Petit traité de guérilla identitaire

 

BouteldjaLe monde selon Georges W. Bush était binaire (axe du Bien contre axe du Mal), simpliste, basé sur une idéologie, des manipulations et des approximations. Le monde selon Houria Bouteldja traduit une égale vision simpliste, mais inversée, comme un négatif photographique. C’est ce qui ressort de la lecture de son dernier opuscule, Les Blancs, les Juifs et nous (La Fabrique, 148 pages, 9 €). Derrière le sous-titre racoleur « Vers une politique de l’amour révolutionnaire » se révèle le texte venimeux, vindicatif et communautariste à l’extrême que le titre laissait deviner. Il est vrai qu’en ces temps de tension, plutôt que d’œuvrer au rassemblement, attiser les haines reste l’un des moyens les plus efficaces de faire parler de soi. Pour l’auteure, il y a « nous » et il y a « les autres », pour ne pas dire « l’ennemi ». A chaque page, il est donc question de « Blancs » et de « Juifs » (les autres), d’« Indigènes » (nous), mais l’essayiste, experte en sémantique perverse, avertit immédiatement le lecteur mal-pensant : « Enfin, les catégories que j’utilise : « Blancs », Juifs », « Femmes indigènes » et « indigènes » sont sociales et politiques. Elles sont des produits de l’histoire moderne au même titre qu’ »ouvriers » ou « femmes ». Elles n’informent aucunement sur la subjectivité ou un quelconque déterminisme biologique des individus mais sur leur condition et leur statut. » Malheureusement, il suffit de lire tout ce qui suit ces lignes pour comprendre qu’il ne s’agit là que d’un artifice, peut-être destiné à échapper aux rigueurs de la loi réprimant l’incitation à la haine raciale. Car l’ensemble de sa construction repose sur une ethnicisation des rapports humains, voire sur le racialisme le plus éculé, fondés sur des marqueurs identitaires plus ou moins douteux.

Dans cet essai, son « axe du Bien » n’inclut que les « Indigènes » – mais non sans d’étranges lacunes ! – à savoir les Arabes (s’ils sont musulmans car elle reste muette sur les autres), les Musulmans (sauf les Asiatiques dont il n’est jamais question alors qu’ils représentent plus de 60% d’entre eux), les Noirs, les ressortissants des anciens territoires colonisés (sauf les Asiatiques bien entendu). Ces « indigènes » sont parés de toutes les vertus : « Pourtant la parole des opprimés est d’or. […] La parole des colonisés est dense. Elle est puissante. Elle ne ment pas. » ; comme dans le mythe rousseauiste (et in fine raciste) du bon sauvage, ils ignorent le mal, le racisme. Il suffit pourtant de voyager sur n’importe quel continent pour constater et déplorer que ce sentiment reste, avec l’amour, le plus partagé de l’humanité. Nul n’y échappe, fut-il « indigène ».

A l’opposé, son « axe du Mal » inclut tous les « Blancs » dont elle brosse un portrait systématiquement négatif et outré. Florilège : « Je déteste la bonne conscience blanche. Je la maudis. », « Je n’ai jamais pu dire « nous » en vous incluant. Vous ne le méritez pas. […] Et pourtant, je ne me résous pas vraiment à vous exclure. L’exclusion est votre prérogative. », « Attaqués de toutes parts, suscitant des haines aux quatre coins de la planète [sic], acculés à justifier vos conquêtes, affaiblis par les résistances multiformes et surtout par les luttes d’indépendance, confrontés à votre laideur intrinsèque […] », « ce sont les effets du patriarcat blanc et raciste qui exacerbe les rapports de genre en milieu indigène », « la haine raciale, n’est-ce pas un sentiment blanc ? », « Qu’est-ce qui pourrait vous faire renoncer à la défense de vos intérêts de race […] ? », etc.

Même Sartre, en dépit de son engagement anticolonialiste, est épinglé parce qu’il n’avait pas écrit : « Abattre un Israélien, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre. » Seul Jean Genet échappe à sa vindicte, dont elle proclame : « Il y a comme une esthétique dans cette indifférence à Hitler. Elle est vision. Fallait-il être poète pour atteindre cette grâce ? ». Le ton est donné. Si un essayiste occidental avait écrit ce livre, substituant au mot « blanc » n’importe quel terme désignant une couleur de peau, un groupe ethnique ou une nationalité, il ferait depuis longtemps l’objet de vives et légitimes critiques de ses pairs.

Pour Houria Bouteldja, tout « Blanc », dans une homogénéité qui ne correspond en rien à la réalité, est nécessairement responsable de tous les malheurs du monde en général, de celui des « indigènes » en particulier, et cette responsabilité se doit collective et héréditaire. L’auteure transpose à son profit le concept délirant du « péché originel » transmis à la naissance développé par Augustin d’Hippone. Du nourrisson au vieillard, chaque « Blanc » doit porter sur ses épaules le fardeau des fautes de ses aïeux directs ou lointains, voire très lointains puisque pour elle, l’Histoire commence en 1492.

La date n’a rien d’anodin. Elle fixe dans le temps une triple actualité : la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, l’expulsion des Juifs d’Espagne et la reconquête par Ferdinand II de la ville de Grenade, dernier bastion musulman de la péninsule ibérique. Elle permet aussi à l’auteure de réécrire l’histoire. En ignorant volontairement les siècles précédents, elle ne met l’accent que sur les traites négrières européennes et la colonisation qui suivit plus tardivement. Agissant ainsi, elle occulte les traites orientales tout aussi condamnables pratiquées par le monde musulman (qui précède de près d’un millénaire la traite transatlantique) et dont les victimes se recrutaient aussi bien en Afrique subsaharienne qu’en Europe occidentale et orientale. On se reportera à l’excellent ouvrage de Malek Chebel, L’Esclavage en terre d’Islam (Fayard, 496 pages, 26 €) et à celui, très documenté, de l’anthropologue Tidiane N’Diaye, (Le Génocide voilé, Gallimard, 272 pages, 21,90), pour prendre la mesure d’un phénomène qui se prolonge sous d’autres formes jusqu’à aujourd’hui et réduit à néant l’Axe du Bien « indigène » fantasmé par l’essayiste. M. N’Diaye n’hésite en effet pas à écrire : « Le douloureux chapitre de la déportation des Africains en terre d’Islam est comparable à un génocide. Cette déportation ne s’est pas seulement limitée à la privation de liberté et au travail forcé. Elle fut aussi – et dans une large mesure- une véritable entreprise programmée de ce que l’on pourrait qualifier d’ »extinction ethnique par castration » ».

S’agissant des Juifs, Houria Bouteldja sait qu’elle avance sur le terrain miné de l’antisémitisme. Elle oscille donc entre attaques répétées contre le sionnisme (« Quant à nous, l’antisionisme est notre terre d’asile. Sous son haut patronage, nous résistons à l’intégration par l’antisémitisme tout en poursuivant le combat pour la libération des damnés de la terre ») et tentatives grossières de séduction qui frisent le racolage : « Mais nous avons en commun de ne pas constituer les corps légitimes de la nation. Il y a un combat commun qui pourrait être la décomposition du pacte racial et républicain qui fonde la nation française au bénéfice des Blancs européens et chrétiens et qui à l’intérieur du monde juif privilégie les juifs européens au détriment des Juifs orientaux. »

Dans un discours sans surprise victimaire – « Avant tout, je suis une victime » -, ponctué d’un lyrisme artificiel et reposant sur un magma idéologique fort peu limpide, l’auteure exprime à longueur de pages sa détestation de la «blanchité» (sic), de la modernité, de la démocratie, de la Gauche, de Descartes. Sous sa plume, le mâle « indigène » « défendra ses intérêts d’homme. « Nous ne sommes pas des pédés ! » »  – expression significative. Elle cite encore en exemple une victime noire d’un viol qui n’avait pas porté plainte « parce [qu’elle ne pouvait] pas supporter de voir un autre homme noir en prison. » Le féminisme, forcément « occidentalo-centré » et « phénomène européen exporté », fait l’objet de vives attaques et l’on découvre, médusé, que derrière l’oppression des femmes « indigènes » au sein de leur communauté, se cache, bien entendu, la responsabilité de l’Occident : « Oui, nous subissons de plein fouet l’humiliation qui leur [les hommes « indigènes »] est faite. La castration virile, conséquence du racisme, est une humiliation que les hommes nous font payer le prix fort. En d’autres termes, plus la pensée hégémonique dira que nos hommes sont barbares, plus ils seront frustrés, plus ils nous opprimeront. Ce sont les effets du patriarcat blanc et raciste qui exacerbent les rapports de genre en milieu indigène. » Pourtant, cette « castration virile » ne sera que de courte durée, l’auteure glorifiant deux pages plus loin la « virilité testostéronée (sic) du mâle indigène »…

Houria Bouteldja, dans un chapitre conclusif intitulé « Allahou akbar ! » s’attaque enfin, on s’y attendait un peu, à la laïcité qui « finit par se confondre avec l’impiété collective ». Elle se penche sur le « Français blanc » qui s’interroge sur « cet humain [une femme, en l’occurrence, dans cet extrait, qui] dérobe corps et chevelure aux regards concupiscents » (épithète hautement moralisatrice aux relents religieux), avant de proclamer haut et fort « la fragilité du moderne et la solidité de l’archaïque ». Elle propose même à cet égard un programme qui ne déplairait pas aux islamistes politiques les plus extrémistes : « remettre les hommes, tous les hommes, à leur place, sans hiérarchie aucune. Une seule entité [étant] autorisée à dominer : Dieu. » C’est ce qu’elle appelle fort sérieusement « réenchanter le monde »…

Finalement, les seules lignes de l’essai qui ne relèvent pas de l’idéologie concernent la conception de l’individu membre d’une culture collective (au sens du psychologue néerlandais Geert Hofstede) – un profil culturel auquel appartiennent, notamment, tous les pays arabo-musulmans et qui influence la vie de leurs ressortissants, même s’ils sont conduits à vivre hors de leurs pays d’origine. Le « Je » y est absent au profit du « Nous », l’individu n’existe qu’à travers son appartenance au groupe, le respect des règles que ce dernier édicte, y compris religieuses, toute déviance entrainant sanctions, du rappel à l’ordre à l’ostracisme qui équivaut à une mort sociale : « Mon corps ne m’appartient pas. Aucun magistère moral ne me fera endosser un mot d’ordre conçu par et pour des féministes blanches. […] J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam. » Cette dimension collective, que les Occidentaux de culture individualiste peinent à comprendre, explique la pression sociale qui s’exerce sur chaque individu et en particulier la dissémination des croyances et pratiques religieuses les plus radicales dès lors qu’un groupuscule, très actif bien que minoritaire, en assure la promotion face à une majorité silencieuse.

« Je suis dans la strate la plus basse des profiteurs, écrit Houria Bouteldja. Au-dessus de moi, il y a les profiteurs blancs. Le peuple blanc, propriétaire de la France : prolétaires, fonctionnaires, classes moyennes. Mes oppresseurs. » Venant d’une auteure qui voue l’Etat aux gémonies et qui fut longtemps employée de l’Institut du Monde Arabe (l’est-elle encore ? cela n’a guère d’importance), institution au statut juridique hybride, mais largement financée par cet Etat, le terme « profiteur » prend ici toute sa saveur. Romain Gary, qui fut à la pointe de l’antiracisme – il publia Chien blanc alors qu’elle n’était pas encore née – avait une formule pour désigner les rebelles de salon qui tiraient parti d’un système qu’ils dénonçaient : « Ça fait caniche qui pisse sur le sofa. »

De cet « amour révolutionnaire » promis, que reste-t-il ? L’auteure l’avoue, elle a emprunté cette formule à « Chela Sandobal » en ignorant le contenu qu’elle lui donnait ! Si cette dernière se confond bien avec Chela Sandoval, universitaire spécialiste du féminisme postcolonial qui enseigne à Santa Barbara, elle devrait se trouver la première étonnée de voir ses mots servir d’accroche à un petit traité de guérilla identitaire qu’il faut lire pour prendre la mesure de la haine qu’il contient.

Conférence : « Gustave Courbet, peintre athée et anticlérical »

Courbet_LemotLe dimanche 3 avril 2016, j’aurai le plaisir de donner une conférence au musée Gustave Courbet d’Ornans (Doubs), à 15H00. Celle-ci, intitulée « Gustave Courbet, peintre athée et anticlérical », s’inscrit dans le cadre de l’exposition « Le Retour de la conférence, un tableau disparu » qui se tient au musée jusqu’au 18 avril.

A travers l’examen de toiles et de gravures du peintre, mais aussi des deux pamphlets anticléricaux qu’il publia en 1868, je me proposerai de mettre en lumière l’athéisme assumé et l’anticléricalisme militant qui accompagnèrent son parcours, de l’adolescence à sa disparition – sujet jusqu’à présent largement minimisé, voire nié par la critique, les historiens et les biographes.

Il y sera en outre question de l’abbé Benjamin Bonnet, le curé qui figure au centre de la célèbre toile Un Enterrement à Ornans, contre lequel Courbet manifesta une vive antipathie matérialisée par un tableau et un texte à clef.

La Gauche face au djihadisme

 

un-silence-religieuxNietzsche, qui avait en son temps proclamé la mort de Dieu, serait sans doute fort surpris aujourd’hui devant le nombre de ceux qui, manifestement, n’ont toujours pas reçu le faire-part. Le fait religieux revient en force, toutes religions confondues, même si l’Islam affiche une énergie expansionniste plus visible et, dans sa version pervertie du djihadisme, bien plus violente que les autres. Quoi que souvent fort éloignée de Nietzsche, la Gauche semble découvrir ce phénomène en tombant des nues, quand elle ne s’obstine pas à le nier. C’est le thème, presque inattendu puisqu’il appartient à un quotidien (Le Monde) qui fit longtemps preuve d’angélisme vis-à-vis de l’islamisme, que développe Jean Birnbaum dans son dernier essai stimulant et particulièrement documenté, Un Silence religieux (Le Seuil, 239 pages, 17 €), sous-titré : « La Gauche face au Djihadisme ».

Entre déni et culture de l’excuse, la Gauche s’est longtemps entêtée à voir dans les individus qui rejoignent les rangs du terrorisme islamiste des enfants perdus, des damnés de la terre, des victimes du système, voire des aliénés fanatiques ou des déshérités illettrés facilement perméables à toute manipulation. Que le profil des djihadistes identifiés lors d’attentats infirme le plus souvent ce portrait fantasmé et sociologiquement rassurant ne change rien à l’affaire, en dépit des discours bien plus structurés qu’on ne pouvait s’y attendre de leur propagande.

Cette même Gauche, et jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, se livre en outre à un « rien-à-voirisme » systématique dénoncé par l’auteur non sans une ironique cruauté dans son chapitre « Djihad partout, religion nulle part ». Proclamer, comme nombre de politiciens, de sociologues ou de géopolitologues, que le djihadisme n’a rien à voir avec l’Islam partait sans doute d’une bonne intention – de celles dont l’Enfer est pavé – visant à éviter l’amalgame (le fameux et récurent « pas d’amalgame »), à ne pas stigmatiser toute la communauté musulmane et à maintenir la paix sociale. Pour autant, cette cécité feinte produit des effets pervers : « d’abord, elle occulte la guerre qui ravage l’islam de l’intérieur, et dont la terreur djihadiste est un produit direct ; ensuite, elle prend à revers tous les musulmans qui se battent sur ce front, justement en opposant la quête spirituelle à la violence », note-t-il. On pourrait aussi souligner qu’en refusant d’examiner une réalité, les gardiens de la bien-pensance ouvrent, consciemment ou non, un boulevard à l’Extrême-Droite…

Jean Birnbaum attribue cette cécité à la tradition de la Gauche, particulièrement en France, pour laquelle l’émancipation de l’Homme passait par la fin de l’aliénation religieuse, pensée qui l’aurait conduite à escamoter le phénomène, à ne plus le prendre au sérieux.

A l’appui de sa thèse, il convoque avec raison l’Histoire et mentionne d’abord, dans un chapitre fort intéressant, la volonté des militants français qui soutinrent le FLN durant la guerre d’Algérie de n’avoir vu dans ce mouvement  qu’une « face internationaliste et laïque » en occultant son autre dimension, « nationaliste et religieuse ». Les exemples qu’il présente se révèlent en effet édifiants. L’auteur s’intéresse ensuite au regard porté par Michel Foucault vers la révolution iranienne sur laquelle le philosophe s’était finalement, euphémise-t-il, « en partie trompé » et « bercé d’illusions »…

Après avoir passé la conception que Marx s’était forgée de la religion au peigne fin, Jean Birnbaum aborde une autre page de l’Histoire, la guerre d’Espagne, support lui permettant d’analyser par analogie les motivations qui conduisent les individus à s’engager dans le djihad. Le parallèle peut sembler hardi et créerait volontiers le malaise (voire la légitime indignation) si l’auteur ne prenait le soin de préciser : « Ici, le choc entre les imaginaires brigadiste et djihadiste est non seulement frontal mais viscéral. Car les volontaires d’Espagne partaient à la guerre pour bâtir les conditions d’une vie pleinement humaine » tandis qu’aux yeux des djihadistes, « la mort n’est pas un sacrifice nécessaire à la victoire : elle est la victoire même. Ils ne désirent pas la belle vie, mais une bonne mort. » On pourrait aussi ajouter que l’opposition ne se limite pas à ce constat ; car, même si la guerre d’Espagne, comme toutes les guerres civiles, fut le théâtre d’exactions et de crimes de part et d’autre, jamais la barbarie aveugle exercée à l’encontre d’innocents n’atteignit un tel niveau d’abjection et de cruauté gratuite, que seule une « pensée magique » irrationnelle, plus religieuse que politique, pouvait induire.

En conclusion, l’auteur invite à « renouer avec la pensée critique », démarche salutaire, mais difficile dans un pays où une partie de la Gauche pratique avec une ferveur masochiste la haine de soi issue d’un complexe postcolonial qui voit dans l’Islam, quelle que soit sa forme, la religion des opprimés (lesquels auraient ontologiquement raison) opposée aux anciens oppresseurs occidentaux (lesquels auraient intrinsèquement tort). Il est dommage, pourra-t-on penser, qu’il ait fallu attendre les attentats de l’an dernier et leurs victimes innocentes pour aboutir à ce retournement lucide.

Sans doute les politiques devraient-ils réfléchir à une réalité : « Partout où l’islamisme a triomphé, il n’est plus rien resté de la gauche, de toutes les gauches, réformistes ou révolutionnaires. » Il n’est rien resté non plus de la liberté puisque les théocraties, en étendant leur surveillance répressive des populations jusqu’à l’intérieur des foyers, répondent à la définition du totalitarisme établie par Hannah Arendt dans son essai fondateur. Pour autant, s’il ne sert à rien de stagner dans le déni, s’il devient nécessaire de prendre en compte le fait religieux pour mieux en comprendre les mécanismes et les jeux d’influence, on s’interroge sur la thèse de l’auteur qui semble voir le religieux omniprésent, quasi indispensable et expliquant tout, alors que la spiritualité, la quête de sens, le dépassement de soi peuvent s’exprimer dans des domaines plus vastes, plus libres qu’à travers les religions et leur corpus de vérités invérifiables, de règles de vie imposées. Ce livre, riche de nombreuses références intellectuelles, n’en mérite pas moins d’être lu.

« Salafistes », le documentaire qui dérange

 

interdiction-de-penserSi l’on en croit l’historien Raymond Tournoux, le général de Gaulle aurait dit un jour que les Français étaient des veaux. Le propos n’avait rien de flatteur, mais on sait désormais que, pour nos princes actuels, ces mêmes Français sont surtout, au mieux des enfants fragiles qu’il convient de ménager, au pire de bons bougres incapables de porter un regard critique sur un film, ce qui n’est guère plus valorisant… Certes, le documentaire de François Margolin et Lemine Ould Salem, Salafistes, n’a pas été banni des écrans pour «apologie du terrorisme» comme un représentant du ministère de l’Intérieur en avait fait l’ubuesque demande, mais il a été interdit aux moins de 18 ans « avec avertissement », ce qui revient presque au même et constitue un dangereux précédent s’agissant précisément d’un documentaire. Fleur Pellerin, qui a pris cette décision en dépit des coupes et floutages que les auteurs avaient apportés entre temps, a beau soutenir qu’elle n’a pas « censuré » Salafistes car elle « ne [souhaitait] pas empêcher un auteur de produire un documentaire », elle sait fort bien quelles seront les conséquences : très peu de salles le projetteront, seules quelques chaînes payantes et cryptées le diffuseront peut-être dans plusieurs mois après minuit (France 3, chaîne productrice, ne le programmera pas…) ; on traitera cette œuvre importante et forte, réalisée au Mali, en Mauritanie, en Syrie, en Tunisie au péril de la vie de ses auteurs, comme le premier porno venu ! Tout semble étrangement orchestré, à tous les niveaux, pour réduire à une poignée de téméraires ou de curieux l’audience de ce long-métrage.

Que lui reproche-t-on de si grave ? Dans un avis, la Commission de classification justifie ainsi son choix : « Ce film qui donne sur toute sa durée et de façon exclusive, la parole à des responsables salafistes, ne permet pas de façon claire de faire la critique des discours violemment anti-occidentaux, anti démocratique de légitimation d’actes terroristes, d’appels au meurtre d’infidèles présentés comme juifs et chrétiens, qui y sont tenus. Les images parfois insoutenables soutiennent [sic] ces propos en dépit de la volonté des réalisateurs de les utiliser en contre-point. Pour ces raisons une interdiction aux mineurs de moins de 18 ans assortie de l’avertissement suivant est indispensable : « ce film contient des propos et des images extrêmement violents et intolérables, susceptibles de heurter le public » ».

L’absence de commentaires explicatifs, de mise en perspective contextuelle, via une voix off par exemple, ne permettrait donc pas au public de porter un jugement sur la radicalité des discours tenus, ni sur l’horreur des images. On va jusqu’à prétendre que ce public, sans doute composé de benêts, de crétins, de minus habens, pourrait penser – où va se loger le principe de précaution ! – qu’il s’agirait d’un film de propagande jihadiste et y trouver matière à se radicaliser, alors que les séquences issues de la propagande sont signalées comme telles… C’est dire le mépris dans lequel on le tient, lorsque l’on sait que chacun peut dénicher en quelques clics sur Internet et parmi les réseaux sociaux des contenus infiniment plus nocifs. Par ailleurs, il est clair que ceux qui seraient fascinés par de telles vidéos le seraient tout autant en présence de commentaires. C’est aussi feindre d’ignorer que l’objectif du film vise exactement l’inverse de ce dont on l’accuse ou qu’un expert aussi indiscutable que Gilles Kepel pense qu’il peut participer à démonter le jihadisme.

Dans le documentaire de François Margolin et Lemine Ould Salem, c’est justement l’absence de filtre qui permet le mieux de mesurer la cruelle réalité du quotidien des populations soumises au totalitarisme de la Charia, de découvrir aussi combien le discours mortifère des salafistes interrogés est solidement construit et, plus dérangeant encore, combien leur interprétation radicale et délirante des textes ne vient en rien fissurer cette construction dans leur esprit.

Quant aux images montrant tortures, mutilations, assassinats, elles participe à notre prise de conscience quant à la dimension criminelle de ce totalitarisme théocratique. Or, on ne peut vraiment parvenir à ce constat lucide sans se confronter à l’horreur des images, loin de tout voyeurisme malsain. Au Liban, pays depuis des mois victime du jihadisme (outre les attentats, on y a, notamment, décapité des soldats de l’armée régulière de confession chiites), des chaînes de télévision indépendantes, donc non susceptibles de relayer une quelconque propagande, n’hésitent pas à montrer dans leurs journaux de telles scènes, le plus souvent non-édulcorées. Elles ne servent pas les assassins, mais soulignent leurs abominations : groupes de victimes enfermés dans une cage qui sera plongée dans une piscine pour les noyer, ou enfermés dans un véhicule sur lequel on lancera une rocket, enfants crucifiés parce qu’ils n’avaient pas respecté le Ramadan, etc. Ces images ne convertissent pas non plus au jihadisme, mais placent le spectateur devant une idéologie dont il ne pourra plus ignorer les fins meurtrière. Car, pour combattre un tel phénomène, il est nécessaire de le connaître dans toute sa barbarie et non de pratiquer, au nom des bons sentiments, la politique de l’autruche.

D’ailleurs, ces images d’horreurs ne sont pas nouvelles pour le spectateur ; elles abondent, et fort légitimement, dans la plupart des documentaires historiques consacrés aux camps d’extermination nazis sans que ceux-ci n’aient, heureusement, jamais été sanctionnés d’une interdiction aux moins de 18 ans. Prendre prétexte de ces séquences pour justifier un acte de censure ne saurait donc convaincre quiconque.

Dès lors, tout esprit libre ne peut que s’interroger sur les motivations réelles des autorités publiques. N’y aurait-il pas, comme le note Claude Lanzmann dans sa magnifique tribune du Monde, « une inqualifiable conjuration qui se [serait tramée] » contre ce film qu’il qualifie – éloge plus que rare sous sa plume, de « chef d’œuvre » ? Les moins perméables à toute théorie du complot ne cacheront pas leur trouble.

Un trouble par ailleurs involontairement entretenu par les adversaires du film dont l’argumentation oscille entre embarras dogmatique et indigence intellectuelle. Les uns affirment que celui-ci crée un malaise tout en reconnaissant que la plupart des extraits de propagande se trouvent déjà depuis longtemps sur Internet ; c’est donc le montage, l’absence d’avis d’experts qu’ils mettent en accusation. Pourtant, dans de précédents longs-métrages (sur les enfants-soldats du Libéria en 2005, par exemple), François Margolin avait eu recours à un montage similaire sans soulever de polémique. Il est vrai qu’il n’existe pas, sur notre territoire, d’enfants-soldats alors que, selon les chercheurs, 15 à 20.000 salafistes pratiqueraient en France. Ce chiffre pourrait justifier la décision des pouvoirs publics de censurer le film au nom de la préservation (très hypothétique) de la paix sociale, sinon civile, sous couvert d’arguments officiels peu convaincants.

D’autres détracteurs du film, qu’ils n’hésitent parfois pas à qualifier de « spectacle douteux », s’empressent de nous dire que tous les salafistes ne ressemblent pas à ceux qui s’expriment devant la caméra et qu’il existe des salafistes « pacifistes » (sans doute veut-on parler des cheikhites). Ils n’en évoquent pas encore de « modérés », de « démocrates » ou de « féministes », mais il ne faut pas désespérer et peut-être certains verront-ils dans ces sectes le concept glaçant de « tyrannie bienveillante » jadis théorisé par Hans Jonas dans un contexte moins religieux. Certes, il y a bien des cheikhites, nombreux, mais qui ne sont pas les plus actifs ; ce qui les distinguent des autres ne relève pour autant pas de la doctrine, toujours en opposition frontale avec nos valeurs, mais du non-recours à la violence.

SopoL’argument employé par ces détracteurs trahit une gêne évidente ; dans le film, le discours des salafistes s’affiche conceptualisé, structuré ; ces hommes, jeunes ou vieux, échappent au profil « d’enfants perdus » issus de milieux défavorisés cher à la culture de l’excuse des bien-pensants même si le portrait des jihadistes qui ont commis les attentats de janvier et de novembre 2015 invalide cette antienne. Les mêmes avaient déjà été fort embarrassés par le beau roman de Boualem Sansal, 2084. Nous nous trouvons bien au cœur idéologique de ceux que Dominique Sopo, président de SOS Racisme, appelle dans son remarquable essai SOS Antiracisme (Denoël, 2005, 133 pages, 10 €) « les partisans de l’approche exotico-victimaire » que leur mauvaise conscience post-coloniale réduit à « utiliser les arguments mêmes des islamistes : critiquer ces dernier, c’est stigmatiser les musulmans » (p. 79). Ils préfèrent un déni de réalité à un discours de vérité, et tant pis si cette attitude est ressentie comme une trahison par les musulmans, imams et croyants, qui œuvrent, souvent avec peu de moyens, pour une interprétation non littérale des textes et une pratique religieuse apaisée. Tant pis encore si leur aveuglement fait le jeu de l’extrême-droite, tant que leur fond de commerce fondé sur la haine de soi, sans lequel ils retourneraient à leur insignifiance, continue de prospérer.

Les réalisateurs de Salafistes ont, selon leurs propres termes, « choisi d’écouter des propos que l’on ne veut pas entendre [et] de montrer des images que l’on ne veut pas voir ». Raison de plus pour voir ce documentaire dont il faut espérer qu’il sera rapidement disponible en vidéo à la demande afin que chacun puisse y avoir accès.

Gustave Courbet ou l’athéisme en liberté

Courbet_ExpoAlors que les questions relatives à la laïcité, au rapport au sacré, à la liberté d’expression, au fait religieux, à l’ironie satirique suscitent de nouveau débat sur fond de crispations identitaires des monothéismes, il n’est jamais inutile d’interroger un passé qui fut le théâtre de conflits assez similaires – le XIXe siècle ayant vu s’affronter à la fois gallicans et ultramontains au sein du catholicisme, puis partisans de l’Eglise et défenseurs de l’Etat laïc. C’est ce à quoi s’attache, non sans courage compte tenu des réactions hystériques que le sujet provoque, la belle exposition « Le Retour de la conférence – Un tableau disparu » qui se tient au musée Gustave Courbet d’Ornans (Doubs) jusqu’au 18 avril 2016.

On connaissait depuis longtemps l’engagement politique républicain et socialiste du maître-peintre rebelle, jouant les trublions au cœur d’un Empire triomphant et conservateur. Ces opinions, traduites d’un point de vue esthétique dans de grands tableaux manifestes (Les Casseurs de pierre, Un Enterrement à Ornans, L’Atelier du peintre…), sont aujourd’hui communément admises et commentées. En revanche, ni les chercheurs, ni les biographes, ni le monde muséal ne s’étaient jusqu’à présent intéressés à la dimension profondément athée et anticléricale de l’artiste, comme si cette récusation farouche de toute soumission à une croyance et aux représentants de celle-ci s’était révélée embarrassante pour son image, sa respectabilité.

Pourtant, du refus de faire sa communion solennelle au rejet d’obsèques religieuses, la libre-pensée de Courbet resta sans doute la plus constante conviction de sa vie. Il la traduisit en 1863 dans une grande toile dont on peut penser qu’elle fut acquise et détruite par un « catholique exalté » au tout début du XXe siècle, Le Retour de la conférence. Celle-ci, peinte dans un relatif secret en Saintonge, représentait, dans un paysage franc-comtois proche de la commune de Maizières, sept curés ivres déambulant sur un chemin sous le regard d’un couple de paysans et… d’une statuette de la Vierge nichée dans le tronc d’un arbre voisin.

Courbet_Richebourg

Toile d’opposition, ouvertement satirique, d’un anticléricalisme assumé et jubilatoire qualifié alors d’immoral, Le Retour de la conférence fit l’objet d’un scandale habilement prémédité (elle fut même refusée au Salon des Refusés !) qui divisa la critique et jusqu’aux propres amis de Courbet. Celui-ci voulait y dénoncer l’hypocrisie des clercs qui s’affranchissaient des règles ascétiques qu’ils imposaient aux fidèles, sur le mode comique. On ne lui pardonna pas ce recours à la caricature. L’œuvre a certes disparu, mais il nous en reste d’appréciables traces, à travers des travaux préparatoires, des copies, des photographies et des gravures dont la quasi totalité a été rassemblée pour la première fois dans cette exposition – réunion exceptionnelle qui en souligne l’importance. Le visiteur pourra apprécier les variantes qui les séparent ; il pourra surtout – et c’est l’un des grands mérites des commissaires d’avoir pensé à aménager ce dispositif – prendre la mesure de la portée de ce tableau manifeste devant l’agrandissement d’une photographie d’époque réalisé aux dimensions considérables de l’original (2,30 x 3,30 m), véritable pavé subversif lancé par un peintre qui voulait vérifier « le degré de liberté que nous accorde notre temps », dans le marécage bien-pensant. Il ne fut pas déçu.

En une soixantaine d’œuvres et de documents, l’exposition, réalisée en collaboration avec l’Institut Gustave Courbet qui prête ici de belles pièces de son fonds, replace la toile dans son contexte historique et créatif. On y trouvera donc des tableaux exécutés par le peintre lors de son long séjour saintongeais – un petit pastiche de Corot sur bois n’étant pas le moins singulier – des paysages peints par ses amis locaux (Louis-Augustin Auguin, Hippolyte Pradelles), des portraits de ceux qu’il fréquenta sur place. On découvrira des documents relatifs à Notre-Dame du Chêne, lieu de supposées apparitions mariales situé à quelques kilomètres d’Ornans, auquel Courbet emprunta pour son tableau le détail de l’arbre et de sa statuette votive, détail qu’il avait déjà utilisé dans une lithographie de jeunesse pour illustrer un recueil de poésies que l’on verra sous vitrine. La réception critique de l’œuvre, entre enthousiasme et indignation, n’est pas oubliée, à travers un portrait du philosophe Pierre-Joseph Proudhon, des caricatures et des articles.

Les deux pamphlets anticléricaux presque entièrement ignorés du public, pour lesquels Courbet signa un contrat d’édition en 1868 à l’occasion du Salon de Gand où sa toile était accrochée et qu’il illustra de gravures, figurent également. Longtemps, la critique les méprisa et les passa sous silence. Pourtant, ils méritent attention. Le premier, Les Curés en goguette met en scène, sur le mode sarcastique, les traditionnelles conférences ecclésiastiques durant lesquelles les prêtres d’un même canton étaient censés discuter de questions théologiques, qui deviennent ici prétexte à d’inévitables abus de table. Le texte n’en est pas moins sérieux, puisqu’il établit dans sa conclusion les grandes lignes de la « laïcité à la française » qui fonderont la loi de 1905. Le second, La Mort de Jeannot, qui fit l’objet d’une grande toile elle aussi disparue, raconte, sous une forme plus tragique, la spoliation d’un couple miséreux par un curé rapace qui utilise des arguments religieux pour accomplir son méfait. Là encore, ce petit roman à clés n’a rien d’anodin ; dans un essai à paraître, j’y apporte les éléments de preuve qui indiquent que le prêtre visé par le pamphlet n’était autre que Benjamin Bonnet, le curé d’Ornans qui figure au centre d’Un Enterrement à Ornans, l’un des chefs-d’œuvre du peintre.

Courbet_Lemot

L’anticléricalisme de Courbet resta, jusqu’au début du XXe siècle, une source d’inspiration féconde pour les caricaturistes. L’exposition inclut des gravures satiriques très amusantes d’Edmond Lavrate (1829-1888) qui en portent témoignage.

Le sujet n’ayant jamais été sérieusement abordé par les chercheurs auparavant, on ne peut que recommander la lecture du catalogue bien illustré, Le Retour de la conférence – Un tableau disparu (Musée Gustave Courbet / Editions de Sekoya, 111 pages, 18 €), véritable mine d’informations. Je me garderai bien de commenter l’étude que j’eus le plaisir d’y écrire concernant l’athéisme du peintre ; en revanche, je voudrais ici évoquer, notamment, celles respectives de Carine Joly et de Dominique Lobstein concernant l’histoire du tableau, celle de Vincent Petit se rapportant au déroulement des conférences ecclésiastiques, enfin celle de Viviane Alix-Leborgne qui aborde le traitement de ce thème à travers la littérature de l’époque.

Illustrations : Pierre Ambroise Richebourg [attribué à], Le Retour de la conférence, 1863, tirage sur papier salé, 17 x 25 cm, Ornans, Institut Gustave Courbet, ©Institut Gustave Courbet, Ornans / photo : Claude-Henri Bernardot – Achille Lemot, « Gustave Courbet », Le Monde pour rire 3 juillet 1870, gravure de presse, rehaut d’aquarelle, 35 x 26 cm, Ornans, Institut Gustave Courbet, ©Institut Gustave Courbet, Ornans / photo : Claude-Henri Bernardot.

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2084, le chef-d’œuvre glaçant de Boualem Sansal

20842084, le dernier roman de Boualem Sansal (Gallimard, 275 pages, 19,50 €) ne s’impose pas à la légère comme l’un des événements principaux de la rentrée littéraire, car il se présente comme un brillant et inquiétant texte d’anticipation, dans le sillage du 1984 de Georges Orwell ; il devrait faire réfléchir plus d’un lecteur. L’auteur, adversaire avisé d’un politiquement correct dans lequel il voit avec raison le « cancer du monde », plaide pour l’impertinence, l’irrévérence à l’égard des religions en général et de l’islamisme radical en particulier, même si, au fil des chapitres, cette mouvance se dissimule toujours derrière une grille codée dont on acquiert facilement la clef de décryptage.

Son roman, parce qu’il déploie toute une dimension littéraire, repose d’abord sur un style très personnel, dénué d’hyperbole, de pathos, mais dense et complexe dans sa terrifiante ironie, un style où la place laissée aux dialogues se réduit au minimum et où les éléments narratifs prennent leur temps. L’histoire se situe en Abistan, sinistre empire tentaculaire né de la « Grande Guerre sainte » contre la « Grande Mécréance », dominé par la « forme gravement dégénérée d’une brillante religion » dont Yolah est le dieu et Abi son prophète. Soumission, prières, lapidations, décapitations publiques dans les stades le jeudi, contrôle permanent des habitants par des milices, mais aussi par des êtres surnaturels (les « V ») supposés identifier les mauvaises pensées et – ce qui est pire, mais parfaitement logique – par les Abistanais eux-mêmes, rythment le quotidien. La réflexion, le sens critique, dans ce qu’ils offrent de lumière, d’ouverture sur un doute salutaire, de dissidence aussi, n’ont aucun droit de cité. Pour les réduire, on a effacé l’Histoire, on a détruit l’intelligence et imposé une novlangue qui a rétréci au lavage de cerveau : ses mots se limitent à une ou deux syllabes. Dans ce pays aux dimensions planétaires ou supposées telles, règne la désolation et la piété, l’une étant fille de l’autre… et réciproquement. Pour mieux domestiquer les fidèles, on entretient la fiction d’un ennemi invisible, d’une guerre continuelle, d’un salut par le martyre. Le lecteur devine très vite ce à quoi le contexte fait référence…

Bien sûr, on pourrait évoquer l’intrigue, parler du héros rebelle presque malgré lui, nommé Ati, qui devient, progressivement, « l’homme debout dans un champ mitraillé » de René Char, mais dans une version assez naïve. On pourrait aussi parler de la corruption des apparatchiks pourvus de titres emphatiques jusqu’au ridicule qu’Ati découvre vivant dans un luxe ostentatoire, des conspirations et autres luttes de pouvoirs qu’il constate, de la misère des habitants qu’il partage, des lieux de pèlerinages issus de falsifications, pièges aux gogo de la ferveur, qui trahissent le mépris dans lequel le système tient les fidèles. Pour autant, la force de ce roman se trouve ailleurs.

Elle se situe d’abord dans la description minutieuse, sans complaisance ni caricature, de la nature du totalitarisme théocratique. La critique a beaucoup parlé, s’agissant de l’Abistan, de « dictature », mais c’est bien ici sa forme la plus extrême qui est présentée, au moins selon l’excellente définition qu’en donnait Hannah Arendt dans son célèbre essai. Car, quoiqu’en dise la doxa des bien-pensants, une dictature laïque (semblable, par exemple, à celles qui furent chassées par les Printemps arabes) réprimera la liberté et fera régner la terreur dans l’espace public, mais n’étendra pas sa surveillance sur la sphère privée ; elle reposera en outre sur une rationalité, certes variable selon la personnalité et le psychisme du tyran, mais avérée. Or ce qui distingue la dictature du totalitarisme, c’est précisément la faculté de ce dernier à intervenir, contrôler, réprimer jusqu’au sein des foyers, créant chez les citoyens un sentiment de peur permanent, accru par toute une dimension d’irrationalité et un omniprésent sentiment de culpabilité intrinsèques aux monothéismes. En cela, Boualem Sansal dresse une remarquable cartographie du totalitarisme théocratique.

Cette force se trouve ensuite, dans une analyse précise et, habilement, assez peu visible au premier abord, d’un phénomène que les Occidentaux de culture individualiste (au sens du psychologue Geert Hofstede) ignorent ou, pour certains, feignent non sans arrière-pensées d’ignorer, à savoir l’organisation sociale qui gouverne les cultures collectives (celles, précisément, qui ne sont pas occidentales), où chaque citoyen n’existe qu’en tant que membre du groupe auquel il appartient, où il doit strictement respecter toutes les règles imposées par celui-ci, abdiquer sa liberté sous peine de bannissement et d’autres sanctions. Or, l’Abistan est clairement une société de culture collective, dont chaque membre se sent investi du devoir d’intervenir (au mieux par un rappel à l’ordre, au pire par la délation) s’il constate un comportement dissident chez son voisin. Cet environnement est le terreau le plus fertile qu’on puisse imaginer pour qu’une religion radicale et mortifère, issu d’une minorité très agissante et visible, s’établisse et infecte l’ensemble du corps social, comme un cancer développe ses métastases. Dès lors, la soumission à la religion ne relève plus du choix individuel, mais d’une allégeance contrainte à la pression sociale laquelle finit, avec le temps, par devenir une norme communautariste qui ne souffre aucune discussion.

La presse a couvert ce roman d’éloges comme elle avait, en janvier dernier, jeté l’anathème contre Soumission de Michel Houellebecq, qui présentait cependant une vision bien moins glaçante d’une théocratie. Il faut pourtant toujours prêter attention aux artistes qui possèdent cette faculté de pressentir l’avenir, surtout si, comme Boualem Sansal, ils sont depuis longtemps confrontés au fanatisme religieux et à la barbarie qui en est le bras armé politique. Légitime à s’exprimer sans que s’abatte sur lui le délit, aujourd’hui aussi infâmant que vide de sens puisque créé par les intégristes eux-mêmes comme arme d’intimidation massive, d’« islamophobie », l’auteur ne propose pas une simple fable. Il alerte le monde de manière magistrale, comme dans sa « Lettre à un Français sur le monde qui vient » publiée dans Le Figaro du 16 septembre dernier. Face à une partie de l’intelligentsia bien-pensante, aveugle à la montée des intégrismes dont elle sous-estime la menace comme elle le fut face au nazisme dans l’entre-deux-guerres et au stalinisme ou au maoïsme jusque tard dans le XXe siècle, il pose un regard lucide sur un monde post colonial tout sauf binaire, où les uns n’ont pas ontologiquement tord et les autres intrinsèquement raison parce qu’ils descendraient respectivement des antiques oppresseurs et des anciens opprimés. Le roman s’ouvre sur un exergue : « La religion fait peut-être aimer Dieu mais rien n’est plus fort qu’elle pour faire détester l’homme et haïr l’humanité. » Cette phrase, traduction moderne d’une autre, de Blaise Pascal, pourrait tout aussi bien faire figure d’épilogue.

Anish Kapoor soulève une polémique très française

Pour la période estivale, le palais de Versailles invite habituellement un artiste contemporain. Et, comme presque chaque année, la polémique s’installe. Après Christian Lacroix (lors d’une Nuit blanche), Jeff Koons et Takashi Murakami, c’est au tour de l’Anglo-indien Anish Kapoor de déchaîner l’ire des milieux conservateurs, sous couvert d’un prétendu souci de respect du patrimoine.

Le principal objet du scandale est une installation longue de 60 mètres qui occupe une place centrale dans la grande perspective des jardins, intitulée Dirty corner, rebaptisé  pour la circonstance « Vagin de la reine qui prend le pouvoir ». Elle peut susciter la sympathie, l’antipathie, voire simplement l’indifférence. D’ailleurs, en 2011, l’œuvre avait déjà été présentée à Milan sans soulever de tollé particulier. Le public pouvait même alors y pénétrer.

Kapoor

Mais à Versailles, pour les uns, l’art contemporain n’a pas sa place par principe ; on ne mélange pas les siècles, les œuvres d’époques différentes ne doivent pas dialoguer entre elles. Les mêmes ne se montreront pas heurtés, en visitant le Mont Saint-Michel, que près d’un millénaire sépare Notre-Dame sous terre et l’actuelle abbatiale dont les architectures n’ont rien de commun ; ils ne protesteront pas davantage devant le Triptyque de l’Annonciation de Robert Campin (vers 1430, The Metropolitan Museum of Art) dont les personnages sont représentés dans un décor médiéval, pourtant très éloigné de celui supposé d’origine. C’est donc la notion d’art contemporain qui est ici objet de rejet.

Pour les autres, cette installation serait « déplacée » et pourrait rien moins que « choquer les enfants »… Cette curieuse manie, chez les puritains français, d’utiliser ainsi les plus jeunes comme boucliers humains plutôt que d’affirmer haut et fort leur goût pour la censure de l’art dès qu’il offre la plus infime connotation érotique, n’est pas nouvelle. Pour d’autres enfin, comme l’inénarrable Christine Boutin, « le nom donné à la sculpture réifie les femmes et insulte Marie-Antoinette. »

Il n’y a cependant pas, si l’on peut dire, de quoi ici fouetter un chat. Car une fois encore, en l’absence de représentation figurative, le sens que l’on donne à une œuvre reflète moins ce qu’elle montre réellement que ce que le regardeur veut bien y voir. Pour un jeune public, cette immense structure d’acier Corten (alliage spécialement conçu pour résister à la corrosion dont se sert aussi, notamment, Richard Serra) et de roches, d’une conception minimaliste, abstraite et en aucun cas anatomique, évoquera une corne d’abondance, un cornet acoustique géant, une trompette démesurée ou un coquillage gigantesque ; rien de plus. Seuls les pudibonds, parce qu’alertés par le titre, y trouveront l’image (obscène selon eux) capable d’alimenter leurs fantasmes. Il est vrai qu’ils appartiennent à une lignée ancienne qui, à chaque époque, s’est insurgée avec constance contre la modernité. L’indignation exprimée à l’encontre de Dirty corner repose sur un nombre limité d’arguments qui n’est pas sans rappeler la réception par la critique de tableaux aujourd’hui considérés à bon droit comme des œuvres majeures, Un Enterrement à Ornans ou les Baigneuses du Salon de 1853 de Gustave Courbet, par exemple – sans parler, bien sûr, des premières toiles impressionnistes ou fauvistes. Il est question de laideur, de souillure, de vulgarité, d’imposture et autres noms d’oiseaux dénués de toute argumentation esthétique sérieuse, de nature à favoriser un débat.

Ce conservatisme, fondé sur un ordre moral qui, depuis le combat de Théophile Gautier et de Baudelaire pour l’autonomisation de l’art, relève de la bataille d’arrière-garde, ne laisse pas de surprendre les observateurs étrangers. Sur le site italien spécialisé Exibart, on s’inquiète de cette nouvelle « bigoterie des Français ». Dans les colonnes du Guardian britannique, sous la plume de Jonathan Jones, on se demande “What has happened to the nation that gave us Courbet’s explicit painting The Origin of the world, among other masterpieces of French sauce?” En effet, le pays de Rabelais, de Sade, de Laclos, d’Apollinaire, de Pierre Louÿs, de Watteau, Fragonard, Boucher et Courbet semble au reste du monde le dernier dans lequel on pousserait des cris de vierge effarouchée devant l’installation d’Anish Kapoor… Cependant, c’est ainsi et, même si les protestataires n’appartiennent qu’à une minorité – sonore – c’est toujours un peu inquiétant pour la création contemporaine.

Illustration : Anish Kapoor, Dirty corner, 2011-2015, photo D.R..