible entre les sièges et la table, laquelle pourrait avoir été d’une facture antérieure, voire dater du XVIIIe siècle, donc du règne de Catherine II. Le seul point commun reliant ces objets est leur qualité exceptionnelle d’exécution, preuve d’une commande destinée à un dignitaire exigeant ou à un souverain – sans qu’il soit par ailleurs permis d’affirmer que ces meubles aient été façonnés par des ébénistes russes. Des artisans français ou italiens de haut niveau auraient pu livrer un tel ameublement.

L’impératrice fit-elle réaliser ce cabinet ou fut-il installé par l’un de ses successeurs ? Aucun élément matériel ne permet à ce jour de résoudre cette énigme. Ce qui, en revanche, fascine dans cette installation qui comprenait plusieurs chambres, c’est que cet espace ne s’apparentait pas, comme tel fut le cas dans beaucoup de palais de l’époque, à une simple collection de curiosa, dont les meubles étaient presque toujours absents.  Il s’agissait d’un véritable concept architectural érotique sur lequel historiens, historiens de l’art et psychanalystes pourront encore travailler longtemps, en attendant, peut-être, d’en voir réapparaître les éléments.

Illustrations : Catherine II, gravure – Table du cabinet érotique, photographie circa 1943 – Fauteuil réalisé par la manufacture Henryot et Cie d’après photo d’époque © Manufacture Henryot et Cie.

Rupert Murdoch ou les vices d’une sacro-sainte « vertu »

« Ce sont toujours les plus vicelards qui vous font la morale ». Cet aphorisme signé  Louis-Ferdinand Céline pourrait s’appliquer à une foule de professeurs de vertu dont la face sombre – songeons aux turpitudes fiscales et sexuelles des principaux télévangélistes américains – finit presque toujours par être découverte. Généralement, les coupables se sortent plutôt bien de tels tracas, après quelques actes de contrition, la promesse (rarement tenue) de ne pas récidiver et une période de silence dont la durée reste inversement proportionnelle à la crédulité de leur public.

S’agissant du scandale qui, depuis quelques mois, ébranle l’empire médiatique de Rupert Murdoch, les conséquences pourraient se révéler plus dévastatrices, bien que l’on ne puisse préjuger de la capacité du magnat madré à rebondir. Sa promptitude à renvoyer, avec un courage qui force l’admiration, toute responsabilité sur ses collaborateurs lors de son audition du 19 juillet dernier devant la commission de la chambre des Communes semble déjà très significative, même si cette manœuvre d’évitement n’a guère convaincu. Ses propos, le 10 août suivant, à l’occasion de la publication des résultats annuels de son groupe, indiquent également qu’il entend se maintenir à la barre.

Ce scandale, toutefois, s’impose comme un révélateur. Non seulement le révélateur d’un mode de gouvernance et de pratiques professionnelles dénués de scrupules, mais encore, comme le soulignait avec clairvoyance Céline, de la tartuferie endémique à tous les systèmes fondés sur le puritanisme. Car coexistent dans l’empire Murdoch deux univers qu’il est plutôt savoureux d’explorer.

D’un côté, l’homme se rattache à la mouvance ultraconservatrice. Sans doute l’épithète s’applique-t-elle à sa conception de l’économie ; les titres de presse sérieux qui lui appartiennent, le Times et le Wall Street Journal notamment, en font foi. Sans doute aussi s’applique-t-elle à un engagement politique calqué sur les positions des ultras du parti Républicain américain. Mais elle concerne surtout une vision puritaine du monde, de la vie, des rapports sociaux, de la « vertu » fondée sur la promotion d’une « morale » qui n’est rien d’autre que la moraline que dénonçait Nietzsche, essentiellement axée sur une diabolisation du sexe.

Ses alliances, ses partenariats, ses réseaux relationnels le suggèrent. Ce n’est en effet pas un hasard si, en 1997, son groupe s’est offert, le Family Channel, une chaîne câblée du télévangéliste Pat Robertson, haute figure de la droite chrétienne intégriste des Etats-Unis, dont l’imbécilité des propos atteint depuis longtemps des sommets (le 11 septembre était pour lui une punition divine contre un pays qui n’avait recherché que « la santé, la prospérité, les plaisirs matériels et le sexe » ; il voyait dans le cyclone Katrina une autre vengeance divine contre un pays où l’on pratiquait l’IVG, etc.).

Ce n’est pas non plus un hasard si, un an plus tard, le très conservateur Jean-Paul II lui attribua le grade de commandeur de l’ordre de saint Grégoire-le-Grand, une distinction peu fréquemment décernée à un non-catholique et destinée, comme le notait The Independant en février 1998, à récompenser un « personnage sans tache ». Ce dont doutaient beaucoup de fidèles qui, à l’époque, protestèrent. Il est vrai que l’homme d’affaires avait consenti de très généreux dons au diocèse de Los Angeles… Wojtyla ne faisait que renouer avec les pratiques douteuses des indulgences, en particulier celles du pape Jean XII que Voltaire accusait de « faire argent de tout ».

Cependant, plus que ses alliances, c’est la ligne éditoriale des media qu’il contrôle qui atteste d’une obsession maladive du sexe. On a souvent avancé que ses tabloïds, notamment News of the World et The Sun, appartenaient à la « presse de caniveau ». « Presse de latrines » serait probablement un qualificatif plus approprié, tant les articles consacrés aux affaires d’alcôve des vedettes de la chanson, du cinéma, du sport ou de la politique y abondent, rivalisant de bassesse, tant sur le fond que dans la forme – une trivialité de style qui constitue, en quelque sorte, une marque de fabrique dans l’art (aussi peu innocent que peu vertueux) de faire et défaire une réputation.

Force est de constater que cette ligne éditoriale rencontre un vif succès : les tabloïds affichent dans le monde anglo-saxon de confortables bénéfices alors que les titres sérieux du groupe restent généralement déficitaires. Rien de très étonnant à cela car les sociétés puritaines se délectent toujours des frasques de leurs contemporains sous couvert de les condamner. Le puritanisme n’est pas, comme on pourrait le croire, la haute expression d’un idéal ascétique ; il constitue au contraire un terreau fertile pour le voyeurisme issu des frustrations qu’il génère, une obsession morbide de la sexualité proche de la névrose. De ce point de vue, le patron de presse s’impose comme un archétype, au point d’avoir été surnommé par ses confrères Dirty digger, équivalent anglo-saxon de notre fouille-merde.

Pour autant, se livrer à la dénonciation de comportements prétendus immoraux des personnes publiques, leur demander des comptes ou, plus généralement, les jeter en pâture à la vindicte populaire, suppose d’adopter pour soi-même une conduite éthique irréprochable. Or, le scandale des écoutes a prouvé qu’il n’en est rien, en mettant en lumière l’autre face du système Murdoch qui repose sur une hypocrisie particulièrement cynique. Récemment, le journaliste Michael Wolff publia un portrait du magnat de la presse ; il y cite son opinion au sujet d’Internet : « un repaire de pornographie, de voleurs et de pirates ». Des propos d’un conservatisme consternant, mais plutôt piquants au regard de ce que nous savons aujourd’hui, y compris ce que nous savons des méthodes employées par l’édition européenne du Wall Street Journal que vient de mettre à jour The Guardian : une augmentation artificielle de la diffusion du journal via des entreprises (récompensées par des articles élogieux de pure complaisance) dans le but d’augmenter les tarifs des encarts publicitaires. Une méthode, précisément, de voleurs et de pirates.

Il y a toutefois plus piquant encore. En 2010, la très conservatrice chaîne Fox News, qui appartient au groupe de Rupert Murdoch, s’est sentie investie d’une mission : contacter les principaux donateurs de Wikipedia (dont Google et Microsoft) pour dénoncer la présence sur l’encyclopédie en ligne de contenu « pornographique et pédophile ». L’art est bien entendu visé par cet acte de délation, notamment à travers de dangereux subversifs : le graveur Martin van Maele (1863-1926), les peintres Carl Larsson (1853-1919) et Paul-Emile Mangeant (1858-1938) dont les œuvres ne présentent pourtant pas la vulgarité des célèbres « page three girls » du Sun.

Or, on se demande pourquoi Fox News ne s’est pas aussi attaquée, dans sa « croisade morale », à Direct TV, (un bouquet payant racheté par Murdoch à General Motors), lequel diffuse plusieurs chaînes pornographiques, ou à Sky Italia (appartenant à News Corp, du groupe de Murdoch, qui réalise chaque semaine un chiffre d’affaires de 2,6 millions de dollars en vendant des vidéos pornographiques à la demande) ou encore à l’éditeur Harpers Collins (fleuron, lui aussi, de Murdoch), dont l’un des plus grands succès commerciaux est un livre de la vedette du X Jenna Jameson au titre évocateur : How to make love like a porn star

En matière de tartufferie, le milliardaire, chantre de la vertu, mais acteur majeur de la diffusion d’une pornographie qu’il condamne, pulvérise ici bien des records. Romain Gary avait raison lorsqu’il écrivait, en 1965, les lignes suivantes : « Je vais traiter de la bombe à hydrogène par le biais de la pornographie sexuelle parce que cette époque très éclairée continue à faire de la pornographie et de la perversion une notion exclusivement confinée dans le domaine de la sexualité. Qu’il y ait une pornographie de la science, de la pensée conceptuelle, de la logique, de l’idéologie ne nous vient pas à l’esprit. N’est pornographique, c’est-à-dire inacceptable pour la morale, que ce que vous faites avec votre cul. Voilà. Montrer « ça » en public est une obscénité, faire « ça » en public un immondice pornographique ; « penser » la bombe, la destruction du monde, l’organiser, la préparer, ne l’est absolument pas, du moment que vous ne vous déculottez pas. Une putain est méprisable parce qu’elle vend son truc, le savant qui fait la même chose, le truc étant son cerveau, et le risque, la destruction de cent million d’hommes, n’est pas une prostituée. Je n’y peux rien : c’est comme ça. »

Illustrations : Panneau « No Sex » – Trois œuvres considérées « pornographiques » ou « pédophiles» par Sky News : Martin van Maele, gravure pour Thais, d’Anatole France – Paul-Emile Mangeant, Rêves d’été – Carl Larsson, Les Trois fils de Mannus, gravure.

Les Tontons flingueurs ont désormais leur dictionnaire.

Attention ! Ce livre est fortement déconseillé aux faiblards du palpitants et aux flageolants de la guibole, car, pour un dictionnaire, c’est du brutal ! En revanche, Le Dico flingueur des Tontons (Hugo et Cie, 86 pages, 12,95 €) ravira les admirateurs de Michel Audiard et les aficionados de son célébrissime film, dont il a déjà été question à plusieurs reprises dans ces colonnes.

« Film culte », Les Tontons flingueurs ? L’auteur, Stéphane Germain – un spécialiste du dialoguiste –, attribue, non sans raison, à cette expression les tristes vertus d’un « slogan marketing de supermarché ». Il préfère donc parler de « chef d’œuvre », ce qui fera sans doute grincer les dents des détracteurs d’Audiard, même si l’espèce se fait aujourd’hui de plus en plus rare.

Honnis par la critique lors de leur sortie, les longs métrages auxquels le dialoguiste participa, bien qu’inégaux, n’en ont pas moins connu un immense succès populaire. Le « style Audiard » n’y fut naturellement pas étranger, dont l’auteur livre l’un des secrets : « C’est ainsi qu’il peut mélanger régulièrement un langage châtié et un vocabulaire plus relâché, la détonation obtenue grâce à ce cocktail restant une de ses figures de style préférées. « L’homme de la Pampa, parfois rude reste toujours courtois, mais la vérité m’oblige à te le dire : ton Antoine commence à me les briser menu ». » » A cela, il convient d’ajouter une liberté de ton (bien trop absente des écrans lissés d’aujourd’hui) « qui permet de mesurer à distance l’emprise actuelle de ce que l’on nomme le politiquement correct, atours polis dont se pare l’ostracisme, lui-même cousin germain de la connerie. »

Ce dictionnaire n’étant pas tout à fait comme les autres, en début de volume, un « Tonton testeur » regroupe 35 questions (plus difficiles qu’on ne pourrait le penser) qui permettront aux fans du film de mesurer leurs connaissances. Il faut également signaler les belles illustrations de Géga, très en harmonie avec l’esprit du film. Car toute l’atmosphère des Tontons baigne ces pages, qui font la part belle à Monsieur Fernand, au Mexicain et n’hésitent pas à nous montrer « qui c’est Raoul. »

En 61 entrées, de « Audiard » à « Volfoni », Stéphane Germain  ne se limite pas à brosser les portraits (savoureux) des acteurs présents au générique, à évoquer la pyrotechnie verbale des dialogues hilarants que l’on connaît ou à livrer des anecdotes de tournage, souvent inédites. Il nous entraîne dans les coulisses, décortique les plans filmés par le menu et fournit des explications documentées sur les détails cryptés de certaines scènes et répliques.

On  y apprend ainsi où se trouve Biên Hoa, la petite ville où l’accorte Lulu la Nantaise tenait son établissement, Les Volets rouges, devant lequel Lucien le cheval s’était fait dessouder à la dynamite par Teddy de Montréal. Les fétichistes sauront où se rendre en pèlerinage pour voir la maison où le film fut tourné, le bowling où se déroule le début du film et l’église de la scène finale.

Le lecteur découvrira en outre dans ce dictionnaire que la sonate de Corelli ne fut (on s’en doutait un peu) qu’un habile pastiche de Michel Magne et qu’une rose fut créée outre-Quiévrain en l’honneur de Sabine Sinjen, l’actrice allemande qui joua le rôle de Patricia. Les vindicatifs et les malfaisants bénéficieront même de la recette de l’alcool frelaté de Jo le trembleur, qui lui permit de décimer toute une division de Panzers durant la dernière guerre, aux dires de Maître Folace (Francis Blanche).

D’autres entrées contrarieront enfin ceux qui ne voyaient en Audiard qu’une figure archétypale de la vulgarité et de l’inculture, car Stéphane Germain, qui a « le glaive vengeur et le bras séculier », ne manque pas d’aborder le sujet. La tirade déclamée en allemand par l’ami Fritz reprenait en effet un proverbe de Tchouang-Tseu, un des pères du taoïsme ; ailleurs, il est question du peintre Puvis de Chavanne, du compositeur Reynaldo Hahn et de l’horloger suisse Ferdinand Berthoud (1727-1807). Mais il faut surtout s’arrêter à l’entrée « Pampre » pour dénicher peut-être l’indication la plus intéressante et la plus insolite contenue dans ce livre : « Le genre réservé […] mousse et pampre », lance Bernard Blier à la fin de la mythique scène de la cuisine. Or, cette singulière expression, dont on devine facilement la signification, ne fut pas choisie au hasard par Michel Audiard ; il l’emprunta à Guignol’s band, le roman de Louis-Ferdinand Céline, dont le dialoguiste était un lecteur assidu. Yes, Sir ! Autant de preuves permettant de contredire, à titre anthume ou posthume, « certains salisseurs de mémoire… »

Illustrations : Michel Audiard, illustration de Géga – Bernard Blier (Raoul Volfoni), illustration de Géga.

Jean-Pierre Kalfon lit Michel Audiard

 Audiard par Audiard, tel est le titre d’un volume (René Château, collection La mémoire du cinéma français, 416 pages, 18,50 €) qui fut publié en 1995, puis réédité en 2000. C’est aussi celui du spectacle que donne actuellement, et jusqu’au 1er mai, Jean-Pierre Kalfon au théâtre du Lucernaire. Rien de plus logique, puisque cet acteur au talent rare et à la réelle sensibilité dit sur scène une partie des textes truculents contenus dans le livre.

L’ouvrage est, depuis longtemps, devenu indispensable pour les amateurs du maître à l’éternelle casquette vissée sur la tête et à la gouaille légendaire, souvent cité dans ce blog. On y trouve réunis des extraits parmi les plus emblématiques des nombreux dialogues qu’il avait écrits pour le cinéma, mais aussi un « autoportrait », florilège de propos glanés au fil de ses interviews, des textes (sur le monde du cinéma, Jean Gabin, Philippe Noiret…), des chroniques, des témoignages (de Frédéric Dard, Patrick Modiano, Jean Carmet…) ainsi, naturellement, qu’une filmographie. On y lit encore – et ce n’est pas le moins  savoureux, avec le recul dont nous bénéficions – quelques articles qui furent publiés contre Michel Audiard à partir des années 1960. Car le bonhomme agaçait ; sa manière féroce d’épingler en quelques mots les travers de la société et d’un microcosme élitiste le plus souvent autoproclamé, cette façon de mettre les rieurs de son côté dans un registre d’anar de droite en faisaient d’autant plus la cible d’une gauche intellectuelle, bien-pensante et sectaire que les films auxquels il collaborait rencontraient le plus vif succès populaire.

On pouvait ainsi lire, sous la plume de François Truffaut : « Les dialogues de Michel Audiard dépassent en vulgarité ce qu’on peut écrire de plus bas dans le genre. » François Chevassu parlait de « poujadisme », Marcel Martin de « populisme » ; Michel Cournot, à propos d’un film de Jacques Deray écrivait dans le Nouvel Observateur, en 1965 : « Mais un cinéaste encore jeune, qui n’est pas un débile mental ni un maniaque du tiroir-caisse, et qui trahit son métier au point d’accepter un dialogue d’Audiard, ça c’est plutôt curieux. M. Jacques Deray est mort. » La palme de l’ignominie revenait toutefois à Jean-Louis Bory que l’on avait connu mieux inspiré : « J’ai marché dans de l’Audiard. Comme c’était du pied gauche, ça m’a porté chance. » Bref, à entendre tous ces beaux esprits, le dialoguiste et scénariste participait à l’abêtissement des foules et tous les moyens étaient bons pour dissuader un public déjà conquis d’aller voir ses films. Car les bien-pensants ont ceci de commun avec les hygiénistes forcenés et les religieux fanatiques qu’ils veulent absolument le bien de leurs contemporains, même et surtout contre leur gré…

Mais de ces éreintements, l’intéressé n’avait cure. Il savait à quoi s’attendre : en fonction du critique ou du journal concerné, le verdict était connu d’avance. D’ailleurs, à tous ces esprits gris, il avait déjà répondu de manière définitive dans Un Taxi pour Tobrouk : « un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche. » Une phrase qui ne semble pas avoir pris une ride lorsque l’on croise, au détour d’une chaîne de télévision, quelques représentants de nos « penseurs » médiatiques contemporains, accrochés à leur micro et sûrs de leur vérité, stérile ou non, jusqu’à l’arrogance.

Aujourd’hui, on a fini par reconnaître tout le talent d’Audiard ; l’homme et l’œuvre réunissent autour d’eux un large consensus. Il est d’ailleurs piquant de constater que, parmi ceux qui le portent aux nues,  certains le vouaient aux gémonies de son vivant. Il faut dire que les dialogues d’Audiard (souvent, il faut bien l’admettre, très supérieurs aux films qu’il réalisa lui-même), témoignent d’un univers, celui de la France des années 1950–1980 observée d’un œil tout à la fois acerbe et gaulois, juste et frondeur. Toute l’expression d’un esprit français populaire – et même parigot –, d’un sens inné de la répartie, d’un humour souvent grinçant, se retrouvait dans ses textes, faisant de l’auteur un héritier en ligne directe de Gavroche et un frère d’arme de Frédéric Dard, d’Albert Simonin, d’Alphonse Boudard et de Pierre Dac.

 Car, si les pseudo-moralistes tentèrent de le faire passer pour un inculte vulgaire, force est de constater qu’Audiard était un fin lettré. Amateur de Céline, de Marcel Aymé, de Montherlant et d’Antoine Blondin, il appréciait aussi Henry Miller, Aragon, Prévert et Rimbaud.

Ses répliques, objets du livre et reprises par Jean-Pierre Kalfon, une fois isolées, ressemblent singulièrement à des aphorismes ; elles font autant rire que réfléchir. Citons-en quelques-unes : « L’autorité conduit souvent à l’isolement qui conduit les empereurs sur les rochers et les célibataires dans les cuisines » (Les Bons vivants). « Dans la vie il y a deux expédients à n’utiliser qu’en dernière instance : le cyanure et la loyauté » (La Gentleman d’Epsom). « Ma chère, étant donné votre degré d’instruction, que vous preniez Caracas pour la capitale du Brésil, passe encore, mais il est alarmant qu’à votre âge, vous confondiez une hacienda avec un claque » (Le Drapeau noir flotte sur la marmite).  « Détrousser les petits épargnants est le fait d’adolescents crapuleux ou de ministres chevronnés » (Le Baron de l’Ecluse). « Je suis ancien combattant, militant socialiste et bistrot. C’est dire si dans ma vie j’ai entendu des conneries » (Un Idiot à Paris). « A travers les innombrables vicissitudes de la France, le pourcentage d’emmerdeurs est le seul qui n’ait jamais baissé » (Une Veuve en or). « Pour rester dans le domaine des jeux de plein air, il est à noter une prédilection masochiste des Français pour deux exercices dans lesquels ils se révèlent particulièrement malchanceux : la guerre et le football » (Vive la France). « La justice, c’est comme la Sainte-Vierge, si on la voit pas de temps en temps, le doute s’installe » (Pile ou face).

Certaines scènes ne peuvent, naturellement, être retranscrites dans leur intégralité ; elles n’en sont pas moins devenues cultissimes. On prendra ainsi un réel plaisir à revoir la scène de la cuisine des Tontons flingueurs, le savoureux dialogue de Jean Gabin et Pierre Brasseur des Grandes familles, les commentaires féroces du même Gabin dans Archimède le clochard ou le monologue à la Chambre des députés du Président.

L’une des raisons pour lesquelles les dialogues d’Audiard sonnent juste, c’est qu’il les écrivait souvent pour des acteurs donnés ; le cas de Jean Gabin reste, à cet égard, le plus éclairant. La plume de l’auteur suivait le rythme particulier de sa diction, comme on le constatera dans les scènes précitées. Et il fallait le courage de Jean-Pierre Kalfon pour s’attaquer à un tel répertoire où il reprend le rôle des comédiens fétiches d’Audiard, de Bernard Blier à Robert Dalban, de Noël Roquevert à Françoise Rosay, en passant par Lino Ventura, Francis Blanche, Maurice Biraud et André Pousse. Toute une époque !