Québec : Hébert face à la « Grande Noirceur »

Pour les Français, qui ne connaissent pas en détail l’histoire contemporaine du Québec, la « Grande Noirceur » reste une expression assez vide de sens. Elle n’en désigne pas moins une période politique très intéressante (1944-1959) durant laquelle Maurice Duplessis fut le Premier ministre de la Belle Province. Ce dernier, particulièrement conservateur, s’appuyait sur un clergé qui l’était tout autant et exerçait sur les citoyens un magister considérable. Loin de se montrer hostile aux fascistes européens, de Pétain à Salazar, de Mussolini à Franco, les partisans de Duplessis se distinguaient aussi, sans surprise, par un anticommunisme farouche.

C’est à cette période que se situe un assez curieux épisode que l’historien québécois Yves Lavertu développe en détail dans son dernier essai, L’Affaire Hébert – chronique d’un scandale dans le Québec de Duplessis (229 pages, Montréal, Yves Lavertu éditeur). L’ouvrage s’ouvre sur une biographie du journaliste atypique et indépendant Jacques Hébert (1923-2007) qui deviendra sénateur dans les années 1980. Cette biographie se révèle très bienvenue pour le lecteur français, non seulement parce qu’elle permet de situer l’homme, mais encore parce qu’il y est fait état de ses nombreux voyages autour du monde, dont certains le conduisirent dans l’Empire colonial français de l’après-guerre, où la question des indépendances émergeait face à une IVe République qui n’y était guère préparée. L’analyse sans concession qu’Hébert fit du colonialisme, exprimée dans plusieurs séries d’articles, finit par tant exaspérer Paris qu’il fut expulsé du Togo en 1953.

Le scandale objet du livre éclata deux ans plus tard, alors que le journaliste avait accepté de se rendre en Pologne à l’invitation du gouvernement communiste. Les autorités québécoises voyaient d’un œil d’autant plus méfiant un tel voyage que Maurice Duplessis conservait sur son territoire un trésor national polonais qui y avait été déposé au moment de la guerre par la République de Pologne en exil, que le bouillant Premier ministre refusait de restituer au nouveau régime « rouge » de Varsovie.

Hébert séjourna deux semaines derrière le rideau de fer, où il participa, avec plusieurs intellectuels étrangers, à un festival organisé en l’honneur du célèbre poète Adam Mickiewicz. Il pu se déplacer (accompagné…), rencontrer des interlocuteurs locaux. Mais, curieusement, alors qu’on ne pouvait le soupçonner d’adhérer à l’idéologie marxiste, le regard critique qu’il portait sur les pays qu’il avait visités dans le passé semblait s’être ici émoussé. Invité à son retour par Radio-Canada, il dressa de la Pologne un panorama indulgent, écartant volontairement – parce qu’il les croyait déjà connu, précise Yves Lavertu – les aspects nettement négatifs du régime. C’est toutefois en affirmant, contre toute vérité historique, que le cardinal Wyszynski n’avait jamais été en prison que l’imprudent Hébert s’attira l’ire des milieux conservateurs.

Avec précision et une rigueur qui n’exclut pas une certaine sympathie pour son héros, Yves Lavertu met en lumière les mécanismes du lynchage dont Jacques Hébert, qui avait pourtant pris le soin d’amender son propos a posteriori, fut la victime. Même pour un non-spécialiste de l’histoire québécoise, cette analyse présente un intérêt certain car elle démontre le pouvoir de nuisance qu’un groupe d’intellectuels liés à l’Eglise et appuyée par celle-ci au plus haut niveau, peut exercer pour laminer un homme dont les opinions dérangent. Lu au prisme de la science politique, l’ouvrage passionnera les amateurs. Au fil des chapitres, le lecteur français sourira à quelques – rares – expressions typiquement québécoises (« Hébert se fait même une blonde » n’a pas la même signification de part et d’autre de l’Atlantique…) Mais il rira à l’hystérie qui s’empara des conservateurs au sujet d’« œufs communistes » et sera stupéfié de voir en quelle piètre estime le clergé local d’alors tenait l’abbé Pierre dont les idées sociales étaient fort éloignées de leurs visions réactionnaires.

Après avoir dénoncé le lynchage médiatique qui visa Louis Roux et la protection accordée par certaines autorités québécoises à un nazi français, Yves Lavertu continue d’interroger la mauvaise conscience de sa patrie. Ceux qui le suivent assidument (et ceux qui redoutent ses travaux) doivent déjà se demander quel nouveau lapin au vitriol il sortira à l’avenir de son chapeau.

Patriarche Bechara Raï : « Au cœur du chaos »

Grand reporter, Isabelle Dillmann s’est spécialisée, notamment, dans les entretiens avec des personnalités du Proche et du Moyen-Orient (Mouammar Kadhafi, Rafic Hariri…) ou des autorités religieuses (le Dalaï-Lama, Jean-Paul II…). Elle était donc l’interlocutrice idéale pour échanger avec la patriarche maronite d’Antioche et de tout l’Orient, le cardinal libanais Bechara Raï. Ses conversation, qui se sont étendues sur plusieurs semaines, font l’objet d’un livre récemment sorti en librairie, Au Cœur du chaos – La résistance d’un chrétien d’Orient (Albin Michel, 264 pages, 18 €).

L’ouvrage se révèle intéressant à plus d’un titre. D’abord parce qu’il apporte sur le monde des chrétiens orientaux, issu d’une histoire bimillénaire, un éclairage susceptible de faire comprendre à un Occident plus lointain qu’il n’y paraît, sa complexité, tant politique et géopolitique que religieuse. Il permet aussi, pour ceux qui connaîtraient peu ce pays, d’aborder la singularité du pays du cèdre, mosaïque où cohabitent une quinzaine de communautés fondées sur des confessions très variées, et, ce, dans une relative harmonie, voire convivialité. Celle-ci n’efface certes pas les tensions toujours présentes, mais elle ne se retrouve dans aucun autre Etat de la région – un Liban que le prélat définit comme « un si petit point sur l’Atlas mondial, mais situé comme un phare lumineux sur la côte Est de la Méditerranée. »

L’influent patriarche maronite répond aux question d’Isabelle Dillmann avec une franchise et parfois un franc-parler bien éloignés de l’agaçante rhétorique épicée d’onctuosité dont les cardinaux de la Curie se sont fait la spécialité. Bien sûr, ses arguments doivent se lire au double prisme du culturel et du religieux. Ainsi, lorsqu’il se félicite de la séparation de la religion et de l’Etat, un lecteur français devra oublier les dispositions de la loi de 1905 sur la laïcité pour en appréhender la conception libanaise où, par exemple, si la liberté de conscience est garantie, seul le mariage religieux existe – les Libanais désireux d’échapper à cette contrainte (par conviction laïque ou parce qu’ils appartiennent à deux religions différentes) étant obligés de se rendre à Chypre pour convoler. D’ailleurs, le patriarche Raï résume en une phrase une vision répandue chez les chrétiens locaux : « Non à la théocratie musulmane, non à la laïcité occidentale. » Il n’empêche, le pacte national de 1943 (révisé en 1989) qui organise constitutionnellement le partage « confessionnel » des responsabilités suprêmes au sein de l’Etat, dans sa singularité et en dépit d’un fragile équilibre, permet peu ou prou aux institutions de fonctionner, au moins jusqu’à présent.

Pour autant, le cardinal ne porte pas sur le monde politique libanais un regard angélique ; il dénonce certains acteurs « faisant passer leurs intérêts personnels avant la cause de l’Etat ». La récente crise des ordures ménagères, tout comme le scandale de la pénurie d’électricité qui oblige les habitants à avoir recours à des fournisseurs privés, auraient pu illustrer le sujet. Il ne se montre pas plus tendre envers les politiques occidentales menées vis-à-vis de la région, et notamment les conflits initiés par Washington en accord avec la stratégie américaine du « grand Moyen-Orient », dont le chaos qui règne aujourd’hui est une conséquence et dont les chrétiens font en grande partie les frais dans une relative indifférence. Plus inattendu encore, il n’hésite pas à porter un regard critique sur la manière dont la Curie romaine traite l’Eglise maronite, qui pourtant, dans l’Histoire, s’est toujours montrée fidèle au Saint-Siège.

Même si, depuis la France, certains thèmes abordés nous semblent aujourd’hui assez éloignés de nos préoccupations, comme le regret de ne pas voir les racines chrétiennes de l’Europe inscrites dans la Constitution (elles furent tout autant gréco-romaines, celtes, germaniques, etc.) ou le chagrin de constater la déchristianisation de l’Occident, les propos du patriarche Raï se révèlent enrichissants, en particulier lorsqu’il aborde l’état géopolitique du Moyen-Orient, l’histoire du Liban qui reste au cœur d’enjeux régionaux qui dépassent largement ses frontières ou le jeu des alliances politiques sur son territoire, parfois fluctuantes, souvent opportunistes.

Intéressant aussi est l’état des lieux qu’il dresse des différences théologiques, doctrinales ou liturgiques qui consacrèrent, au fil des conciles médiévaux, la division des Eglises d’Orient, différences qui, parfois, nous semblent d’une complexité toute… levantine. Enfin, sa description des relations entre chrétiens et musulmans, de bonne compagnie dès lors que les interlocuteurs ne cèdent pas aux délires de l’intégrisme, semble démontrer qu’une vie sociale reste possible et que les conflits actuels, dont les voisins sont le théâtre, n’ont pas vocation à perdurer pour peu que les uns et les autres adoptent un modus vivendi exempt de passions négatives – espoir qui est loin de se réaliser actuellement. «  Le Liban, dit-il en conclusion, est plus qu’un pays […] Seul le Liban pourrait sauver l’Orient. Car les chrétiens qui y vivent ne relèvent pas d’une expérience de cohabitation avec l’islam mais d’une réalité de coexistence qui a valeur de modernité et d’espoir dans un monde chaotique.  »

La « crise de foi » de Jean-Loup Chiflet

 

chiflet_dieuDans son dernier livre, Cher Dieu… (Chiflet & Cie, 160 pages, 15 €), Jean-Loup Chiflet avoue qu’il doute depuis 70 ans. La question de l’existence ou de la non-existence de Dieu l’obsède. Cet ouvrage, s’il avait été publié il y a vingt ans, aurait probablement été considéré comme un OVNI littéraire car le sujet n’entrait guère dans les préoccupations d’une société laïcisée qui se croyait enfin débarrassée des religions. Il en va tout autrement aujourd’hui car, si Nietzsche avait proclamé la mort de Dieu il y a près d’un siècle et demi, un nombre croissant de nos contemporains agissent comme s’ils n’avaient jamais reçu le faire-part. Ecrire ce texte en 2016 n’a donc rien d’incongru, d’autant que l’auteur, s’affranchissant des discours nostalgiques, des confessions assommantes ou des prêches culpabilisants, traite son sujet avec l’humour et l’érudition qui sont depuis longtemps sa « marque de fabrique ».

Certes, il se montre assez lucide pour penser que cette lettre ouverte à Dieu ne recevra jamais de réponse ni d’accusé de réception ; il l’envoie comme on jette une bouteille à la mer. Elle lui offre toutefois l’occasion de dresser un bilan de sa vie, de son éducation religieuse stricte, des lectures débilitantes qui lui furent infligées dans ses jeunes années et ressemblaient beaucoup à une « colonisation idéologique », pour reprendre le mot du pape François (sans doute victime d’une indigestion d’entrefilets intégristes à la sauce Ludovine) au sujet du prétendu enseignement de la théorie du genre dans nos manuels scolaires.

Jean-Loup Chiflet s’interroge sur un clergé dont l’expiation éternelle, la valorisation du dolorisme et la diabolisation de la sexualité constituaient les obsessions. Il souligne les contradictions présentes dans les textes sacrés, s’attarde sur le sens de la Transverbération de Thérèse d’Avila ou la complexité de la Trinité, s’insurge avec raison contre la canonisation par Jean-Paul II du fondateur de l’Opus Dei, questionne la morale chrétienne, le dogme, l’Histoire, la science.

Le dossier ainsi réuni n’a rien d’une instruction à charge. L’auteur mène sa quête, tente d’établir un équilibre, en appelle aux philosophes (Lucrèce, Pascal, Schopenhauer), aux écrivains (Cioran, Camus, Flaubert, Baudelaire), explore brièvement d’autres cultes, se demande si l’on peut concevoir la spiritualité en dehors de la religion – thématique ô combien d’actualité à laquelle on aurait envie d’opposer la question inverse tant ces organisations humaines s’apparentent à des partis politiques, des groupes de pression et des multinationales lucratives : peut-on concevoir la spiritualité dans une religion !

Tous ces sujets, qui pourraient sembler complexes ou rébarbatifs à première vue, sont ici traités avec légèreté, finesse, humour – certaines citations sont tout à fait désopilantes – et parfois même émotion, voire inquiétude. Loin de Lévi-Strauss qui déclarait en 1991 qu’il n’était « rien de plus dangereux pour l’humanité que les religions monothéistes » (constat, mais aussi paroles prémonitoires !), Jean-Loup Chiflet semble épouser la pensée du romancier britannique Julian Barnes lorsqu’il écrivait : « Je ne crois pas en Dieu, mais il me manque. » Et si, finalement, un fragment de la réponse qu’il attend se trouvait dans Pascal : « Douter de Dieu, c’est y croire ».

Le Grain de sable du « burkini »

 

star-trekLe mois d’août offre habituellement un désert médiatique ; l’actualité sommeille et la presse en est réduite aux habituels marronniers. Cette année, cependant, les marronniers ont fait place à un cactus, le « burkini ». Le terme, néologisme inventé par une styliste australienne, est ignoble puisqu’il naît de la contraction de « bikini », costume de bain qui a contribué en son temps à la libération du corps des femmes, et de « burqa », prison textile que les Talibans infligent aux Afghanes. Il est le bâtard du dieu marketing et de l’obscurantisme religieux.

En lisant les papiers publiés sur la question, m’est revenu un texte plein d’humour de Paul Fournel, extrait de son délicieux ouvrage Poil de Cairote (Le Seuil, 308 pages, 7 €) dans lequel il évoquait ses souvenirs d’Egypte :

« N’étant pas fou de plage, je suis allé voir dans une boutique du centre-ville ce qu’était le « maillot de bain islamique ». Il en existe deux modèles qui ne fâchent pas la religion : le premier est une robe longue opaque qui se porte par-dessus le maillot et le second une espèce de survêtement ample taillé dans un drap épais et médiocre. Bien mouillés, les deux sont parfaitement conçus pour couler n’importe quelle nageuse de n’importe quelle religion par le fond. »

Le livre fut publié en 2004. Douze ans plus tard, la garde-robe a traversé la Méditerranée pour apparaître sur nos côtes et y faire quelques vagues. Comparé au niqab (tenue au voile intégral qui tombe théoriquement sous le coup de la loi française) le « burkini » pourrait presque donner l’illusion d’un progrès : dans un bal costumé, le premier, ample et pesant, passerait volontiers pour une panoplie de Belphégor – feuilleton un peu daté ; le second, plus ajusté, fera penser à une combinaison de plongée et, s’il se pare de couleurs acidulées, à un déguisement de Star Trek – la cagoule intégrée permettant de dissimuler aux regards « concupiscents » de sourcilleux fidèles les oreilles en pointe (dont le sex-appeal n’est plus à démontrer) des éventuelles compatriotes de Monsieur Spock. Ou comment allier grotesque et modernité…

Les vertus prêtées par les islamistes radicaux à cet accoutrement supposé protéger la « pudeur » de celles qui le portent sont loin d’être avérées. Comme le remarquait récemment l’écrivain Tahar Ben Jelloun, « Je sais qu’on leur a dit qu’une femme respectable ne se mettait pas en maillot. La question qui me vient à l’esprit est : l’est-elle quand elle sort de la mer, ses habits collant sur sa peau et mettant en valeur les formes qu’elle ne voulait pas montrer ? » Et le romancier d’ajouter avec raison : « Chacun a la liberté de montrer ou de dissimuler son corps, mais quand on va à la plage on n’y va pas en djellaba. Il faut être vicieux et pervers pour penser que couvrir un corps d’une femme, c’est le protéger des regards concupiscents. Le ridicule le dispute à la bêtise. »

belphegorNaturellement, les professionnels de l’indignation, les adeptes de l’angélisme et les islamo-gauchistes, pétris de leur complexe post-colonial et de leur haine de soi, s’insurgeront contre ce texte et sortiront une fois encore de leur chapeau le lapin bien fatigué de l’islamophobie. Pour eux, tous les Musulmans sont, dans les rapports de force qu’ils imaginent, des faibles et des victimes. Pourtant, on sait que l’idéologie wahhabite à laquelle se rattache ce code vestimentaire imposé aux femmes s’est propagée depuis des années à grands renforts de pétrodollars venus des monarchies du Golfe, dont le statut de faiblesse ou de victime serait difficile à établir. Naufragés du communisme, du trotskisme ou du maoïsme, un prolétariat de substitution leur est nécessaire pour nourrir leur mauvaise conscience ; ils croient ici l’avoir trouvé, et tant pis si le mythe rousseauiste du « bon sauvage » auquel ils se réfèrent implicitement est avant tout une construction raciste. Peu nombreux mais médiatiques, ils ne sont pas isolés : les communautaristes anglo-saxons viendront d’autant plus renforcer leurs rangs qu’ils s’ennuient depuis qu’il a été prouvé que les armes de destruction massive qu’ils voyaient partout en Irak n’étaient… qu’un mirage.

La situation d’aujourd’hui me rappelle le mot de François Mitterrand qui, en 1983, évoquait la politique occidentale de dissuasion nucléaire : « Les pacifistes sont à l’Ouest et les euromissiles sont à l’Est. » Car, par une singulière analogie, s’agissant du « burkini », les bien-pensants qui y voient un signe de liberté de choix vestimentaire sont, comme les pacifistes d’hier, tranquillement installés en Occident. Leur éloignement des principaux foyers islamistes leur donne évidemment une expertise à laquelle ne sauraient prétendre ceux qui résident en Orient et mesurent combien ce vêtement est un outil d’asservissement des femmes. On a une mauvaise vue d’ensemble quand on observe les choses de trop près…

Beaucoup d’intellectuels du monde arabo-musulman sont en effet bien loin de partager l’avis d’Edwy Plenel (le même qui parlait de « terrorisme dit islamiste » en 2015), qui considère le « burkini » comme un vêtement « comme les autres ». Outre Tahar Ben Jelloun, citons l’éditeur égyptien Aalam Wassef, la journaliste Mona Eltahawy, la juriste Fatiha Daoudi, l’écrivain Boualem Sansal et bien d’autres. Eux, qui ont une connaissance fine de l’Islam, savent que celui-ci et le wahhabisme (ou son clone le salafisme) sont bien distincts et que critiquer les dérives dangereuses du second ne signifie en aucun cas s’attaquer au premier, contrairement à ce que les intégristes tentent de nous faire croire depuis trop longtemps. Tous ces intellectuels courageux doivent recevoir le soutien de leurs homologues européens – et non faire l’objet d’un lynchage médiatique, comme celui dont l’écrivain algérien Kamel Daoud fut la victime il y a quelques mois.

Que le « burkini » soit une arme de l’islamisme politique puritain destiné à contrôler les femmes ne soulève aucun doute, et que quelques femmes militantes revendiquent sur notre territoire le droit de le porter ne change rien à l’affaire. Nous savons tous, depuis La Boétie, ce que cache la servitude volontaire. Que les intégristes aient en outre un vrai problème avec la sexualité n’a rien d’une découverte. Les viols perpétrés par les jihadistes de Daech dans les zones qu’ils investissent, leur obsession des 72 houris dont ils ont hâte de disposer dans un très hypothétique paradis en constituent quelques signes inquiétants. « Vicieux et pervers », disait Tahar Ben Jelloun. Ne jetons toutefois pas la pierre (si l’on peut dire) aux seuls islamistes, obsession sexuelle et puritanisme restent indissociables de tous les fanatismes monothéistes, comme le prouvent les scandales sexuels qui visent nombre de télévangélistes américains.

La principale question est de savoir si la France, république laïque, doit laisser proliférer en son sein une contre-culture prosélyte hostile à toutes ses valeurs et bien déterminée à les combattre pour introduire, puis imposer les siennes. Car, si l’Occident a rejeté avec raison la théorie du « choc des civilisations » de Samuel Huntington, bien trop simpliste, les islamistes, eux, l’ont bel et bien adoptée à leur profit. On objectera que le « burkini » n’est qu’un détail insignifiant. Pas si sûr. Il s’inscrit dans une longue liste de revendications communautaristes, identitaires, elles aussi «insignifiantes» prises à l’unité, mais lourdes de sens dès qu’on les appréhende dans leur ensemble (foulard à l’école, repas spécifiques dans les cantines, horaires de piscine aménagés, contenus des programmes scolaires, refus de se faire soigner par un médecin de l’autre sexe, refus de la mixité, etc.). Autant de grains de sable dans les rouages complexes du « vivrensemble ». L’islamisme politique est bien conscient que son modèle n’a aucune chance de s’imposer rapidement en France. Sa stratégie relève donc de la progression à petits pas, une revendication acceptée en faisant naître une autre, puis une suivante, etc. Verra-t-on un jour, sur les plages où se multipliera le « burkini », comme dans certaines théocraties, des maîtres-nageurs-sauveteurs tourner le dos à la mer pour ne pas regarder les femmes qui s’y baignent ? Il leur faudra une ouïe particulièrement fine pour déceler les signes de noyade…

On notera d’ailleurs que ces revendications revêtent sans ambigüité un caractère politique et religieux. Comme le remarquait récemment la juriste Roseline Letteron dans Le Monde où elle commentait la demande déposée par le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France, association à la pointe de la lutte contre la laïcité) devant le Tribunal administratif de Nice en vue d’obtenir la suspension de l’arrêté du maire de Cannes interdisant le « burkini » : « Restent les libertés d’expression et de culte, choix intéressant dans l’argumentaire juridique du CCIF. Il aurait pu invoquer d’autres libertés comme le droit au respect de la vie privée, s’il impliquait le droit de s’habiller comme on le souhaite, y compris à la plage. Il préfère invoquer les libertés d’expression et de culte. Le burkini est donc perçu, par les requérants eux-mêmes, comme un moyen d’affirmer sa religion, un signe religieux ostentatoire. »

Nous sommes donc confrontés à un enjeu de société. Est-il « raciste » ou « islamophobe » de s’opposer à des revendications qui heurtent les valeurs de notre société, attachée à l’égalité des hommes et des femmes, à la laïcité ? Les bien-pensants l’affirment, qui plaident en faveur de compromis et de tolérance. L’Histoire nous montre toutefois que, de compromis en compromis, on en arrive à céder sur l’essentiel et qu’une tolérance à sens unique débouche sur une impasse. Pourtant, une réponse nous a déjà été donnée par l’un des grands esprits du XXe siècle qu’on peinera à qualifier de raciste, d’islamophobe ou de sympathisant de l’extrême-droite, Claude Lévi-Strauss. Dans un texte publié en 1971, voici en effet ce qu’il écrivait : « Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé […], elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. » Une telle réflexion mérite d’être méditée.

Illustration : L’équipage de Star Trek – Belphégor.

Deux livres autour de Kandinsky

Kandinsky_HermannPour la commémoration du cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Vassily Kandinsky (1866-1944), les éditions Hazan republient deux intéressants ouvrages, dans une version augmentée, qui passionneront les amateurs. Le premier, Kandinsky – Sa vie (Hazan, 444 pages, 15,30 €) est une biographie fort documentée due à Brigitte Hermann. Une présentation rigoureuse du milieu familial de l’artiste, de sa formation, de l’évolution de sa pensée servie par des expériences esthétiques intenses, mais aussi du contexte historique si particulier et chaotique de la première moitié du XXe siècle, conduit pas à pas le lecteur sur un parcours européen qui s’étend de Moscou à Munich, en passant par Paris. Celui-ci se confond aussi avec une aventure, celle de l’invention de l’art abstrait, du rapport entre le sensoriel et le réel, dans un monde qui, lors du premier conflit mondial, n’y était guère préparé. On est frappé, au fil des pages, par les errances du peintre, tant dans sa démarche picturale que dans sa vie personnelle, par son tempérament singulier, issu d’un métissage intellectuel où se mêlent l’Orient, la Russie et l’Allemagne – le rapport à la France se révélant beaucoup plus complexe.

L’auteure explique avec clarté le cheminement qui conduisit Kandinsky de la figuration à l’abstraction, ponctué d’étapes majeures, comme la découverte de la musique, celle des toiles de Claude Monet, son rapport à la couleur, ses rencontres avec les artistes de son temps, notamment Paul Klee ou Marcel Duchamp, ses confrontations aux aléas de l’Histoire (Révolution russe, guerre) ; elle insiste encore sur la recherche spirituelle qui constitue une sorte de fil rouge de sa création pour aboutir à une conception de l’art total pris comme expression d’une nécessité intérieure, tant pour le peintre que pour le spectateur.

On regrettera peut-être que le cahier d’illustrations ne fasse la part belle qu’à des photographies d’époque, sans qu’aucune des œuvres du peintre ne soient reproduites. Brigitte Hermann fait en effet souvent allusion – avec raison – à de nombreux tableaux, dont ceux de la première période, peu connus du grand public, sans que le lecteur puisse s’y reporter ; il est vrai que beaucoup se trouvent aujourd’hui sur Internet et qu’il suffit d’interroger un moteur de recherche pour les découvrir. Plus singulier est le choix du découpage chronologique de cette biographie : la période qui s’étend de 1866 à 1921 fait l’objet de développements fort pertinents sur plus de 300 pages, tandis que les 22 dernières années du peintre, qui ne furent pas les moins actives, sont enlevées en une soixantaine de pages seulement. Il n’empêche ; la profusion des sources documentaires, la présence de nombreuses notes et d’un index en fin de volume rendent cette biographie, par ailleurs fort vivante, particulièrement captivante.

Kandinsky_SersLe second ouvrage, proposé par un spécialiste du peintre, Philippe Sers, Kandinsky – Philosophie de l’art abstrait (Hazan, 351 pages, 19 €), s’inscrit dans un registre moins accessible au grand public. Il sera d’ailleurs conseillé de lire la biographie avant d’aborder ce livre. L’essai, de nature philosophique, insiste essentiellement, non sur la spiritualité de Kandinsky – notion qui présentait l’avantage d’une certaine neutralité – mais sur le mysticisme russe du peintre, sur les sources chrétiennes qui auraient inspiré sa démarche. Il semble toutefois difficile de réduire l’art de Kandinsky à « une tradition philosophico-religieuse, qui est vivante chez lui et que nous pouvons résumer ainsi : le Dieu de l’Ancien Testament, Yahvé, interdit l’image. L’interdiction suit immédiatement l’affirmation du monothéisme dans le Décalogue. Elle y est liée. »

L’ensemble de l’essai, en dépit de sa remarquable érudition, reflète cette prise de position « philosophico-religieuse » sans véritablement proposer d’autres clefs de lecture, l’icone chrétienne étant placée au centre de tout, au risque d’offrir une image réductrice de la démarche. On notera cependant dans cet ouvrage la présence d’un riche cahier d’illustrations et d’une belle bibliographie.

« Divine Comedy », livre d’artiste de Chaza Charafeddine

 

Le livre d’artiste tient une place particulière et relativement récente – cent cinquante ans tout au plus – dans l’univers éditorial occidental. Il existe en tant qu’œuvre d’art et, lorsque des textes y sont associés, il devient une création originale à la fois plastique et littéraire. L’artiste participe à son élaboration, en assure la maîtrise à tous les niveaux, qu’il s’agisse de la mise en page, de la typographie, de la qualité du support, du choix des textes et des illustrations ou du nombre d’exemplaires tirés. Il fut longtemps, et reste encore, un mode d’expression essentiellement européen et parfois américain, peut-être parce que l’était aussi la majorité des collectionneurs et des bibliophiles.

L’Orient connut également le livre d’artiste, surtout sous la forme de manuscrits richement illustrés de miniatures qui les rapprochent de leurs équivalents européens antérieurs à l’invention de l’imprimerie par Gutenberg en 1454, à l’image des Très riches heures du duc de Berry (1410).

Avec Divine Comedy (Beyrouth, Plan Bey, 69 pages, tirage à 300 exemplaires), l’artiste plasticienne libanaise Chaza Charafeddine dresse une passerelle entre l’Orient et l’Occident. Elle publie un livre d’artiste fondé sur une série d’œuvres qu’elle avait réalisées et exposées en 2010 à la galerie Agial de Beyrouth. Sa démarche reposait alors sur une recherche iconographique portant sur des miniatures persanes et mongoles des XVIe et XVIIe siècles représentant le Bouraq, ce cheval fantastique, ailé, à tête féminine et à queue de paon qui, selon la tradition, avait conduit le prophète Mahomet de La Mecque à Jérusalem. Au cours de ses recherches, l’artiste découvrit que la représentation picturale des hommes par les Mongols faisait la part belle à une forme d’androgynie, ce qui la conduisit à une réflexion sur l’esthétique du genre.

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Ses œuvres de la série Divine Comedy en sont issues, qui réunissent en toile de fond des miniatures du XVe au XXe siècle dans lesquelles sont incluses des photographies d’hommes contemporains choisis pour leur charme et leur ambigüité sexuelle, renouant ainsi avec toute une tradition poétique et littéraire des cultures arabo-persanes. La démarche ne manque pas de hardiesse dans une région du monde où les normes sociales imposent une claire définition des identités sexuelles. Elle propose surtout, dans une esthétique surprenante, élégante et irréprochable, un hymne à la beauté.

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En témoignent les illustrations, luxueusement exécutées à pleine page, accompagnées de courts textes explicatifs manuscrits de l’auteure reproduits en fac-simile. Trois textes s’ajoutent à ce dispositif : celui de l’artiste expliquant sa démarche, celui d’Abbas Beydoun, aujourd’hui considéré comme l’un des poètes majeurs d’expression arabe (tous deux en langue arabe et traduction anglaise) et un troisième, en français, que Chaza Charafeddine m’a fait le plaisir de me demander. Bien que la pagination respecte la lecture arabe, on peut s’immerger dans cet ouvrage dans les deux sens sans que cela nuise à sa compréhension. Cette mise en page, minutieusement pensée, place la passerelle entre l’Orient et l’Occident dont il était question plus haut au cœur de ce livre d’artiste.

Exposition « Etoffes du Nil » à Angers

Le musée Jean Lurçat et de la Tapisserie contemporaine d’Angers propose actuellement (et jusqu’au 3 juillet) une petite, mais très belle exposition, Etoffes du Nil, dédiée aux tissus coptes et à leur environnement. D’un point de vue chronologique, l’art copte, développé entre le IVe et le XIIIe siècle, assure la transition entre l’Antiquité et la période islamique. Cette transition reflète l’influence des conquêtes territoriales qui façonnèrent le bassin méditerranéen, mais aussi les mutations religieuses qui se produisirent au sein de la société égyptienne, du polythéisme (local, grec, puis romain) à l’islam en passant par la christianisation du pays qui s’étendait, au milieu du Ve siècle, à 80% de la population. Sans doute l’art copte peut-il, à son apogée, se définir comme chrétien ; on relève pourtant, en amont et en aval, des sources d’inspiration variées qui le rendent particulièrement intéressant.

Le fonds se compose de fragments qui témoignent de la fragilité des textiles ; en revanche, leur excellent état de conservation, dû principalement au fait qu’ils furent mis à jour lors de fouilles de nécropoles – ils proviennent de vêtements ou de linceuls que portaient les défunts – met en lumière de vives couleurs.

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Plutôt méprisé jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’art copte fut révélé suite aux découvertes d’un archéologue controversé, Albert Gayet, lesquelles furent financées par le collectionneur lyonnais Emile Guimet. Gayet concentra ses fouilles sur Antinoé ; si ses travaux restent fondateurs, ils ne furent pas moins menés avec une certaine légèreté, c’est ainsi que les fragments exposés demeurent aujourd’hui difficiles à dater, les archéologues de l’époque ne s’étant guère souciés de cette question pourtant fondamentale. Le visiteur découvrira ce personnage probablement facétieux au centre d’une photographie où il figure… dans un sarcophage. Cet humour loufoque, très « Fin de siècle », n’est pas sans rappeler celui des Hydropathes chers à Alphonse Allais. 

Parmi les pièces exposées, on notera un beau fragment inspiré de l’Antiquité gréco-romaine représentant Persée et la Gorgone dans un encadrement de médaillons aux motifs animaliers et végétaux, une simple fleur au stade de bouton, particulièrement fraîche, et surtout un étonnant fragment comportant trois médaillons ornés de chevaux, aux qualités décoratives indéniables qui suggèrent une proximité avec l’art islamique. D’autres montrent des personnages parfois étranges (comme cette silhouette à la tête en forme de cœur et aux mains à trois doigts), des décors d’animaux fabuleux ou familiers, voire de simples croix. Beaucoup de graphismes trahissent un goût évident pour la synthétisation esthétique.

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Outils, poteries, photographies, gravures, peintures et livres complètent cette réunion. La taille en étant réduite, le musée a eu la bonne idée de la faire suivre d’un choix d’œuvres contemporaines en provenance de ses réserves. Elles témoignent d’une grande diversité technique, certaines, comme Silhouette, de Simone Pheulpin (1994) ou La Robe de fête de Marie-Rose Lortet (1998), se rapprochant nettement de la sculpture. C’est là l’un des mérites du musée Lurçat de faire découvrir au public que la tapisserie relève moins de la décoration que de l’œuvre d’art et qu’au-delà d’une représentation plane, elle s’ouvre sur des perspectives tridimensionnelles, sur des techniques mixtes, des matériaux inattendus qui incluent le papier, le bois, dans des gammes chromatiques particulièrement variées.

La collection permanente fait bien entendu la part belle à Jean Lurçat, notamment à sa tapisserie Liberté qui reprend le célèbre poème d’Eluard, mais s’y retrouvent aussi de nombreuses œuvres de Thomas Gleb accompagnées de leurs cartons préparatoires (comme Les Tables de la loi, 1973) et de Mario Prassinos, bien connu des bibliophiles pour les cartonnages qu’il réalisa pour des éditions limitées de Gallimard.

Illustrations : Fragment orné de Persée et la méduse, Egypte, VIe siècle © Musées d’Angers, F. Baglin – Fragment orné de trois médaillons, Egypte, VIIIe siècle, © Musées d’Angers, F. Baglin.