Baudelaire et Apollonie, le roman d’une nuit

Au musée d’Orsay, sur la gauche de l’escalier principal, se trouve une sculpture autour de laquelle, chaque jour, les visiteurs s’attroupent. Ce marbre, qui représente une femme nue de grandeur naturelle, étendue sur un lit de fleurs, dont le corps adopte une étrange torsion, a pour titre La Femme piquée par un serpent. Scandale du Salon de 1847, cette œuvre majeure de Clésinger ne représente rien moins qu’une femme saisie en plein orgasme – le serpent et son venin n’étaient que des leurres destinés à tromper la vigilance du jury. Le tintamarre ne venait pas seulement du caractère érotique du marbre, qui attirait les foules en mal de sensations. On accusait aussi le sculpteur d’avoir moulé sur nature cette femme si réaliste, non de l’avoir modelée. Clésinger se défendit avec ardeur, jusqu’à provoquer en duel son principal accusateur, Gustave Planche, qui finit par se rétracter. Et pourtant ! Le piteux Planche avait raison, il y eut bien moulage, comme Delacroix l’avait noté, même si la sculpture compte parmi les plus belles jamais produites au XIXe siècle. Quant au modèle, mon arrière-grand-tante Aglaé-Joséphine Savatier, plus connue sous le nom d’Apollonie Sabatier, « La Présidente », elle tenait un salon hebdomadaire où elle allait, au fil du temps, recevoir ses amis, notamment Théophile Gautier, Flaubert et Charles Baudelaire qui lui ouvrit les portes de la postérité en lui dédiant dix des plus beaux poèmes des Fleurs du Mal.

Etrange relation, que celle de ce poète et de cette muse, fondée, non sur le désir charnel, mais sur l’idolâtrie la plus cérébrale dont témoignent les vers et les lettres qu’il lui adressa anonymement de 1852 à 1854 ! Dans son premier roman Baudelaire et Apollonie (Arléa, 158 pages, 17 €), Céline Debayle s’attache fort bien à retracer cet amour singulier, en se concentrant surtout sur la journée du 27 août 1857  durant laquelle Apollonie pensa consoler Baudelaire de la condamnation pénale qui, une semaine auparavant, avait frappé son recueil de poèmes en se donnant à lui, prenant le risque de passer du statut de déesse à celui de femme.

Ce livre ne souffre pas des habituels défauts que l’on rencontre dans un premier roman. L’écriture élégante séduit, on peinerait à en prendre en défaut l’érudition, le dispositif narratif de l’ouvrage s’impose comme une belle trouvaille, puisque l’auteure insère, entre ses chapitres, des extraits d’une lettre imaginaire (mais on ne peut plus plausible) adressée par Apollonie à son amant en titre, Alfred Mosselman. Ami de Musset, rompu à la fréquentation des artistes, cet industriel et financier avait été le commanditaire de la sculpture de Clésinger. A l’image du roi Candaule dont Théophile Gautier avait popularisé l’histoire, il avait voulu montrer au monde le corps de sa maîtresse, alors considérée comme l’une des plus belles femmes de Paris. Mais à quel prix ! Car le moulage, même par fragments, d’un corps dans le plâtre se révèle une opération des plus pénibles pour le modèle. Sur la fin de sa vie, elle en conservait encore un souvenir cuisant.

On ne saura jamais ce que Baudelaire pensa de la Femme piquée par un serpent, puisque, en 1847, il renonça à publier une critique du Salon. Mais sa correspondance avec Apollonie nous renseigne sur les sentiments complexes que cette femme libre et rayonnante, selon le témoignage de ses amis, lui inspirait. Céline Debayle a utilisé cette correspondance et plusieurs autres sources qui font autorité, comme les travaux de Claude Pichois et Jean Ziegler, pour se documenter. Voilà qui explique, sous sa plume, la justesse du contexte et de l’atmosphère qui entourent les personnages dans une sorte de huis-clos sentimental et littéraire.

Restait à décrire cette unique nuit d’amour qui fit couler tant d’encre et s’étaler tant de stupidités. L’exercice se révélait particulièrement épineux. Mais l’auteure, sachant habilement éviter les écueils, traite la scène avec délicatesse et un sens du suspens qui tient le lecteur en haleine. Son chapitre est l’exact opposé de celui, consternant, que consacra Bernard-Henri Lévy au même thème dans son roman Les Derniers jours de Charles Baudelaire, où les délires (il avait attribué à Apollonie un pied-bot issu d’on ne sait quelle hallucination) le disputent aux poncifs et au scabreux – un livre qui suscita l’hilarité chez les baudelairistes, à commencer par le premier d’entre eux, mon regretté maître et ami Claude Pichois.

Ici, rien de tel, mais un beau roman que l’on ne peut que recommander de lire et qui ne présente qu’un seul défaut dont Céline Debayle n’est aucunement responsable : le bandeau que l’éditeur a choisi d’apposer sur la couverture. Ce tableau inachevé, qui fut d’abord attribué à Courbet (alors qu’il s’inscrit si peu dans son style) l’est aujourd’hui à Thomas Couture. Le titre que s’obstine à lui donner le musée de Clermont-Ferrand jusque dans ses fiches pédagogiques, Baudelaire et la présidente Sabatier, est tout à fait ridicule. Peu avant de publier ma biographie d’Apollonie Sabatier, il y a plus de 15 ans, j’avais fait part aux conservateurs de l’impossibilité du sujet. Peine perdue, car pareil titre attire les visiteurs (la base Joconde du ministère de la Culture prend au moins soin de le faire suivre d’un point d’interrogation). Qui reconnaîtrait Baudelaire (29 ans à l’époque) dans cet homme dont le visage rappelle vaguement celui de Kant au cœur de la soixantaine ? Il faut en outre fort mal connaître le poète pour penser qu’il aurait ainsi tenu cette femme nue sur ses genoux ; «Les polissons sont amoureux mais les poètes sont idolâtres», avait-il écrit à Madame Sabatier et la scène représentée tient bien de la polissonnerie. Quant à la date du tableau proposée par le musée, 1850, elle parachève la supercherie puisque les premiers poèmes que Baudelaire adressa à la Présidente datent de 1852 et qu’il ne lui révéla en avoir été l’auteur qu’en 1857 ! Bref, on lira le roman avec un plaisir non dissimulé et on utilisera, si l’on veut, le bandeau comme marque page car c’est le meilleur sort qu’on puisse lui réserver.

Illustrations : Jean-Baptiste Clésinger, La Femme piquée par un serpent, 1847, musée d’Orsay – Gustave Ricard, La Femme au chien (Apollonie Sabatier), 1850, musée Carnavalet – Photos © T. Savatier.

Le premier grand amour de Gustave Courbet

 

Si Gustave Courbet révolutionna la représentation du corps féminin dans la peinture, en rompant avec le beau idéal académique pour dévoiler le corps réel, et en lui restituant, avec L’Origine du monde, ce sexe que les conventions de l’art, depuis la Grèce, lui avaient toujours refusé, ses relations personnelles avec les femmes restent obscures à bien des égards. Historiens et biographes ne se sont guère montrés curieux de la vie sentimentale du maître-peintre, en lui attribuant un peu trop facilement le statut de nomade sexuel qu’il avait, il est vrai, contribué à créer, comme pour mieux brouiller les pistes. Modèles, lorettes de rencontre et prostituées n’occupèrent cependant pas toujours sa vie, sinon sa couche. Au moins deux femmes tinrent une place importante dans son cœur : Joanna Hifferman, maîtresse et modèle de Whistler dont il peignit un superbe portrait, Jo la belle Irlandaise, qu’il refusa obstinément de vendre (il n’en réalisa que des copies pour quelques amateurs) et conserva jusqu’à sa mort, ce qui est assez significatif, et celle qui fut sans doute son premier grand amour, Virginie Binet (1808-1865).

C’est à cette Dieppoise de 11 ans son aînée, avec laquelle Courbet vécut une dizaine d’années, qui l’accompagna tout le long des années 1840 de l’anonymat aux portes de la gloire et avec laquelle il eut un enfant, Emile (1847-1872), que Pierre Perrin consacre son dernier roman, Le Modèle oublié (Robert Laffont, 218 pages, 20 €). Le titre est pertinent, car, hormis dans le cercle assez restreint des spécialistes, rares sont ceux qui la connaissent et moins encore imaginent qu’elle figure dans des toiles et des dessins de cette période, comme Les Amants ou La Valse.

Il est vrai que les informations à son sujet restent lacunaires. La correspondance de Courbet, par exemple, ne répertorie aucune lettre à elle envoyée. Loin de constituer un obstacle, ce manque de renseignements a motivé Pierre Perrin qui a mené l’enquête à Dieppe et s’est attaché avec succès à reconstituer un puzzle par nature complexe. Sous la plume de l’écrivain, les blancs se comblent grâce à la fiction, la nature même du roman y invite. Mais l’auteur s’est si ardemment imprégné de ses personnages, il s’est si sérieusement pénétré des tableaux peints par Courbet que le lecteur pressent combien cette fiction tangente, au fil des chapitres, ce qui dut être une partie de la réalité. La bibliographie en fin d’ouvrage l’atteste, Pierre Perrin ne s’est pas lancé dans l’aventure à la légère ; il est allé puiser aux meilleures sources, en étudiant les souvenirs de témoins oculaires et les essais de spécialistes reconnus, tels Michael Fried, Stéphane Guégan, Michèle Haddad, Charles Léger, Ségolène Le Men ou Thomas Schlesser. Cette fréquentation des experts de Courbet, alliée à de réelles qualités de plume, rendent ce roman vivant, les récits d’atmosphère convaincants.

Dans cet ouvrage, Courbet n’est pas épargné ; l’auteur ne le présente pas comme un chevalier blanc, mais plus simplement comme un homme, certes amoureux, mais plus encore amoureux de la peinture, ce qui le conduit à reléguer plus que de raison la discrète, fidèle et solide Virginie au second plan. Le livre n’épargne pas davantage la famille du peintre et notamment ses sœurs, provinciales confites en bienséance qui deviendront plus tard – tel fut le cas de Juliette, réputée avoir détruit une partie de la correspondance de son frère – des héritières abusives. Mais ces facettes, parfois peu reluisantes, ne pouvaient être occultées car elles jouèrent un rôle évident dans le destin de Virginie et de son fils, mort à 25 ans, et dans la décision de la jeune femme de rompre une relation qu’elle voyait, jour après jour, se déliter. Comment exister à l’ombre d’un amant au génie et à l’ego si démesurés ? Le livre, à la manière d’une autopsie, apporte d’utiles éléments de réponse.

Ceux qui fréquentent l’œuvre de Courbet découvriront un pan peu connu de sa vie intime ; pour ceux qui souhaiteraient l’aborder, ce roman offrira une approche intéressante dans la mesure où l’auteur choisit d’établir une relation entre la vie du peintre et sa production artistique. Ce débat, déjà assez ancien, ouvert dans le champ littéraire par Proust avec son célèbre recueil de textes Contre Sainte-Beuve, n’est toujours pas clos. Et si l’on voulait une preuve, contre Proust, que la vie d’un créateur exerce une influence sur ses œuvres, l’exemple de l’autoportrait intitulé L’Homme blessé (musée d’Orsay) nous le révélerait : peinte en 1844, la toile représentait deux amants (Courbet et Virginie) la tête de l’une reposant sur l’épaule de l’autre ; un dessin (musée de Besançon), sans doute préparatoire, en témoigne, ainsi que la radiographie du tableau. Mais en 1854, alors que Virginie et son fils étaient définitivement retournés à Dieppe, Courbet modifia son thème, fit disparaître sa compagne, lui substitua une épée et ajouta, à l’emplacement du cœur, une tache de sang. Comme pour le portrait de Jo, Courbet refusa toujours de vendre ce symbole d’une blessure aussi visible que dissimulée et dont Pierre Perrin nous livre le secret.

Baudelaire : « Vraiment [Victor Hugo] m’emmerde. »

Dans le cadre de la Foire aux livres qui a lieu jusqu’au 14 avril au Grand Palais, le grand libraire Jean-Baptiste de Proyart présente une édition originale des Fleurs du Mal tout à fait exceptionnelle. Certes, il s’agit d’un exemplaire de première émission, bien complet des pièces condamnées. Certes encore, il est habillé d’une étonnante reliure de Charles Meunier en plein maroquin mosaïqué, doublée, illustrée de motifs macabres et conservée dans une riche boîte-tabernacle, fait assez rare. Encore faut-il aimer les reliures très chargées, voire « tape-à-l’œil », que l’on réalisait dans les années 1900, ici pour Samuel Avery, un richissime Américain… J’ai toujours préféré les reliures jansénistes que Lortic exécutait pour Baudelaire, sans doute moins spectaculaires, mais combien plus élégantes. J’eus entre les mains, il y a fort longtemps, l’exemplaire sur Hollande des Fleurs offert par Baudelaire à Madame Sabatier que Maurice Chalvet avait consenti à me montrer ; c’était un ravissement.

Ici, l’exception est ailleurs. D’abord dans les trois dessins et six eaux-fortes de Félix Bracquemond qui témoignent du projet d’une édition illustrée du recueil que le poète et son éditeur Auguste Poulet-Malassis pensaient mener à bien. Ce projet échoua suite à la banqueroute de ce dernier, mais, lorsqu’on regarde les essais proposés par Bracquemond pour l’arbre-squelette que souhaitait Baudelaire, il est évident que le poète ne s’en serait jamais satisfait tant il fait pâle figure à côté du superbe frontispice que grava Félicien Rops pour l’édition des Epaves en 1866, si proche de la gravure sur bois de Jost Amman Adam et Eve croquant le fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal (1587).

Exceptionnel, l’exemplaire l’est aussi par les documents dont il est truffé. Parmi eux, se trouve surtout une lettre de Baudelaire à Poulet-Malassis, datée du 8 janvier 1860. L’auteur y évoque par le menu sa rencontre avec le fantasque graveur Charles Meryon auquel il avait l’intention de consacrer une étude qui n’aboutit pas. Mais le meilleur est à venir : dans le post-scriptum, on trouve ces mots extraordinaires :

« V. Hugo continue de m’envoyer des lettres stupides. Vraiment il m’emmerde [mots biffés par l’expéditeur]. J’efface le mot trop grossier que je viens d’écrire pour dire simplement que j’en ai assez. Cela m’inspire tant d’ennuis que je suis disposé à écrire un essai pour prouver que, par une loi fatale, le Génie est toujours bête. »

Le texte ne fut révélé que très récemment (en 2016) par Antoine Compagnon. En 1887, Eugène Crépet avait choisi de ne pas inclure ce paragraphe dans son ouvrage Charles Baudelaire – Œuvres posthumes et correspondances inédites. Deux ans après la mort de Victor Hugo, devenu une sorte de demi-dieu de la IIIe République, il lui avait sans doute paru opportun d’éviter un scandale. La lettre ayant ensuite disparu entre des mains privées, ni Jacques Crépet, ni, plus tard, mes maîtres Claude Pichois et Jean Ziegler, dans leur monumentale Correspondance publiée dans la Pléiade, ne purent reproduire ce texte inédit.

Pour le comprendre, il est nécessaire de le replacer dans son contexte. En 1857, Baudelaire publie Les Fleurs du Mal. Il en offre à Hugo un exemplaire de tête sur hollande, cadeau de choix qu’il réservera aussi, entre autres, à Delacroix, Théophile Gautier, Dumas père, Madame Sabatier et sa mère Madame Aupick. Hugo y répondit par l’une ce ces lettres banales où l’emphase et le cliché se mêlent, telles qu’il en adressait à tous ceux – nombreux, y compris les plus consternants plumitifs – qui lui envoyaient livres et textes. Le 7 décembre 1859, Baudelaire fit parvenir à Hugo un très beau poème, Le Cygne, qui sera inclus dans la seconde édition des Fleurs, en 1861. Onze jours plus tard, l’exilé de Guernesey lui répondit par une même lettre convenue qui s’ouvrait ainsi : « Comme tout ce que vous faites, Monsieur, votre Cygne est une idée », phrase qui tenait plus de Joseph Prudhomme que de l’auteur d’Hernani… C’est très certainement à cette missive que pense Baudelaire lorsqu’il écrit à son éditeur qu’Hugo continue de lui envoyer « des lettres stupides. » Très conscient de sa valeur, il ne supportait pas les banalités de son aîné. Quant à ce jugement féroce suivant lequel « le Génie est toujours bête », on le rapprochera d’une phrase que Baudelaire adressa à sa mère en août 1862, toujours à propos de Hugo : « Cela prouve qu’un grand homme peut être un sot. »

Après la mort de Baudelaire, Hugo confia à Charles Asselineau : « J’ai rencontré plutôt que connu Baudelaire. Il m’a souvent choqué et j’ai dû le heurter souvent. » On ne pouvait guère mieux résumer les relations ambigües et l’incompréhension réciproque qui se tissèrent entre les deux génies de la poésie du XIXe siècle.

Une partie de la bibliothèque de François Mitterrand à l’encan

Rien n’est plus révélateur d’un être que l’examen minutieux de sa bibliothèque. Bibliophile exigeant, insatiable lecteur et grand amateur de littérature, François Mitterrand n’échappe pas à cette règle. Il serait bien sûr vide de sens de prétendre cerner une personnalité aussi complexe au seul examen de ses rayonnages ; pour autant, derrière le prestige des reliures et la rareté des tirages, se dessine un curieux portrait en creux. Si François Mitterrand avait fait don, en 1990, de près de 20.000 ouvrages lui ayant appartenu à la médiathèque Jean-Jaurès de Nevers, une autre partie, la plus personnelle et la plus précieuse peut-être, fut transmise à ses héritiers. Son fils cadet Gilbert disperse ceux qui lui revinrent les 29 et 30 octobre (Etude PIASA). Les 683 lots rassemblés concernent la littérature du XXe siècle, ainsi que quelques autographes des XIXe et XXe (Flaubert, Chateaubriand, Léon Bloy, Juliette Drouet, Victor Hugo, sans oublier une lettre de Clemenceau à Louise Michel et une autre, superbe, de Charles de Gaulle à Francisque Gay).

Les livres mis en vente sont, pour la plupart, des éditions originales en tirage de tête ; sans doute prenait-il plaisir à lire ces ouvrages sur grand papier, d’autant qu’il avait parfois passé des mois à traquer chez les grands libraires parisiens (Loliée, le rayon « grands papiers » de Gallimard, Blaizot, Les Arcades, Nicaise…) une rareté qu’il lui arrivait de payer fort cher, à moins qu’un ami fortuné, comme Pierre Bergé, ne la lui offrit. Beaucoup, par ailleurs, ont connu les honneur de la reliure ; certains furent habillés par Danielle Mitterrand qui, fait peu connu du grand public, pratiquait cet artisanat d’art en « amatrice éclairée ». Toutefois, le président n’hésitait pas à confier ses titres les plus précieux à de grands maîtres, tels Miguet, Mercher (chez qui Danielle Mitterrand effectua un stage) et Jean-Bernard Alix, qui n’avait pas son semblable pour réaliser d’élégantes reliures jansénistes en maroquin dont le dos s’ornait de nerfs d’une finesse extrême.

Contrairement à Jacques Vergès, qui traitait ses livres en sauvage, les annotant à l’encre ou les surlignant de couleurs différentes, François Mitterrand respectait l’objet en tant que tel. Si les premiers ouvrages, acquis dans les années 1930, portent sa signature en manière d’ex-libris, la majeure partie est simplement truffée d’une note autographe sur feuille volante. De son écriture soigneuse, il indiquait sur ces petites fiches un très bref descriptif incluant le nom de l’auteur, le titre, le prix de vente, le nom du libraire ainsi que la date à laquelle il avait effectué l’achat. Parfois, s’ajoutait le nom du relieur auquel le livre avait été confié, ainsi que le coût de la reliure. Plus rarement, mais assez fréquemment pour que le détail devienne significatif, était précisée l’évolution de la cote du livre en fonction des années et des vendeurs. Ainsi, sur la fiche d’un exemplaire de tête sur hollande de Blanche ou l’oubli d’Aragon, peut-on lire : « Banche ou l’oubli, Aragon, chez Les Argonautes, 600 (fr), octobre 1967. Coté 3000 (fr) chez Loliée, 5 novembre 1987. »

Au chapitre des auteurs, l’éclectisme semble la règle sans toutefois s’aventurer trop dans les avant-gardes, avec des écrivains aussi différents qu’Aragon, Marie Bashkirtseff, Marcel Béalu, Albert Camus, Cendrars, Albert Cohen, Colette, Marguerite Duras, Jean Genet (un japon des Paravents), Julien Gracq, James Joyce, Valéry Larbaud, J.M.G. Le Clézio, Thomas Mann, Jean d’Ormesson, Yves Navarre, Francis Ponge, Charles Péguy, Jules Romains, Philippe Sollers, Henri Thomas, ou Michel Tournier.

On trouve aussi quelques livres dits « du second rayon », en particulier plusieurs titres de Georges Bataille très bien reliés (L’Abbé C, Le Mort, Ma Mère), Sade, Sainte Thérèse de Pierre Bourgeade et… le Corydon de Gide. Parmi les curiosités, on notera encore un exemplaire du De Gaulle de François Mauriac avec envoi : « A François Mitterrand qui ne sera pas d’accord, bien sûr ! En souvenir… », ouvrage resté non coupé ! Quant aux propres livres de François Mitterrand, ils furent reliés, en majorité, par sa femme, qui ne recula pas, pour La Rose au poing (Flammarion, 1973) devant un kitschissime plein maroquin bleu orné de pin’s du logo socialiste (la rose au poing) formant le chiffre « FM » sur le premier plat ! L’auteur apprécia-t-il cette fantaisie ? Ce n’est pas si sûr.

Un seul roman de Romain Gary, gaulliste historique, figure au catalogue, le facétieux Lady L (en second papier et resté broché). En revanche, la part belle est laissée aux écrivains classiques de droite le plus souvent antigaullistes, voire d’une droite très conservatrice ou collaborationniste, présents dans des exemplaires très bien reliés : Maurice Barrès, Robert Brasillach, Alphonse de Châteaubriant, Pierre Drieu la Rochelle, Jean Giono, Jean Giraudoux, Marcel Jouhandeau, Ernst Jünger, Charles Maurras, Henry de Montherlant, Paul Morand, Lucien Rebatet, Saint-John Perse ou Pierre Gaxotte. Les Hussards sont aussi fort bien représentés, avec un bel ensemble de Michel Déon, quelques titres d’Antoine Blondin, de Roger Nimier et, surtout, un florilège d’éditions précieuses de Jacques Chardonne auquel François Mitterrand vouait un véritable culte.

Au catalogue, les prix d’estimations restent assez modestes ; nul doute qu’ils devraient être nettement dépassés, compte tenu de la provenance des livres, qui ajoute toujours une plus-value à leur cote habituelle sur le marché de la bibliophilie.

Le président aimait visiter les libraires, notamment de la rive gauche, en pleine semaine, abandonnant ainsi son bureau de l’Elysée pour l’après-midi. C’est dans ce cadre que j’eus l’unique occasion de le croiser. Le détail reste anecdotique, mais assez amusant. Je me trouvais rue de Seine, devant la vitrine de Francis Garnier-Arnoul (un libraire spécialisé dans les spectacles) à la fin des années 1980. Je lisais une lettre de Louis Jouvet qui s’y trouvait exposée. A ma gauche, un passant s’arrêta pour, lui aussi, regarder la vitrine. Il portait un pardessus poil-de-chameau, mais je n’y fis pas attention. Ce n’est que quelques minutes plus tard, lorsque je fus entouré de plusieurs gorilles qui me dépassaient tous d’une tête et semblaient scruter chacun de mes gestes, que je découvris l’identité de mon voisin, qui finit par entrer dans la librairie…

Le Chat voluptueux dans tous ses états

Il suffit de parcourir les musées pour découvrir, dans les toiles des grands et petits maîtres, la présence furtive ou affirmée des chats. Il suffit de regarder des portraits d’écrivains gravés ou photographiés, de lire leurs livres, pour constater que le chat, compagnon ou héros, n’est jamais très loin. La fascination que ce petit félin – Théophile Gautier le nommait « le tigre des pauvres diables » – exerce depuis des siècles sur les humains n’est plus à démontrer. Romancière, Stéphanie Hochet aime évidemment les chats. En 2014, elle leur avait consacré un essai, Eloge du chat, qui brossait un portrait érudit et attachant de cet animal polymorphe. L’auteure récidive aujourd’hui en proposant un Eloge voluptueux du chat (Philippe Rey, 256 pages, 19 €), titre qui frise à dessein le pléonasme puisque, comme elle le souligne, « aucun être vivant ne se mesure au chat pour ce qui est de la volupté. »

Cette fois, l’ouvrage prend la forme d’un dictionnaire qui conduit le lecteur d’« ailourophobie » (peur irraisonnée des chats) à « Zola » (à qui l’on doit une nouvelle intitulée : Le Paradis des chats). Après le Dictionnaire amoureux des chats de Frédéric Vitoux et le Dictionnaire des chats illustres de Bérangère Bienfait, Brigitte Bulard-Cordeau et Valérie Parent, le pari était risqué. Mais Stéphanie Hochet a plus d’un tour dans son sac et le lapin qu’elle en sort se distingue par la diversité et l’originalité de ses approches. Rien n’étant plus subjectif qu’un dictionnaire thématique, cette amoureuse des félins (que nous qualifions à tort de « domestiques » tant ils sont indépendants) choisit avec soin ses entrées qui font l’objet de développements où les riches références, notamment littéraires, côtoient les anecdotes, l’humour et les propos malicieux. S’étonne-t-elle « avec ahurissement que le chat ne figure nulle part dans la Bible qui regorge pourtant d’animaux », c’est pour mieux en conclure que « cette absence « visuelle » dans le paysage est une particularité que le félin partage avec l’Etre suprême. » A l’entrée « Erotisme », l’auteure note encore fort justement : « Décidément, sensualité féminine et sensualité féline sont associées et honnies par les esprits bigots. » La section dédiée au chat dans la peinture offre un beau florilège qui nous fait voyager dans toute l’Europe, mais d’autres entrées artistiques nous entraînent jusqu’au Japon avec délice.

Bien sûr, on est parfois surpris, comme lorsque Stéphanie Hochet nous prédit un « coup de griffe assassin » du chat si nous nous risquions à caresser son ventre car cette généralité souffre de nombreuses exceptions, où lorsqu’elle qualifie le chat de « rousseauiste » (le chat ne mérite pas, à mes yeux voltairiens, une telle infamie…). Pour autant, elle reconnaît en même temps qu’il est « un véritable aristocrate » et donne de lui cette belle définition dans laquelle tous ceux qui vivent chez un chat retrouveront l’objet de leur passion : « Sybarite de la sieste, Lucullus de la gamelle, toujours prêt à la caresse, le chat est le champion de la délectation. Un félin frigide est une contradiction dans les termes : l’absolue volupté appartient à son essence. »

Les Démons d’Edward Limonov

Les livres d’Edward Limonov ne laissent jamais indifférent ; son dernier ouvrage, Et ses démons (Bartillat, 236 pages, 20 €), encore moins que les autres. Le lecteur qui s’arrête un instant sur la couverture pourrait d’ailleurs inclure le nom de l’auteur dans le titre lui-même, car ce roman autobiographique, autrement plus intense que les pâles autofictions qui, chaque année, encombrent les rayons des librairies, ne parle finalement que de Limonov et de ses démons. Quels sont-ils ? Ceux qu’il nous présente sont extérieurs ; des spécialistes d’une clinique devenue sous sa plume « camp nazi de médecine européenne » aux statues africaines dont on lui avait fait cadeau, ces démons l’entourent et, pense-t-il, œuvrent à sa perte ; mais on devine qu’il ne s’agit ici que de la partie visible de l’iceberg. Les autres, même s’ils ne les évoque guère, se glissent entre chaque ligne ; ce sont des démons intérieurs, qui l’habitent depuis le début de sa vie aventureuse, pavée d’utopies, de causes perdues, d’engagements ontologiquement minoritaires. Ne porterait-il pas sa barbiche, Limonov ne parviendrait pas à dissimuler le Don Quichotte qui ne sommeille en lui que d’un œil distrait au cœur d’un paysage hérissé de moulins.

Que le roman soit écrit à la troisième personne – « le Président » – fournit un argument à ceux qu’il agace et qui l’accuseront de mégalomanie. Pourtant, ce choix délibéré ménage une mise en abîme qui n’est pas sans rappeler un autre « livre d’urgence », le Pseudo que publia Romain Gary sous le masque d’Emile Ajar. On y retrouve une identique introspection non dénuée de critique sur ses échecs à répétition, un humour grinçant qui ressemble diablement – l’expression, pour une fois, se révèle juste – à la politesse du désespoir, une hantise de la mort, ici venue avec l’âge et la maladie soudaine chez un homme qui fut pourtant habitué à la côtoyer et qu’illustre, notamment, ses inattendues recherches généalogiques. Avec pour point de départ l’opération du cerveau qu’il dut subir en 2016, par épisodes, comme les touches disparates d’un portrait expressionniste, l’auteur de 76 ans revient sur différents moments de sa vie, tour à tour quotidienne, amoureuse, littéraire ou politique.

Sans doute, sur ce dernier aspect, les lecteurs français, souvent peu familiers de la géopolitique de la Russie et des anciens satellites soviétiques, se sentiront un peu perdus – où localiser le Dombass, cette région située à la frontière Est de l’Ukraine, entre le Don et la mer d’Azov, ainsi que Donetsk et Lougansk ? Mais cela a-t-il vraiment tant d’importance ? En lisant Limonov, on laisse facilement de côté ses engagements complexes et déconcertants, son cynisme, son égocentrisme, pour mieux s’immerger dans sa littérature, celle d’un virtuose de l’écriture, exigeant envers lui-même, tout aussi exigeant envers celles et ceux qui le lisent, mais qui l’a depuis longtemps propulsé dans le cercle très fermé des grands écrivains.

Les amours de Marie Laurencin et Nicole Groult

Sur la couverture du livre, elles se ressemblent comme deux sœurs. Même profil, même coiffure. L’une porte un chemisier à rayures fermé d’un nœud léger, l’autre un kimono qui laisse entrevoir un rang de perles. L’échange de regards en dit aussi long que la main que la seconde a posée sur le genou de la première. La photo immortalise Marie Laurencin et Nicole Groult. Françoise Cloarec fait revivre dans J’ai un tel désir (Stock, 322 pages, 20 €) la relation amoureuse de ces deux femmes dans une première moitié de XXe siècle parisien dominée par une création artistique foisonnante et deux conflits mondiaux.

Marie Laurencin peint ; elle fréquente le Bateau-Lavoir et les cubistes sans pour autant en subir l’influence. Son amant, Guillaume Apollinaire, dans son essai publié en 1913, Les Peintres cubistes, l’évoque de manière plutôt inattendue (sauf à rendre hommage à sa muse), la plaçant « entre Picasso et le Douanier Rousseau » ; il n’en insiste pas moins sur son « art féminin ». Gertrude Stein, qui s’encombrait moins de nuances, qualifiera sa peinture de « trop décorative ». Sans doute avait-elle raison, car bien des épithètes servent à décrire ses toiles et ses aquarelles, dont l’auteure dresse un bref inventaire : douceâtre, enfantine, niaise, mièvre pour les uns, sensuelle, poétique, mélancolique, légère, aérienne pour les autres. Sa palette de prédilection, où dominent le rose, le gris, le blanc, militerait plutôt en faveur de ses détracteurs. Mais cette peinture s’inscrivait dans l’air de temps, Belle époque et Années folles ; elle s’insérait facilement dans une architecture intérieure Art déco et choquait beaucoup moins les âmes sensibles que la déstructuration cubiste ou la provocation Dada.

Nicole Groult, sœur du grand couturier Paul Poiret, a, elle aussi, une maison de couture ; sa créativité lui assure le succès. Entre les deux femmes, va se nouer une histoire d’amour que raconte par le menu, mais en évitant habilement l’écueil du voyeurisme, Françoise Cloarec, qui a eu accès à des archives inédites et des témoignages précieux, notamment celui de Benoîte Groult. Nicole est mariée à un décorateur et a des amants. Elle est « une femme libre de toute morale pouvant la brider, libre devant l’amour, la chair. » Marie présente un profil similaire ; les deux amies sont faites pour développer une belle et durable complicité. Même si le temps n’était plus au puritanisme des années 1860, où les toiles saphiques de Courbet révoltaient (et émoustillaient) les bien-pensants, il fallait une belle force de caractère pour vivre une telle relation, s’émanciper de la pression sociale, échapper au carcan de la morale bourgeoise. Les deux femmes n’en manquaient pas, qui menaient aussi leurs carrières respectives au sein d’un univers purement masculin. Un exemple entre mille illustre leur belle audace ; lorsque Nicole découvrira qu’elle attend un enfant, elle écrira à Marie : « Je suis enceinte, reviens, c’est toi le père ! » De quoi faire s’étouffer bien des conservateurs, encore aujourd’hui…

Françoise Cloarec s’attache à mettre à jour cet amour assumé ; d’une plume alerte, elle en décrit aussi le contexte, plonge son lecteur dans le Paris artistique des années 1900-1930. On y croise Guillaume Apollinaire, Picasso, Max Jacob, Marcel Duchamp, les Delaunay, Cocteau, tout un monde qui, au cours de cette période, déplacera son épicentre de Montmartre à Montparnasse. La belle histoire résistera aux jalousies, mais pas aux assauts conjugués de la seconde guerre mondiale et d’une domestique chasseuse d’héritage qui fera le vide autour de Marie. Restent les peintures, les lettres, les carnets. Solidement documenté, tout comme les précédents livres de l’auteure, consacrés à Séraphine de Senlis et Marthe Bonnard, ce récit leur fait la part belle. Les deux amies méritaient bien un tel hommage.