Dans la peau des stars

TattooStarEn 1968, sortit sur les écrans une comédie à succès de Denys de la Patellière intitulée Le Tatoué, dont le scénario s’était inspiré d’un roman d’Alphonse Boudard. Le film racontait l’histoire d’un antiquaire cupide (Louis de Funès) bien décidé à acquérir un authentique dessin de Modigliani tatoué sur le dos d’un ancien légionnaire misanthrope et haut en couleurs (Jean Gabin). A cette époque, sur le continent européen, le tatouage, dont la coutume remonte au néolithique, restait encore un marqueur social à connotation négative, porté par les truands, les marins, les prisonniers, les marginaux.

Aujourd’hui, cette pratique ne répond plus aux mêmes critères ; elle s’est largement répandue, démocratisée au point d’être devenue un phénomène socioculturel en pleine croissance, touchant 16% de la population française. Le tatouage s’impose comme un élément esthétique corporel à part entière, un moyen d’affirmation de soi, avec son univers propre, ses codes, ses créateurs, ses amateurs, ses détracteurs, ses lanceurs de mode. Sans doute, au premier rang de ceux-ci, figurent les artistes, appartenant notamment au monde du spectacle. C’est à ces derniers que Gilles Ganzmann vient de consacrer un essai, Tattoo d’une star ! (Editions Carpentier, 176 pages, 19,90 €).

En 25 portraits de personnalités médiatiques – chanteurs, acteurs, mannequins, sportifs des deux sexes – l’auteur décrit les motivations souvent intimes qui ont conduit les uns et les autres à franchir le cap (de l’inspiration sentimentale, spirituelle, militante ou contestataire à la revendication identitaire), décrypte le symbolisme des graphismes choisis et de leur emplacement, livre des anecdotes qui s’y rapportent.

Si certains se limitent à un ou quelques tatouages, parfois très discrets, d’autres les multiplient à l’envi ; se pose alors la question – peu abordée dans le livre, mais qui intéresse forcément tout amateur d’art – de la cohérence esthétique de l’ensemble, telle que peuvent l’atteindre les compositions traditionnelles japonaises d’un maître comme Horikazu, célèbre pour ses « bodysuits ».

Car autant le coquelicot arboré sur son épaule par Lio peut facilement faire sens, autant un assemblage de graphismes hétéroclites (chez Johnny Depp, par exemple) interroge sur sa lisibilité. Il semble, si l’on suit les explications plutôt convaincantes de Gilles Ganzmann, que chaque tatouage marque une étape de la vie, souvent chaotique, de celui ou celle qui le fait réaliser, d’où cette apparente incohérence plastique que seul le porteur serait en mesure d’expliciter. Le corps deviendrait donc un puzzle biographique, un « journal intime » écrit l’auteur, où s’invitent mots, phrases, dessins des plus variés (raffinés, gothiques, basiques, animaliers), références culturelles ou ésotériques, voire œuvres d’art, déclinés en monochrome ou en couleur.

L’ouvrage, bien illustré, se termine sur deux sections qui seront utiles aux novices désireux de pousser la porte d’un professionnel : une série de conseils techniques et pratiques d’abord, tous destinés à éviter les erreurs les plus fréquentes, puis un annuaire des « tatoueurs incontournables » français et américains qui, pour la plupart, comptent les célébrités citées parmi leurs clients.

Si les champs anthropologiques et ethnologiques liés au tatouage ont fait l’objet d’études assez nombreuses, il est clair que sa dimension artistique contemporaine reste un domaine à explorer et ce livre peut s’aborder comme une introduction à d’autres approches plus scientifiques, en particulier à l’exposition « Tatoueurs, tatoués » qui se tient au Musée du quai Branly jusqu’au 18 octobre 2015.

Exposition « ARTAPESTRY 3 », au musée Jean-Lurçat d’Angers

La tapisserie d’art n’occupe pas en France la place qui devrait légitimement lui revenir. Si la peinture, la sculpture, les installations, voire maintenant la vidéo, attirent le public, la tapisserie semble reléguée au rang d’artisanat d’art dont la portée serait simplement décorative. En Europe du Nord et de l’Est, il en va tout autrement. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les artistes de ces régions sont si actifs et leurs créations si originales, alliant graphismes hardis et techniques innovantes.

La troisième édition de l’exposition ARTAPESTRY, qui se tient au musée Jean-Lurçat et de la tapisserie contemporaine d’Angers jusqu’au 18 mai prochain, rend compte de cette vitalité et de cette diversité. Ouverte aux artistes lissiers dont les œuvres, toutes de grand format, font l’objet d’une sélection rigoureuse, cette manifestation, devenue une référence européenne du genre, accueille cette année 25 créateurs contemporains dont les tapisseries se confrontent à quelques pièces emblématiques issues des collections permanentes du musée. La scénographie, sobre et bien pensée, permet au visiteur de distinguer facilement les premières (sur fond noir) des secondes (sur fond blanc), à travers un parcours thématique judicieux.

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Sans doute la mise en regard de tapisseries des XVIe et XVIIe siècles (Penthésilée et Verdure) et de réalisations contemporaines, ou bien la confrontation de grands maîtres (Paul Klee, Lurçat, Calder, Grau-Garriga, Thomas Gleb ou Raoul Ubac) et de créateurs plus jeunes présentaient quelques risques, notamment d’une hétérogénéité trop marquée, de nature à rendre l’ensemble incohérent. Or, le choix sûr de la cinquantaine d’œuvres présentée évite cet écueil et donne à l’exposition une réelle consistance.

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Au nombre des tapisseries du fonds permanent du musée, on ne pourra faire l’impasse sur Huinca toro ! de Gracia Cuttuli, qui rassemble des bandes tissées peintes aux teintes chaudes, le synthétique Paysage fond blanc d’Ubac, le flamboyant Soleil rouge de Calder. Une réunion insolite captera tout autant l’attention : celle d’une petite toile de Mario Prassinos (aussi connu pour les cartonnages qu’il réalisa pour Gallimard), Prétextat, et de la remarquable interprétation qu’en réalisa le lissier Pierre Daquin.

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Parmi les pièces les plus représentatives de la nouvelle génération, on notera en particulier l’étonnant Black Shell, de Federica Luzzi, Winter Tale, d’Iska van Kempen-Jarnicka qui rappelle singulièrement l’atmosphère de la forêt de Katyn, The Wolf crossed the road, très coloré, de la Finlandaise Ariadna Donner, l’inquiétant Lutter pour toute l’éternité de la Française Sarah Perret, d’un goût expressionniste ou le triptyque Poussières d’étoiles de Carmen Groza, qui offre une certaine proximité avec les installations abstraites du plasticien Stéphane Calais.

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Il est intéressant d’observer la grande diversité des techniques et matériaux employés par les créateurs contemporains, parfois au sein d’une même œuvre, qui, comme pour les Nymphéas de Monet, invite le spectateur à s’éloigner pour profiter d’une vue d’ensemble, puis à se rapprocher au plus près pour en mesurer la complexité. Plus surprenante encore sera probablement l’arrivée, dans cet art du tissage de haute tradition, des nouvelles technologies ; ainsi, la Danoise Grethe Sørensen expose-t-elle ici, à partir d’une vidéo, un monumental tissage sur métier numérique Jacquard, intitulé Neon / HongKong 1, qui ouvre de réelles perspectives.

Illustrations : Ariadna Donner, The Wolf crossed the road, 2009 –  Alexandre Calder, Soleil rouge, 1964 –  Mario Prassinos, Prétextat, 1971 – Grethe Sørensen, Neon / Hongkong 1, 2011 – Photos Grethe Sørensen © T. Savatier.

Le facétieux « Manuel de civilité » de Pierre Louÿs

Louys1L’actualité éditoriale offre parfois de savoureux raccourcis. Alors que l’innocent livre pour enfants de Claire Franek et Marc Daniau Tous à poil, objet de la précédente chronique, était voué aux gémonies par Jean-François Copé, comme si le corps devait être nocif par nature, vient de sortir en librairie une réédition du Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation (Allia Poche, 112 pages, 6,20 €). Ce petit chef d’œuvre de la littérature érotique d’un maître du genre, Pierre Louÿs (1870-1925), ne s’adresse évidemment pas aux plus jeunes. Ecrit en 1917, resté à l’état de manuscrit, son édition originale posthume fut publiée sous le manteau en 1926 par l’éditeur Simon Kra. Plusieurs tirages clandestins se succédèrent ; celui de Jérôme Martineau (1960), illustré de vignettes anodines empruntées à des livres illustrés qui ne sont pas sans rappeler ceux de la comtesse de Ségur, n’étant pas le moins singulier.

L’auteur se livre ici à une parodie particulièrement subversive des manuels de savoir vivre qui fleurissaient à l’époque et s’adressaient aux familles bourgeoises conformistes. La lecture parallèle de cet ouvrage et, par exemple, du Nouveau manuel de civilité chrétienne à l’usage des institutions, des maisons d’éducation, des écoles primaires et des cours d’adultes de Théodore Bénard (1878) se révèle ainsi tout à fait hilarante.

Empruntant, comme il est de mise pour les bons pastiches, une structure similaire de chapitres thématiques (A table, en classe, à l’église, devoirs envers le prochain, devoirs envers Dieu, Ne dites pas… dites, etc.), Louÿs prodigue, sur un ton neutre, une série de courts conseils volontairement obscènes, d’un humour ironique, décalé et jubilatoire. Dans la section « A la chambre », on peut ainsi lire : « Ne suspendez pas de godemiché au bénitier de votre lit. Ces instruments-là se mettent sous le traversin ». Toutes les pratiques sexuelles, même les plus débridées, sont ici abordées, avec un art consommé du détournement.

Pour autant, derrière l’exercice de style érotique, facétieux, joyeusement iconoclaste, se profile une approche satirique évidente. Louÿs veut dénoncer – et y parvient avec succès – l’hypocrisie qui régnait dans la société bourgeoise de son époque, où tout était permis pourvu que les usages fussent respectés et les apparences sauvées. Le néopuritanisme qui touche notre société contemporaine, où La Poste se permet de refuser d’imprimer pour une société philatélique un timbre représentant L’Origine du monde de Gustave Courbet, pourtant accessible à tous au musée d’Orsay, au prétexte que l’œuvre serait « pornographique », rend la lecture du Manuel de civilité salutaire. Nul doute que, si un auteur s’avisait de publier un tel livre aujourd’hui, les bien pensants lui intenteraient un procès.

L’Origine du monde, du Cantique des cantiques à Pierre Louÿs

Calosse_OrigineJp. A. Calosse a signé de nombreux essai sur l’art  et les artistes ; on lui doit des ouvrages consacrés à Vermeer, Rubens, Goya, Picasso, au nu… Son dernier opus, L’Origine du monde (Parkstone Press International, 255 pages, 9,95 €), s’articule autour de la célèbre toile de Gustave Courbet. Ce livre n’est ni un roman, ni un essai historique ; il n’en révèle pas moins une approche originale, puisqu’il se compose de deux parties distinctes et complémentaires.

La première propose un florilège, certes non exhaustif, mais d’un choix sûr, de quelques textes poétiques dont le sexe féminin reste le thème central. Le Cantique des cantiques, Voltaire (Polissonnerie), Walt Whitman (Feuilles d’herbe, dans une traduction de Jules Laforgue), Baudelaire (Les Bijoux), Théophile Gautier (son poème, Musée secret, même s’il est par erreur ici daté de 1864, s’imposait), Pierre Louÿs (L’Orchidée, Le Clitoris) témoignent de différentes manières de traiter le sujet.

La seconde section s’intitule L’Extase ; elle est l’œuvre de Hans-Jürgen Dopp, spécialiste de l’art érotique auquel on doit notamment 1000 Chefs-d’œuvre de l’érotisme (2009, Terres Editions, 544 pages), qui inclut une remarquable iconographie. Bien que l’auteur cite à plusieurs reprises Georges Bataille, écrivain qui, dans la lignée de Sade et du puritanisme chrétien, relie l’érotisme à la pulsion de mort, on trouve sous sa plume une phrase significative, qui s’applique autant à l’humain dans sa recherche du plaisir qu’à l’artiste dans sa démarche de création : « Finalement, chaque manifestation de l’Eros n’est rien d’autre qu’une révolte contre la douleur et la séparation, et en dernier lieu contre la mort. » Pulsion de vie, en somme.

Hans-Jürgen Dopp livre en outre une intéressante clef de la représentation plastique du plaisir, lorsqu’il écrit : « Pourtant, même l’expression de la passion, comme nous la connaissons dans l’art européen, est conditionnée culturellement. Ainsi, ce qui se dit naturel ne dépend en réalité que des licences d’expression auxquelles nous consentons. Contrairement à l’art occidental dans lequel nous retrouvons très souvent, soit dans l’art religieux, soit dans l’art érotique, l’expression de l’extase, les visages des shungas japonais restent sans expression comme des masques. Uniquement une morsure dans un mouchoir ou des doigts de pieds cramponnés trahissent une excitation intérieure. » Cette influence culturelle s’impose en effet (prenons le visage de Thérèse d’Avila dans la Transverbération du Bernin, ou celui de la Femme au perroquet de Courbet), en dépit d’exceptions notables : ainsi, la Femme piquée par un serpent de Clésinger (1847) exposée au musée d’Orsay, qui figure une femme couchée surprise en plein orgasme, offre un visage inexpressif, alors que tout son corps (y compris la tension d’un orteil) trahit son état. Elle semble toutefois s’estomper avec l’art contemporain : on trouve ainsi, dans les mangas japonais ou les représentations artistiques liées au bondage kinbaku, un infléchissement progressif de la neutralité expressive vers des visages extatiques ; il serait intéressant d’analyser cette tendance.

L’ouvrage, en 255 pages, livre donc de courts textes dont le sens peut être discuté. Ainsi, lorsque, dans l’introduction, il est noté « Lacan, dernier propriétaire de L’Origine du monde, aimait le tableau si fort qu’il ne pouvait le regarder. Alors il le cacha derrière un tableau anodin », on s’interroge volontiers sur le simplisme de cette explication, que ne confirme pas les témoins auxquels le psychanalyste montra la toile. Pour autant, cet essai présente une belle iconographie qui, à elle seule, justifie de le lire. Parmi les nombreux tableaux, dessins, gravures ou photographies, de Giorgione à Edward Hopper, en passant par Cranach, Goya, Degas, Rops, Lautrec, Klimt et Matisse, certains sont fort connus, d’autres beaucoup moins ; l’ensemble de ces œuvres offre un panorama de l’art érotique, de la Renaissance à l’époque contemporaine, qui fait prendre la mesure de la connotation révolutionnaire de la toile de Courbet.

Céline et « La Vie étrange de l’argot ».

L’argot, idiome particulièrement riche, évolue souvent plus vite que la langue dont il est issu. Le propre de la « langue verte », comme l’appelait Alfred Delvau, est précisément cette verdeur particulière, assemblage de rudesse et de vigueur dont la construction repose sur la métaphore, le calembour, l’humour (parfois noir), le détournement sémantique, en d’autres termes, sur une intense créativité. Marqueur communautaire des truands ou de groupes sociaux spécifiques (le louchebem des bouchers, par exemple), l’argot, langage codé, est censé s’adresser aux initiés désireux de communiquer entre eux sans être compris des « caves » ou des « condés ».

Les dictionnaires d’argot – généralistes ou spécialisés – abondent, tels celui de Jean-Paul Colin (Larousse), d’Albert Doillon (Robert Laffont) ou de Pierre Giraud (L’Argot du bistrot dont il fut question dans ces colonnes). On ne peut en outre passer sous silence un ouvrage de référence, L’Argot sans peine, La Méthode à Mimile d’Alphonse Boudard et Luc Etienne, parodie savoureuse d’une méthode fort connue d’apprentissage de l’anglais – personne n’a oublié la célèbre phrase : My taylor is rich….

Un autre ouvrage désormais classique vient d’être réédité, La Vie étrange de l’argot (Bartillat, 645 pages, 29 €), qui avait été initialement publiée en 1931 chez Denoël et Steele, œuvre d’un auteur encore aujourd’hui assez énigmatique, Emile Chautard. Ouvrier typographe, historien autodidacte et passionné, Chautard livre ici un curieux dictionnaire, fruit de recherches érudites, certes, comme l’atteste son abondante bibliographie et ses références, mais articulé suivant une méthode désordonnée plutôt déroutante.

L’ouvrage est en effet divisé en plusieurs sections dédiées aux malfrats (« comment ils naissent », « comment ils aiment », « comment ils vivent », « comment ils meurent »), qui relèvent de l’observation sociologique fondée sur des sources livresques, des faits divers et une expérience de terrain. On y trouvera, à titre d’exemple, tout un développement sur les maisons closes particulièrement documenté. A la suite de chacune de ces sections, l’auteur propose une nomenclature composée de termes argotiques supposés liés aux principaux thèmes abordés. Mais, là encore, la rigueur fait souvent défaut car Chautard, dans un souci d’exhaustivité peut-être, n’hésite pas à associer à chaque entrée des termes voisins ou dérivés qui auraient pu trouver leur place ailleurs, voire constituer une entrée à part entière.

Cependant, en dépit de cette composition peu académique au cœur de laquelle le lecteur progressera parfois difficilement, La Vie étrange de l’argot reste un document précieux. En premier lieu parce que l’essai se révèle riche de références variées ; mais aussi et surtout parce que ce livre constitua une source importante pour Louis Ferdinand Céline (qui publiait chez le même éditeur). Ce dernier le cite en effet dans sa correspondance, comme le souligne Henri Godard, spécialiste de l’écrivain, et préfacier de la présente réédition.

« Dans sa volonté de rompre en visière avec le français conventionnel, souligne-t-il, Céline, entre 1932 et 1936, a franchi un pas. Dans Voyage au bout de la nuit, c’était déjà une révolution que d’écrire dans ce français populaire qui était, avant lui, interdit d’écriture. Mais il existait un degré supérieur de rupture ou de provocation, et plusieurs moyens d’y atteindre. […] En matière de vocabulaire, il y avait l’argot proprement dit, dont l’impact était encore accru par les mots de l’obscénité. Ces diverses nouveautés, jugées excessives, durent jouer, on ne sait dans quelle proportion, dans le semi-rejet qui accueillit Mort à crédit lors de sa publication […]. »  Henri Godard aurait aussi bien pu citer les pamphlets antisémites de Céline, contemporains ou postérieurs à cette première moitié des années 1930, où l’argot apparaît plus ou moins fréquemment, comme Bagatelle pour un massacre ou L’Ecole des cadavres.

Il serait intéressant de se livrer à une lecture parallèle de Mort à crédit et de La Vie étrange de l’argot, afin de déterminer quelle part prit ce dictionnaire dans l’écriture célinienne. Un beau sujet de thèse, sans doute, mais aussi un passionnant exercice pour les amateurs du docteur Destouches, cet écrivain majeur et controversé qui fut, on s’en souvient, privé de commémoration nationale à la sauvette en 2011.

Illustration : Louis-Ferdinand Céline et son chat Bébert, photo d.r.

« On n’est pas venus pour poser du lino », florilège d’expressions insolites

La langue française recèle une multitude d’expressions imagées, fleuries, insolites qui font sa richesse, même si les puritains les classent trop souvent dans le registre vulgaire ou argotique. Elles restent, dans l’esprit du public, liées au langage populaire et gouailleur ou à la plume de quelques auteurs qui excellèrent à les employer, voire à les inventer : Louis-Ferdinand Céline, Alphonse Boudard, Frédéric Dard ou Michel Audiard. Pourtant, d’autres écrivains que l’on n’attendait pas nécessairement dans ce domaine, n’hésitèrent pas à en faire usage. Ainsi, Théophile Gautier, poète délicat d’Emaux et Camées, romancier audacieux de Mademoiselle de Maupin, grand dévoreur de dictionnaires, que Baudelaire, dans sa dédicace des Fleurs du Mal, avait à juste titre consacré « parfait magicien es lettres françaises », savaient se livrer à cet exercice avec maestria.

J’avais ainsi relevé, dans l’édition critique des Lettres à la Présidente et poésies érotiques de Gautier que j’avais publiée en 2002 (Honoré Champion), de nombreuses perles de langage : « vilebrequin d’amour », « térébrer le nombril », « fourchette de Saint-Carpion », « se rendre au café des Deux Colonnes », « moule à redingotes », « se faire fauberger le gin-gin », « avoir des fleurs vertes », « écouvillonner un vieux canon », « paufichonner l’as de trèfle », etc. On devinera facilement la connotation sexuelle de ce florilège.

C’est majoritairement sur ce même thème – et celui des joyeuses beuveries – que s’inscrivent les « 300 expressions incongrues »  réunies par Bruno Gravelet, qui avait déjà connu un beau succès avec son précédent ouvrage Vos gueules les mouettes, sous le titre On n’est pas venus pour poser du lino (Chiflet et Cie, 224 pages, 14,50 €). Un titre qui rappelle la réplique de Bernard Blier, alias Raoul Volfoni, dans la mythique scène de la cuisine des Tontons flingueurs : « On n’est quand même pas venus pour beurrer des sandwiches. » Il est vrai qu’Audiard n’aurait pu utiliser l’expression choisie par Bruno Gravelet sans créer une certaine confusion, Blier s’adressant alors à Monsieur Fernand, campé par… Lino Ventura.

Dans son recueil, l’auteur ne se limite pas à réunir une liste de mots insolites ; il en donne également des étymologies et des traductions (de haute fantaisie !) en latin, anglais ou espagnol, des définitions (la première pertinente, les autres délirantes) et des synonymes. Le tout sur un ton volontairement docte, affecté. Ce détournement de textes encyclopédiques crée un décalage résolument hilarant.

Il est dommage qu’un tel ouvrage, consacré à des aspects si singuliers de la langue française, comporte autant de fautes qui auraient pu être évitées. Ainsi, l’auteur semble fâché avec l’adverbe  « voire », décliné le plus souvent en « voire même », « voir même » ou « voir ». Les correcteurs de l’éditeur étaient-ils en vacances ?

Pour autant, d’ « Abreuver le courtaud » à « Zyva », en passant par « Capilotracter » (qui fait furieusement penser au « postéropoder » de Pierre Desproges), « Démoulé trop chaud (avoir été) », « gâcher à sec » (dans les ateliers de mécanique, on dira plutôt « tarauder à sec »), « pousser des cris d’orfraie » ou « yoyoter de la mansarde », les curiosités abondent autant que les occasions de rire, comme l’illustre cette entrée, très représentative :

« Anglais ont débarqués [sic] (les) (Latin : Ragnagnum Menstrualis) :

1. Période du mois où les sujets masculins placés à leur corps défendant en contact avec des représentantes du sexe encore plus opposé qu’à l’accoutumée privilégient les obligations extérieures, appellent de leurs vœux la laryngite aiguë providentielle, envisagent l’opération à cœur ouvert salutaire ou à défaut veillent à l’omniprésence de témoins oculaires et à l’approvisionnement en alcools forts.

2. Dénote de manière irréfutable un travail de néophyte en matière de peinture, ces derniers négligeant de dégager et arrondir les angles avant d’appliquer leurs plâtras bariolés à grand coup de rouleau extra-large et de canne à peindre (cf. l’expression dérivative : Recevoir les peintres).

3. Justification tarifaire pratiquée par les agents immobiliers sur les côtes du Sud-Ouest et de la Charente-Maritime.

4. Période estivale se caractérisant par un afflux notable de touristes brûlés par le soleil, ne pratiquant jamais la langue des autochtones mais déplorant avec force la mauvaise tenue de leur environnement naturel conjointement à leur incapacité à manifester la moindre gratitude concernant leur présence en ces lieux.

Etre indisposé [sic], Avoir ses ours, Ecraser des tomates, Faire relâche, Recevoir sa famille, Jouer à cache-tampon. »

Illustration : Dessin de Dédé illustrant l’expression  «J’ai mes ours», extrait de L’Argot sans peine, la méthode à Mimile, d’Alphonse Boudard et Luc Etienne.

« La Claire fontaine », un portrait sensible de Gustave Courbet

Si les historiens de l’art consacrent peu de développements à la dernière période de la vie de Gustave Courbet, c’est-à-dire à son exil forcé à La Tour-de-Peilz (Suisse), consécutif à son injuste condamnation dans l’affaire de la colonne Vendôme, celle-ci semble davantage inspirer les romanciers. Ainsi, après Le Grand soir de François Dupeyron (2006), David Bosc vient de publier La Claire fontaine (Verdier, 128 pages, 14 €).

Bien qu’il soit ici question d’un récit romancé, ce livre repose sur une solide documentation, en particulier sur la monumentale Correspondance du peintre réunie par Petra ten-Doesschate Chu, si bien que l’historien ne s’agacera jamais à relever les erreurs ou les incohérences trop souvent présentes dans ce genre littéraire. L’amateur de roman y trouvera aussi son plaisir, car l’auteur révèle ici de réelles qualités de plume à côté desquelles il serait dommage de passer.

David Bosc montre aussi – et c’est une belle surprise car cette faculté devient trop rare chez les écrivains du XXIe siècle – une remarquable finesse d’analyse dans la description des toiles qu’il évoque tout au long des chapitres. Le prouve, par exemple, ce commentaire du portrait de Jo la belle Irlandaise, dont le peintre conservera une copie jusqu’à sa mort : « Est-elle à se mirer, à jouir de sa propre beauté ? Non, elle est au-delà de la vanité, elle est intranquille, elle scrute son reflet, le pousse dans ses retranchements. Ses paupières sont empesées de rêve et de mélancolie. Dans le cou, sous la peau, Courbet a mis un peu de ce bleu qui appelle la morsure. La bouche est d’une transparence qui avoue le don de l’amour. Mais ici, la volupté est à demeure dans les cheveux, comme enivrés d’eux-mêmes, en pamoison sous les doigts fins qui les soulèvent. »

« Intranquille », « mélancolie », deux termes qui pourraient tout autant qualifier Courbet dans cette fin de vie où, derrière une façade d’ogre hâbleur et de joyeux fêtard, l’artiste dissimulait des blessures anciennes. Le beau portrait sensible que brosse David Bosc ne néglige aucunement ces traits de personnalité, tout comme il n’occulte pas la petite industrie de production de peintures à la chaîne que l’artiste avait organisée avec l’aide de quelques « assistants » pour répondre à une demande croissante des amateurs. En 1873, le peintre n’écrivait-il pas à ses sœurs : « C’est une centaine de tableaux à faire. La Commune veut me faire millionnaire. Nous en avons déjà livré une vingtaine, nous en devons encore en livrer autant.» 

L’auteur laisse surtout voir que Courbet n’avait rien du révolutionnaire puritain qu’avait décrit Pierre-Joseph Proudhon, mais qu’il s’affirmait aux yeux de l’Histoire comme un amoureux exclusif de la Liberté, avec son art pour arme de subversion massive : « Le réalisme de Courbet est une riposte à la fable sociale, au fameux modèle de société, à la civilisation, au programme des écoles des classes asservies, au programme des écoles des classes dirigeantes, aux recueils de lecture à l’usage des jeunes filles. Le réalisme de Courbet lacère les décors derrière lesquels on accomplit la sale besogne, il déchire les toiles peintes : les bouquets d’angelots par-dessus les théâtres, les fées clochette, les diables, les allégories en fresque dans les écoles et dans les gares où l’on voit les déesses de l’industrie et de l’agriculture, les splendeurs des colonies et les prodiges de la science. »

Illustration : Gustave Courbet, photographie par Etienne Carjat, circa 1870.