Le « Voyage au Caucase » d’Alexandre Dumas

Dumas_CaucaseAucun de ses textes ne peut y échapper : Alexandre Dumas invite l’épopée, le sens du romanesque, l’art des rebondissements, dans tous ses ouvrages. Le Voyage au Caucase (Bartillat, 621 pages, 22 €) n’échappe pas à la règle. Il en est même l’exemple archétypal. De ce récit de voyageur, genre assez répandu au XIXe siècle, qui devait son succès à la curiosité croissante du public pour les terres plus ou moins lointaines, Dumas se fait le héros. Tous les ingrédients du bon roman populaire se retrouvent dans cet ancêtre du grand reportage : succession de scènes menées tambour battant, couleur locale qui, parce que puisée à la source, sonne juste, dialogues reproduits – et peut-être inventés, enjolivés, qui peut le savoir ? Ils se composent d’échanges de phrases très courtes, marque de fabrique des feuilletonistes de l’époque qui étaient payés à la ligne…

Chaque page est à la démesure du grand Alexandre. En Russie, puis au Caucase, l’écrivain passa neuf mois à partir de juin 1858. La belle préface de Michel Brix resitue ce périple dans son contexte. Si la première partie du séjour présentait peu de risques, la seconde, qui le mena de Bakou à Poti, de la Caspienne à la mer Noire, n’avait rien d’une promenade de santé car la région restait assez peu connue des Européens. C’est de celle-ci que traite le livre.

Sa réputation de romancier s’était répandue dans toute l’Europe, aussi était-il accueilli à bras ouverts chez tous les lettrés francophones – un pléonasme au cœur de ce siècle. Il en allait différemment en s’enfonçant dans le Caucase profond, au contact d’ethnies aux mœurs étranges, parfois cruelles, ou en évoluant dans des environnements inhospitaliers, éloignés des commodités des villes, dont l’écrivain tire partie en intitulant ses chapitres « Les Coupeurs de têtes » ou « Tigres, panthères, chacals, serpents, phalanges, scorpions… » – des titres idéaux pour attirer et captiver le lecteur. Contrairement au Voyage en Russie, truffé de digressions érudites, le Voyage au Caucase s’oriente davantage vers l’observation des humains, de leurs cultures. Le voyageur se transforme progressivement en aventurier et presque en ethnologue.

Le style pétillant de vie et les innombrables anecdotes savoureuses font tout accepter, même les termes techniques et locaux qui abondent sous sa plume. On ne s’ennuie jamais à la lecture de ce pavé où, peut-être, réalité et fiction se mêlent dans des proportions qu’il serait bien difficile de déterminer. Peu importe d’ailleurs, puisque le plaisir de lecture est là, intact à plus d’un siècle et demi d’intervalle.

Voyage aux origines de l’Olympisme moderne

CoubertinLes Jeux olympiques, suivis dans le monde entier sur le petit écran par des milliards de téléspectateurs, font depuis longtemps partie du paysage sportif et médiatique. Leur organisation tous les quatre ans semble normale, presque routinière. Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi. C’est ce que découvriront les amateurs en lisant Mémoires olympiques de Pierre de Coubertin (Bartillat, 238 pages, 20 €). L’auteur, après avoir reçu tous les lauriers de l’opinion publique, est désormais souvent décrié. On lui reproche ses positions conservatrices vis-à-vis des femmes et des empires coloniaux, mais ce jugement, qui correspond à une réalité, se fonde sur un anachronisme. On ne peut mesurer les points de vue et les actes qu’à l’aune des valeurs de l’époque qui leur fut contemporaine, non à celle d’aujourd’hui, faute de quoi il faudrait asseoir sur le banc des accusés (pour racisme, colonialisme, et autres « ismes ») une grande partie des écrivains du XIXe siècle. Or, personne ne songerait, par exemple, à écarter Balzac du corpus littéraire où il tient une légitime place de choix pour antisémite parce qu’il se moquait, dans plusieurs de ses romans, de l’accent du baron de Nucingen ou qu’il en fit un escroc de la finance.

Pierre de Coubertin était un homme de la fin du XIXe siècle, c’est pourquoi ses mémoires reflètent ce profil et il faut bien admettre qu’ils sont datés. Pour autant, on ne peut négliger la valeur historique de ce texte qui nous renseigne sur la genèse de l’Olympisme moderne. Certes, dès l’origine, Coubertin recruta un comité plus représentatif du Jockey-Club que de l’ensemble de la société. Les classes populaires restèrent les grandes absentes de l’aventure. L’élitisme social transparaît non seulement dans les noms des différents responsables, mais aussi dans les fêtes et réceptions qui entouraient les événements. Mais ce fut bien une aventure dans laquelle se lança, non sans courage, l’auteur qui en livre ici le feuilleton à rebondissements, étape par étape. Car, comme le souligne Pascal Boniface dans son intéressante préface, Coubertin dut longtemps « œuvrer face à un scepticisme, pour ne pas dire une hostilité, largement répandu et uniforme, y compris et surtout dans son propre pays. » Ni la France, ni la ville de Paris, à cette époque, ne croyaient aux Jeux.

Le livre met en lumière les mutations qui marquèrent les premières Olympiades. D’abord fort peu considérées par les autorités publiques, rattachées aux expositions universelles, elles devinrent progressivement l’enjeu de conflits d’intérêts personnels, politiques et géopolitiques particulièrement vifs. Cet aspect du rôle qu’occupa l’Olympisme dans les relations internationales, notamment lors et après le premier conflit mondial, apparaît au grand jour. On suit également, au fil des chapitres, l’évolution des disciplines représentées depuis les premiers jeux d’Athènes (1896) jusqu’à ceux de 1927 sur lesquels s’achève l’ouvrage. Il est singulier, par exemple, de découvrir que la boxe ne figura pas au programme des jeux de Stockholm (1912) parce que sa pratique était alors interdite en Suède…

Mémoires olympiques transporte le lecteur dans un autre monde, où l’organisation de la manifestation ne nécessitait pas de budgets démesurés, où les fondateurs du CIO payaient sur leurs deniers leurs frais de mission, où le dopage, parce qu’inexistant, n’était pas une préoccupation. En revanche, pour préserver l’amateurisme du sport, on traquait impitoyablement parmi les participants tout indice, même insignifiants, de professionnalisme, signe que les valeurs et les pratiques évoluent avec le temps…

La Gauche face au djihadisme

 

un-silence-religieuxNietzsche, qui avait en son temps proclamé la mort de Dieu, serait sans doute fort surpris aujourd’hui devant le nombre de ceux qui, manifestement, n’ont toujours pas reçu le faire-part. Le fait religieux revient en force, toutes religions confondues, même si l’Islam affiche une énergie expansionniste plus visible et, dans sa version pervertie du djihadisme, bien plus violente que les autres. Quoi que souvent fort éloignée de Nietzsche, la Gauche semble découvrir ce phénomène en tombant des nues, quand elle ne s’obstine pas à le nier. C’est le thème, presque inattendu puisqu’il appartient à un quotidien (Le Monde) qui fit longtemps preuve d’angélisme vis-à-vis de l’islamisme, que développe Jean Birnbaum dans son dernier essai stimulant et particulièrement documenté, Un Silence religieux (Le Seuil, 239 pages, 17 €), sous-titré : « La Gauche face au Djihadisme ».

Entre déni et culture de l’excuse, la Gauche s’est longtemps entêtée à voir dans les individus qui rejoignent les rangs du terrorisme islamiste des enfants perdus, des damnés de la terre, des victimes du système, voire des aliénés fanatiques ou des déshérités illettrés facilement perméables à toute manipulation. Que le profil des djihadistes identifiés lors d’attentats infirme le plus souvent ce portrait fantasmé et sociologiquement rassurant ne change rien à l’affaire, en dépit des discours bien plus structurés qu’on ne pouvait s’y attendre de leur propagande.

Cette même Gauche, et jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, se livre en outre à un « rien-à-voirisme » systématique dénoncé par l’auteur non sans une ironique cruauté dans son chapitre « Djihad partout, religion nulle part ». Proclamer, comme nombre de politiciens, de sociologues ou de géopolitologues, que le djihadisme n’a rien à voir avec l’Islam partait sans doute d’une bonne intention – de celles dont l’Enfer est pavé – visant à éviter l’amalgame (le fameux et récurent « pas d’amalgame »), à ne pas stigmatiser toute la communauté musulmane et à maintenir la paix sociale. Pour autant, cette cécité feinte produit des effets pervers : « d’abord, elle occulte la guerre qui ravage l’islam de l’intérieur, et dont la terreur djihadiste est un produit direct ; ensuite, elle prend à revers tous les musulmans qui se battent sur ce front, justement en opposant la quête spirituelle à la violence », note-t-il. On pourrait aussi souligner qu’en refusant d’examiner une réalité, les gardiens de la bien-pensance ouvrent, consciemment ou non, un boulevard à l’Extrême-Droite…

Jean Birnbaum attribue cette cécité à la tradition de la Gauche, particulièrement en France, pour laquelle l’émancipation de l’Homme passait par la fin de l’aliénation religieuse, pensée qui l’aurait conduite à escamoter le phénomène, à ne plus le prendre au sérieux.

A l’appui de sa thèse, il convoque avec raison l’Histoire et mentionne d’abord, dans un chapitre fort intéressant, la volonté des militants français qui soutinrent le FLN durant la guerre d’Algérie de n’avoir vu dans ce mouvement  qu’une « face internationaliste et laïque » en occultant son autre dimension, « nationaliste et religieuse ». Les exemples qu’il présente se révèlent en effet édifiants. L’auteur s’intéresse ensuite au regard porté par Michel Foucault vers la révolution iranienne sur laquelle le philosophe s’était finalement, euphémise-t-il, « en partie trompé » et « bercé d’illusions »…

Après avoir passé la conception que Marx s’était forgée de la religion au peigne fin, Jean Birnbaum aborde une autre page de l’Histoire, la guerre d’Espagne, support lui permettant d’analyser par analogie les motivations qui conduisent les individus à s’engager dans le djihad. Le parallèle peut sembler hardi et créerait volontiers le malaise (voire la légitime indignation) si l’auteur ne prenait le soin de préciser : « Ici, le choc entre les imaginaires brigadiste et djihadiste est non seulement frontal mais viscéral. Car les volontaires d’Espagne partaient à la guerre pour bâtir les conditions d’une vie pleinement humaine » tandis qu’aux yeux des djihadistes, « la mort n’est pas un sacrifice nécessaire à la victoire : elle est la victoire même. Ils ne désirent pas la belle vie, mais une bonne mort. » On pourrait aussi ajouter que l’opposition ne se limite pas à ce constat ; car, même si la guerre d’Espagne, comme toutes les guerres civiles, fut le théâtre d’exactions et de crimes de part et d’autre, jamais la barbarie aveugle exercée à l’encontre d’innocents n’atteignit un tel niveau d’abjection et de cruauté gratuite, que seule une « pensée magique » irrationnelle, plus religieuse que politique, pouvait induire.

En conclusion, l’auteur invite à « renouer avec la pensée critique », démarche salutaire, mais difficile dans un pays où une partie de la Gauche pratique avec une ferveur masochiste la haine de soi issue d’un complexe postcolonial qui voit dans l’Islam, quelle que soit sa forme, la religion des opprimés (lesquels auraient ontologiquement raison) opposée aux anciens oppresseurs occidentaux (lesquels auraient intrinsèquement tort). Il est dommage, pourra-t-on penser, qu’il ait fallu attendre les attentats de l’an dernier et leurs victimes innocentes pour aboutir à ce retournement lucide.

Sans doute les politiques devraient-ils réfléchir à une réalité : « Partout où l’islamisme a triomphé, il n’est plus rien resté de la gauche, de toutes les gauches, réformistes ou révolutionnaires. » Il n’est rien resté non plus de la liberté puisque les théocraties, en étendant leur surveillance répressive des populations jusqu’à l’intérieur des foyers, répondent à la définition du totalitarisme établie par Hannah Arendt dans son essai fondateur. Pour autant, s’il ne sert à rien de stagner dans le déni, s’il devient nécessaire de prendre en compte le fait religieux pour mieux en comprendre les mécanismes et les jeux d’influence, on s’interroge sur la thèse de l’auteur qui semble voir le religieux omniprésent, quasi indispensable et expliquant tout, alors que la spiritualité, la quête de sens, le dépassement de soi peuvent s’exprimer dans des domaines plus vastes, plus libres qu’à travers les religions et leur corpus de vérités invérifiables, de règles de vie imposées. Ce livre, riche de nombreuses références intellectuelles, n’en mérite pas moins d’être lu.

Faut-il rééditer « Mein Kampf » ?

MeinKampf1Le débat n’est peut-être pas le plus passionnant du moment, mais il a le mérite d’exister : faut-il ou non republier Mein Kampf, dont les droits tombent l’an prochain dans le domaine public ? La question pourrait sembler incongrue dans la mesure où, contrairement à une idée assez répandue, chacun peut jusqu’à présent librement se procurer ce livre, distribué par les Nouvelles Editions Latines. Par ailleurs, il suffit de questionner n’importe quel moteur de recherche pour accéder directement à l’ouvrage sur la toile et le télécharger gratuitement.

Publié à Munich entre 1925 et 1926 en deux tomes, l’édition originale allemande connut au départ un succès très limité. En revanche, à partir de 1936, il fut diffusé à marche forcée; à titre d’exemple, chaque couple de jeunes mariés s’en voyait offrir un exemplaire par l’Etat, portant à plusieurs millions les tirages qui se succédèrent jusqu’en 1945.

Dans la version papier française, sous sa forme actuelle qui date de 1934 et reprend le texte intégral (traduction non autorisée contre laquelle Hitler intenta un procès), Mein Kampf est précédé, depuis un arrêt de la Cour d’appel de Paris du 11 juillet 1979, d’un avertissement au lecteur non signé de huit pages qui constitue, en quelque sorte, le « service minimum » que les magistrats étaient en droit d’exiger, mais qui laisse historiens et lecteurs sur leur faim. Les versions numériques, quant à elles, ne proposent que le texte sec.

Dès lors, s’opposer à la sortie chez un important éditeur parisien du livre d’Hitler relève du combat d’arrière-garde. Sous couvert de ces bonnes intentions dont on sait que l’Enfer est pavé, les adversaires de la réédition n’obtiendraient, s’ils parvenaient à leurs fins, que des effets contreproductifs. D’abord parce que toute tentative d’interdiction présente la conséquence, ici particulièrement fâcheuse, d’attirer le regard du public sur un objet (livre, œuvre d’art, film, etc.) dont il se serait, autrement, probablement désintéressé. Occulter permettrait en outre d’ alimenter de nouvelles théories du complot et d’entretenir autour du volume une fascination malsaine, une sacralisation négative, voire d’orienter le lecteur vers les versions numériques dépourvues de toute contextualisation. Ensuite, parce que les bien-pensants devraient comprendre que les citoyens de ce pays sont depuis longtemps exaspérés de se sentir infantilisés à toute occasion par une poignée de leurs contemporains qui prétendent, sans aucune légitimité autre que celle qu’ils s’arrogent, savoir mieux qu’eux ce qui pourrait leur être bon ou nocif. Refuser l’accès à cet ouvrage revient en effet d’abord à considérer le lecteur comme un imbécile inapte à user de son sens critique, ce qui en dit fort long sur le mépris dans lequel ces bons samaritains de la pensée le tiennent.

L’accès ne doit donc pas être refusé, mais au contraire organisé car c’est par la connaissance, non par l’interdit, que l’on forme les esprits. C’est exactement là ce que Fayard se propose de faire, en demandant à un comité d’historiens français et étrangers reconnus, à partir d’une nouvelle traduction, d’en établir une édition scientifique. C’est en effet bien un solide appareil critique, érudit mais facile d’accès, que nécessite Mein Kampf, incluant, présentation, contextualisation, analyse documentée, notes de bas de page, réfutation des arguments mensongers (notamment biographiques) allégués par l’auteur et rétablissement objectif des faits historiques. Le but de cet appareil critique ne doit pas être d’imposer une lecture comme on donnerait une leçon, mais de mettre à disposition de chacun tous les éléments de réflexion permettant de porter un jugement éclairé sur un indéniable document historique dont les conséquences criminelles furent celles que l’on sait.

Lire contribue largement à dynamiter les idées reçues les mieux ancrées dans les esprits. S’immerger dans le texte d’Hitler aide ainsi à en découvrir, outre une théorisation raciale haineuse aussi inouïe que connue, une dimension farouchement antifrançaise, encore trop ignorée du grand public. Tout comme lire les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline (dont une édition critique serait aussi la bienvenue lorsqu’ils tomberont à leur tour dans le domaine public) révèle que, sous l’abjection des idées, les qualités littéraires qui firent de ses romans des chefs-d’œuvre, manquent singulièrement.

Bernard Maris et la France

Bernard_MarisBernard Maris avait la faconde chaleureuse d’un débatteur courtois, mais il était aussi et avant tout un esprit libre. Son dernier livre, Et si on aimait la France (Grasset, 143 pages, 15 €), dont il avait adressé une version inachevée à son éditeur le 2 janvier dernier – soit cinq jours avant son assassinat – en apporte la preuve. Contrairement à beaucoup d’intellectuels de droite comme de gauche qui se croient obligés de soutenir, sans toujours y croire, des thèses « idéologiquement compatibles » avec leurs fonds de commerce politiques, cet économiste atypique, grand connaisseur de littérature, qui tenait une chronique à Charlie Hebdo, avait tout du franc-tireur ; il ne craignait pas les propos iconoclastes, quitte, de temps à autres, à froisser ses amis.

Dès les premières pages, il définit ainsi son essai : « Un livre pour dire : non, Français, vous n’êtes pas coupables, vous ne devez rien ; le chômage, la catastrophe urbaine, le déclin de la langue, ce n’est pas vous ; le racisme, ce n’est pas vous, contrairement à ce qu’on veut vous faire croire. Vous n’êtes pas coupables. Retrouvez ce sourire qui fit l’envie des voyageurs pendant des siècles, au « pays où Dieu est heureux ». » Dans un contexte où le discours convenu joue sur les peurs et la culpabilité, où les fables les plus extravagantes sont présentées comme des vérités révélées (pensons aux hygiénistes désignant les Français comme les plus grands consommateurs d’alcool du monde, aux écologistes disciples de Hans Jonas et de sa « tyrannie bienveillante » appelant à la plus stricte contrition ou aux promoteurs de la loi Hadopi affirmant que nous occupions la première place mondiale du piratage, sans parler des déclinologues à la mode), il est rassurant de lire ces quelques lignes.

Dans un texte aussi éloigné de Déroulède ou de Barres que des tenants du multiculturalisme béat, avec finesse, une culture solide et un humour parfois pince-sans-rire, Bernard Maris propose une déclaration d’amour à une France très variée, tendue vers l’universel, à laquelle il reconnaît, entre autres, l’invention de l’amour courtois, de la dissociation de l’acte d’amour de la reproduction, l’intelligence, la disposition au changement, à la tolérance.

Il s’attaque avec autant d’énergie aux « salauds qui la conchient de bretelles, de ronds-points, […] d’immensités pavillonnaires parsemées de rues aux noms d’arbres », à ceux qui « lui arrachent ses vêtements, l’éducation, la connaissance, la langue, la République, la sociale, le peuple dans la ville, l’égalité, la laïcité, l’intelligence, le rire… », aux « veules édiles qui laissent quelques rues occupées par des idiots en prière » ou aux livres des penseurs masochistes de la décadence en ajoutant : « Incroyable que cette nation survive sous cette lancinante lapidation des pierres du désespoir ! » Certaines pages ne manquent pas d’une hilarante férocité, comme lorsqu’il rapproche la pensée de Thiers qui préférait aux «détestables petits instituteurs laïques» les curés qui seuls pouvaient «propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici pour souffrir» au discours du Latran…

S’appuyant notamment sur l’histoire et la géographie, l’auteur dénonce tour à tour l’économisme triomphant qui n’est cependant ni l’alpha, ni l’oméga de tout, les politiques de la ville aussi coûteuses qu’inefficaces, l’espace périurbain abandonné par les pouvoirs publics, la « gentrification » des centres-villes bobos ainsi que l’erreur mortifère consistant à dissimuler la question sociale derrière une sacralisation de la question ethno-culturelle et l’attention bienveillante prêtée au communautarisme, lesquelles aboutissent à l’abandon du modèle républicain et au développement concomitant de l’extrême-droite.

Entre espoir et nostalgie, Bernard Maris regrette l’époque où son instituteur passionnait sa classe en lui lisant de belles pages de littérature, où, dans leur diversité d’origine, les jeunes qui n’étaient pas, comme aujourd’hui, dans « l’impossibilité apparente de ne pas se rattacher à une religion », s’exclamaient dans divers contextes « on est en république ! » Son livre témoigne que le patriotisme ne saurait être confisqué par quiconque ; il n’est finalement guère éloigné de la célèbre phrase de Romain Gary (résistant, écrivain, gaulliste libertaire) : « Le patriotisme, c’est l’amour des siens, le nationalisme, c’est la haine des autres. »

Démocratie et renseignement

Mise en page 1Il arrive parfois que l’actualité éditoriale rencontre l’actualité ; tel est aujourd’hui le cas avec la publication de l’essai de Jean-Claude Cousseran et Philippe Hayez, Renseigner les démocraties, renseigner en démocratie (Odile Jacob, 375 pages, 25,90 €), concomitante de l’examen devant Parlement du projet de loi relatif au renseignement. L’ouvrage, co-rédigé par deux hauts fonctionnaires spécialistes du sujet, apporte un éclairage pertinent sur les politiques de renseignement en vigueur dans les principaux Etats démocratiques. Loin des fictions littéraires et audiovisuelles à succès, ce livre propose, de manière très documentée, mais abordable à tout lecteur, « de mesurer comment et dans quelles conditions ce secteur des politiques publiques, profondément enraciné dans une culture du secret, du cloisonnement et de la clandestinité, s’insère dans les démocraties fondées sur le suffrage, la délibération, la critique, la transparence et le droit, avec quelles tensions, quels arbitrages et quelle cohérence. »

Cette démarche se révèle d’autant plus utile que le public, en fonction de la culture à laquelle il appartient, appréhende le sujet avec une proportion variable de suspicion, voire de défiance. Si les Anglo-saxons semblent depuis longtemps familiarisés avec la notion d’Intelligence – ce qui n’exclut pas parfois une certaine réticence légitime – les Français se montrent traditionnellement et psychologiquement beaucoup plus méfiants. Les auteurs rapportent ainsi les propos du colonel Lewal dans ses Etudes de guerre (1881-1882) : « le caractère chevaleresque de notre nation se prête malaisément à l’emploi de ce moyen qui présente quelque chose de traitre et de déloyal. »

Cultures nationales du renseignement, modes d’organisation (et leurs carences), degré d’autonomie vis-à-vis des autorités, techniques d’acquisition et de traitement de l’information, actions clandestines, adaptation à la cyberdimension, échecs cuisants sont ainsi clairement abordés, dans une perspective à la fois historique et transnationale illustrée de tableaux comparatifs et d’exemples concrets qui n’excluent pas la description détaillée de dérapages et de scandales. Ces derniers soulèvent à la fois des questions d’éthique au sein des services et d’abus de la part des acteurs impliqués et des gouvernements.

La problématique très actuelle de l’intelligence économique fait en outre l’objet d’intéressants développements, axés sur les relations des services avec les acteurs privés, mais aussi sur l’encadrement strict du « passage des anciens des services dans les entreprises, et a fortiori, dans les sociétés de renseignement privé. » La plupart des scandales liés à ces cabinets, dans la dernière décennie, qui impliquait d’anciens des services dans l’emploi de pratiques légitimes pour les Etats, mais illégales pour des entreprises, justifie pleinement la nécessité d’une telle réglementation.

Les derniers chapitres, consacrés au pilotage politique du renseignement et à son contrôle apportent d’importants axes de réflexion, notamment dans la perspective de la loi qui vient d’être adoptée par les députés. La position des auteurs est ici exprimée sans ambigüité : « [La politique du renseignement] suppose le respect de plusieurs des principes fondamentaux d’une démocratie : séparation des pouvoirs, respect de la norme de droit, protection des libertés fondamentales. Or, l’activité des services met par essence en péril les deux derniers de ces principes car ceux-ci peuvent contourner les règles de droit et menacer les libertés individuelles. »

Il ne fait aucun doute que la menace terroriste islamiste, en opposant les démocraties à un ennemi non-conventionnel, sans terre, sans ligne de front définie, imprévisible et, de par sa dimension pseudo-religieuse, capable de substituer l’irrationalité à la logique, représente un défi auquel l’Etat doit répondre. Le nouveau texte, en donnant un cadre légal à des pratiques jusqu’à présent non réglementées, participe à une clarification de la situation.

Toutefois, la méfiance d’une partie de la population à son égard n’est pas dénuée de légitimité. La définition, très large, sinon très floue, des missions des services de renseignement, qui s’étend bien au-delà du champ du terrorisme, l’utilisation de technologies de surveillance et d’interception potentiellement de masse peuvent inquiéter. En l’absence de garanties autres que verbales, elles constituent un outil qui, mis à la disposition d’un pouvoir moins soucieux des libertés individuelles, menacerait et limiterait sérieusement ces dernières. Or, l’exemple de l’utilisation dévoyée de la vidéosurveillance par certaines villes offre un exemple de nature à justifier cette méfiance : « vendue » aux citoyens par les politiques au nom de la sécurité (on parlait alors de « vidéoprotection »), ces installations servent aujourd’hui surtout à verbaliser les automobilistes dans un souci (non avoué) d’autofinancement – une dérive annoncée dans ces colonnes dès avril 2009. Par ailleurs, il serait illusoire de croire qu’en matière de lutte contre le terrorisme, le « tout technologique » apporterait une réponse : les récents attentats le prouvent ; la coopération internationale, mais surtout le renseignement humain, incluant des missions clandestines (infiltration, etc.) jouent, sur ce terrain, un rôle prépondérant, la technologie devant majoritairement rester un auxiliaire mis à son service.

Construire des pare-feux contre les dérives qui fragiliseraient le modèle démocratique, comme le soulignent Jean-Claude Cousseran et Philippe Hayez, impose un contrôle strict par une haute autorité indépendante. Or, la création de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR) semble aujourd’hui loin d’offrir des garanties équivalentes à celles que préconisent les auteurs dans leur essai, ce qui, in fine, en justifie la lecture.

Caricature et liberté d’expression

CaricatureL’image satirique représente-t-elle un danger ? Sans nul doute, en désacralisant les icônes, en dévoilant la face cachée des fausses gloires, en questionnant les convictions et les consensus par essence stériles puisqu’ils annihilent le débat, la caricature joue-t-elle, dans un pays aussi historiquement attaché que la France à l’irrévérence, un rôle salutaire. Elle restitue, contre leur gré, aux hommes et aux idéologies leur vraie place.

Par essence donc, la caricature suscite autant le rire que l’indignation ; c’est pourquoi sa réception est, à bien des égards, plus importante encore que sa réalisation. Cette réception peut directement refléter le sentiment de celle ou celui qui y est confronté ; elle peut aussi être instrumentalisée à des fins purement politique, comme tel fut le cas des caricatures de Mahomet, qui ne soulevèrent dans un premier temps aucune protestation et ne firent l’objet de manifestations « spontanées » dans le monde musulman qu’après plusieurs mois d’un travail de sape de groupes islamistes.

Le rire, à la fois catharsis et arme de subversion massive, comme il avait été écrit en juillet 2010 dans ces colonnes, inquiète les princes, insupporte les religieux, devient intolérable à tous ceux qui manquent de solidité dans leurs croyances ou sont dénués de sens critique et redoutent de dévoiler ces faiblesses intellectuelles.

Les assassinats qui ont décimé la rédaction de Charlie Hebdo en janvier dernier ont montré que l’on pouvait, en France, être tué pour avoir suscité le rire par des caricatures, en négation d’un principe auquel nous sommes attachés : la liberté d’expression.

Après le traumatisme de toute une société, vient le temps de la réflexion et c’est à celle-ci qu’invite La Caricature… et si c’était sérieux ? (Nouveau monde éditions, 128 pages, 14,90 €), passionnant ouvrage collectif publié sous la direction de l’universitaire Pascal Ory. Le groupe interdisciplinaire de spécialistes ayant tous dans le passé travaillé sur le sujet propose ici un outil pédagogique solide et abondamment illustré qui permet à tous de mieux saisir les enjeux en présence, tant dans une perspective historique que culturelle.

Polymorphe par nature, tout comme le pamphlet, la caricature peut, à la fois, véhiculer des idées nauséabondes (les publications haineuses de l’entre-deux-guerres en offrent l’exemple) et offrir une salutaire remise en question critique du monde. Subversive, sa portée inquiète souvent davantage les pouvoirs ou les syndicats d’intérêts que les écrits, par la puissance immédiatement perceptible et évocatrice de l’image.

CaricatureCurés

Le lecteur trouvera dans ces pages de courts essais relatifs à l’histoire de la caricature, au dessin de presse, à son instrumentalisation par la propagande, à la religion, à la censure. Ces textes, concis et clairs, présentent une synthèse des thématiques abordées, ouvrant à une réflexion plus détaillée, notamment à travers une bibliographie judicieusement construite.

Bien sûr, le cadre de cet ouvrage ne permet pas d’aborder l’ensemble du sujet. Il n’est par exemple guère question des passerelles dressées entre l’art et la satire (certaines gravures de Goya ou Le Retour de la Conférence de Courbet, œuvres anticléricales qui ont parfois inspiré les caricaturistes, auraient ici eu leur place) . On regrettera surtout que l’autocensure, sujet central aujourd’hui, ne soit qu’effleurée.

En effet, l’autocensure définit, autant que la censure, mais de manière plus sous jacente, l’état d’une société. La nôtre, écartelée entre la liberté d’expression et le « vivre-ensemble », offrait pourtant un champ d’exploration particulièrement riche qui aurait permis d’analyser laquelle de ces deux valeurs, par nature opposées, devaient l’emporter. Car la caricature ne peut naître d’un consensus; elle heurte nécessairement certaines sensibilités. Il s’agit ici de l’éternel combat entre Anastasie (étymologiquement, « celle qui ne meurt jamais »), allégorie de la censure tenant en main « les ciseaux de la Parque Atropos, celle qui change le fil de la vie », comme le rappelle Laurent Bilh, et Eris, certes déesse de la Discorde, mais aussi de l’Emulation sans laquelle le débat, nourri par la liberté d’expression, n’existerait pas.

Illustration : A gauche, Gustave Courbet, Retour de la conférence, gravure – A droite : Edmond Lavrate, Retour au Presbytère après un déjeuner chez leur collègue voisin, caricature (vers 1880) directement inspirée de l’œuvre de Courbet .