Au cœur de la Grande guerre

 

La Grande guerre, dont on commémore le centenaire de la fin en ce mois de novembre, fut si meurtrière qu’on lui attribue souvent le qualificatif de « boucherie ». Pour les combattants, elle offrit à la fois un enfer et une aventure humaine dont de nombreux écrivains rendirent compte, tels Maurice Genevoix (Sous Verdun, 1916), Henri Barbusse (Le Feu, 1916), Henry Malherbe (La Flamme au poing, 1917), Ernst Jünger (Orages d’acier, 1920) ou Roland Dorgelès (Les Croix de bois, 1919). On les relira avec intérêt. Mais auparavant, parmi les livres publiés cette année, 14 18 comme si vous y étiez (Franceinfo-Larousse, 288 pages, 25 €) de Thomas Snégaroff pourrait fournir une belle introduction à ces romans, dans la mesure où cet album, abondamment illustré, très documenté, situe le conflit dans son contexte politico-historique sans pour autant oublier de traduire le terrible quotidien des soldats envoyés sur les théâtres d’opération et la situation difficile de la population civile restée à l’arrière.

Les grands événements, comme l’assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo, celui de Jaurès, la mobilisation des taxis de la Marne, le génocide arménien, la bataille de Verdun, la révolution russe de 1917, l’entrée en guerre des Etats-Unis, le rôle joué par Clemenceau, voisinent avec la vie dans les tranchées, l’utilisation des gaz, le théâtre aux armées, les mutineries sauvagement réprimées, le drame des gueules cassées. De même, sont évoqués le travail des femmes dans les usines d’armement, les villes détruites, le bombardement de Paris ou les restrictions alimentaires auxquelles le peuple des villes et, dans une moindre mesure, des campagnes, fut soumis. L’ensemble de ces aspects, et beaucoup d’autres, est traité avec rigueur, pédagogie ; la rubrique « L’Œil de l’historien », présente à chaque chapitre, en offre un remarquable exemple.

En appui du propos, on apprécie une belle documentation souvent inédite qui inclut photographies d’époque, extraits de presse, fac-simile, cartes des opérations. L’un des points forts de ce livre, outre qu’il immergera le lecteur dans une réalité qu’il n’imagine peut-être pas, loin des clichés, des images d’Epinal, est la constante relation entretenue entre les faits politiques, stratégiques, internationaux, et leurs conséquences prises dans une dimension nécessairement humaine.

Première guerre mécanique de l’Histoire, avec l’intervention du char d’assaut et de l’aviation, la Grande guerre, si elle déchira le monde et mit en place les conditions de la suivante, notamment par le Traité de Versailles, marqua aussi la véritable entrée dans le XXe siècle, le temps chronologique et le temps historique coïncidant rarement. Sur ses décombres, naquirent l’art abstrait, Dada, le Surréalisme, mais aussi une libération des femmes – ne serait-ce que dans le vêtement et une nouvelle cartographie de l’Europe. C’est donc l’agonie du XIXe siècle et la naissance, non sans douleurs, du siècle suivant, que ce livre raconte.

Cinquantenaire de Mai 68 : sous les pavés, un pavé…

 

Le cinquantième anniversaire de mai 68 a été, finalement, assez peu célébré ; il n’en a pas moins suscité la publication de plusieurs ouvrages aux approches très diverses. Parmi ces derniers, pour celles et ceux qui n’auraient pas connu cette période – ou pour les nostalgiques – le livre d’Eric Alary Il y a 50 ans… Mai 68 (Larousse, 128 pages, 29,95 €) semble tout indiqué. Ce beau « pavé » en forme de livre-objet aborde en effet le phénomène historique sous les angles les plus variés, dont la plupart demeurent peu connus du grand public. Chaque chapitre, illustré de nombreuses photographies, s’accompagne en outre de fac-simile de documents d’époque souvent inédits, conservés dans des étuis de papier cristal. On y trouvera des tracts, des affiches ou encore des Unes de quelques journaux.

Ces documents viennent supporter les textes qui proposent une approche claire, vivante et pédagogique de cette période. Parmi les sujets traités, l’auteur souligne d’abord avec raison que le mouvement s’inscrivait dans un courant de révolte mondial, loin de l’image franco-française que nous conservons en mémoire. Puis Eric Alary s’attache à présenter la société traditionnelle des années 1960, certes marquée par la croissance et le plein emploi, mais aussi, du point de vue des mœurs, autoritaire et très décalée par rapport aux aspirations des jeunes et des moins jeunes – car les attentes étaient plus transgénérationnelles qu’on ne le pense habituellement.

Si le monde étudiant, des campus universitaires aux barricades, fait naturellement l’objet d’intéressants développements, l’accent est aussi mis sur la crise ouvrière, non pas sociétale, mais sociale (car les deux mondes en rupture cohabitaient en parallèle, sans pour autant fusionner) et la vie quotidienne qui devait s’organiser entre grèves, crainte de pénuries et inquiétudes. Les chapitres dédiés à ce que fut Mai 68 en province et dans le monde paysan sont à cet égard tout à fait passionnants car ce contexte particulier reste trop souvent oublié. Les questions culturelles et celles de l’avant-garde artistique qui sera durablement influencée par le mouvement figurent en bonne place, ainsi que le rôle (pas toujours très brillant) tenu par les intellectuels et les responsables politiques de la Gauche. Loin d’établir une légende dorée, ce travail d’historien constitue une introduction des plus utiles à la compréhension de ce que fut Mai 68.

L’auteur réfute l’argument brandi par les conservateurs qui voient dans cet événement historique l’origine de tous nos maux actuels, lesquels doivent en effet beaucoup plus, notamment, aux crises économiques qui sont intervenues depuis 1974. Sans doute Mai 68 fut-il à l’origine de la contestation de l’ordre établi, d’un certain nombre d’utopies souvent sympathiques et parfois ridicules, de l’autonomisation de la femme et de la libération sexuelle. Pour autant, qu’en est-il aujourd’hui de cet héritage ?

Brillant durant la seconde moitié des années 1970 et l’ensemble des années 1980, il tend à s’estomper. Les héros du mouvement se sont embourgeoisés ou folklorisés lorsqu’ils n’ont pas simplement disparu de la vie publique. Le sens de la contestation et la liberté d’expression s’érodent sous les coups des communautarismes et du politiquement correct ; la liberté sexuelle s’efface devant le retour des religions dont on avait trop vite pensé qu’elles ne chercheraient plus à dicter leurs visions du monde. Autre conséquence de ce retour du religieux, le statut des femmes lui-même est remis en question (un hôpital de la Sarthe ne pratique plus l’IVG, l’intolérance vis-à-vis du monokini se développe sur les plages, on voudrait parfois imposer aux femmes un code vestimentaire, etc.). Ni la Gauche de gouvernement, devenue « morale », c’est-à-dire pratiquant un prude christianisme sans Dieu, ni l’Extrême-gauche devenue, contre sa ligne traditionnelle, auxiliaire de l’Islam radical, ni la branche puritaine du féminisme ne portent désormais les valeurs libertaires des années 1960. Quant à la capacité des citoyens à s’insurger, elle s’essouffle sous les crises, la pression sociale bien-pensante et l’absence d’idéal. Assez optimiste lorsqu’il écrit dans sa conclusion : « Mai 68 a ainsi légué un désir toujours plus grand de libération des mœurs et l’acceptation de pratiques jugées déviantes depuis des siècles, notamment dans la vie sexuelle », Eric Alary semble tout de même s’en inquiéter lorsqu’il ajoute : « L’esprit de Mai 68 est donc contestataire plus que révolutionnaire, et c’est là le paradoxe de Mai 68, valorise l’individu sur la société. Il a apporté de nouveaux arguments critiques aux débats de société, pas une nouvelle société. »

Audiard fait de la Résistance

Le phénomène est bien connu : un individu se trouve accusé d’un crime ou d’un délit infamant, la presse s’empare de l’événement et en fait, surtout s’il est célèbre, ses gros titres. Mais si, plusieurs mois plus tard, le même individu bénéficie d’un non-lieu à la clôture de l’instruction, ou d’un verdict d’acquittement, bref, s’il est blanchi des accusation qui étaient portées contre lui, la nouvelle fait rarement la Une. Tout juste reçoit-elle parfois l’honneur discret d’un entrefilet dans le bas d’une page intérieure. Le « scoop », le sensationnel, le croustillant ou le sordide font vendre, tandis que la réhabilitation n’a jamais produit de gros tirages. Et tant pis si la réputation d’un homme ou d’une femme, condamné(e) avant tout jugement par l’opinion, est à ce prix.

Michel Audiard semble assez bien illustrer ce propos. Il y a quelques semaines, la sortie en librairie du numéro 20 de la revue Temps noir, spécialisée dans la littérature policière, fut suivie d’un inhabituel petit raz-de-marée médiatique. Il faut dire qu’elle contenait un fort dossier, intitulé « La Vérité sur l’affaire Audiard », qui révélait que le dialoguiste, pendant l’Occupation, avait écrit une douzaine d’articles culturels dans une feuille collaborationniste. Il avait alors 23 ans. La presse et les réseaux sociaux firent leurs choux gras de l’information. On n’a pas si souvent l’occasion de déboulonner la statue du Commandeur, surtout lorsque ses succès populaires agacent depuis l’origine quelques bien-pensants. Les titres ne laissaient aucune ambigüité sur les jugements portés par les rédacteurs, qui allaient du plutôt spirituel « Michel Audiard : une jeunesse bien occupée » au péremptoire « Michel Audiard, collabo impénitent ».

Je crois avoir été l’un des très rares à publier un papier intitulé « Michel Audiard : la chasse à l’homme » (que l’on pourra lire en suivant ce lien) dans lequel je soulignais – tout en ne me montrant aucunement indulgent à l’égard des quelques phrases antisémites contenues dans les écrits qu’Audiard signa dans L’Appel – combien la méthodologie de l’enquête menée par Temps noir me paraissait suspecte, puisqu’elle avait uniquement été menée à charge et soutenue par des arguments dont beaucoup ne résistaient guère à un examen critique.

Or, la publication récente d’un article de Valeurs actuelles (30 novembre 2017, pp. 32-34) vient sérieusement remettre en cause l’image si vite créée d’un Audiard « collabo ». Sous la plume d’Arnaud Folch, « Audiard résistant, la preuve » met en lumière un certificat de Pierre Grolleau, responsable du secteur bordelais du réseau Navarre (devenu ensuite Alliance) qui fut chargé de sa liquidation au niveau national après la Libération. Ce certificat, daté du 25 janvier 1946, atteste que Michel Audiard appartenait depuis septembre 1943 à cette organisation en qualité d’agent « 0 ». Pour mémoire, le premier article publié dans les colonnes de L’Appel date de juillet 1943. Selon le dossier de liquidation du réseau Alliance conservé au service historique de la Défense (cote 17 P 72), les agents « 0 », au nombre de 442 (sur un total national de 2407 membres), étaient des « agents occasionnels ». Audiard n’aurait évidemment pas pu prétendre à la croix de Compagnon de la Libération, ni même à la médaille de la Résistance, mais il s’était, au moins occasionnellement, engagé dans un réseau efficace qui fut en grande partie décimé par une police allemande qui ne faisait aucune différence entre un agent «0» et un agent permanent.

Exhumé des archives que le dialoguiste conservait dans sa maison de Dourdan par son petit-fils, ce document ne l’exonère certes pas des quelques phrases antisémites qui lui sont reprochées – et qui empoisonnaient déjà la presse de l’entre-deux-guerres -, mais il montre que Michel Audiard n’avait rien de commun avec le collaborateur plus ou moins zélé qu’on avait voulu livrer à la vindicte publique 70 ans après les faits. La réalité est toujours plus complexe que ne le souhaiteraient les tenants du manichéisme.

Or, cette information ne semble avoir été relayée par aucun média. Voilà qui est pour le moins curieux. Valeurs actuelles n’étant pas ma lecture de chevet, c’est d’ailleurs à un lecteur de ce blog que je dois d’avoir eu accès à cette information. En relisant quelques-uns des articles qui vouaient Audiard aux gémonies il y a moins d’un mois, une réplique des Grandes familles m’est revenue à l’esprit, qu’il aurait pu brandir s’il vivait encore : « Mais je ne suis pas contre des excuses ; je suis même prêt à en recevoir »…

Illustration : Certificat signé par le capitaine Pierre Grolleau, © collection particulière.

Michel Audiard : « la chasse à l’homme »

La revue « Temps noir », consacrée à la littérature policière, publie chaque année sur le sujet une suite d’articles très pointus. Le dernier numéro (n°20, Editions Joseph K., 352 pages, 19,50 €), qui vient de sortir en librairie, traite de l’adaptation des romans de la célèbre « Série Noire » de Gallimard au cours des années 1950 et 1960. Dans une importante section intitulée « La Série Noire fait son cinéma », François Lhomeau évoque de manière très détaillée les premiers romans américains et surtout français qui furent portés à l’écran et demeurent de grands classiques, notamment Touchez pas au grisbi ! de Jacques Becker (1954), Du Rififi chez les hommes de Jules Dassin (1955), Gas-oil de Gilles Grangier (1955), Classe tous risques de Claude Sautet (1960) et Le Doulos de Jean-Pierre Melville (1963). Dans le dernier chapitre, sont également présentées les parodies de films noirs, Le Cave se rebiffe de Gilles Grangier (1961) et les cultissimes Tontons flingueurs de Georges Lautner (1963). Ces pastiches, dialogués par Michel Audiard et dont le succès populaire perdure aujourd’hui, voient curieusement leur humour qualifié de « franchouillard » – ce qui n’est manifestement pas un compliment – alors qu’il ne viendrait à l’idée de personne de coller l’étiquette « américanouillard » aux films noirs venus d’outre-Atlantique qui offriraient un florilège de clichés parodiques. « Nul n’est prophète en son pays », dit l’adage.

C’est toutefois la section suivante, riche de 111 pages, qui a récemment suscité l’intérêt de la presse généraliste. Sous le titre « La Vérité sur l’affaire Audiard », ce long entretien avec Franck Lhomeau examine par le menu les activités du futur dialoguiste durant l’Occupation. Il en résulte que Michel Audiard ne fut pas seulement livreur de journaux à cette période comme on l’a souvent dit ; il publia aussi pendant un an, de juillet 1943 à août 1944, une douzaine de textes (contes, articles de critique théâtrale et cinématographique) dans l’hebdomadaire L’Appel qui figurait au nombre des journaux collaborationnistes.

Il semble qu’une rencontre au Quartier Latin avec Robert Courtine, secrétaire de rédaction de L’Appel qui deviendra plus tard (de 1952 à 1993), critique gastronomique au Monde sous le pseudonyme de « La Reynière », fut à l’origine de ce virage professionnel. Sans doute Michel Audiard ne put longtemps ignorer le caractère antisémite et antimaçonnique de la feuille dans laquelle il allait écrire. Sans doute aussi pensait-il, à 23 ans, avoir trouvé dans la proposition de Courtine l’occasion d’échapper à son milieu modeste, à sa condition ouvrière et probablement aussi au Service du Travail Obligatoire qui envoyait dans les usines allemandes les jeunes gens de son âge.

Une lecture attentive permet de relever dans ses articles quelques courts passages qui indiquent que, au-delà d’un humour déjà affirmé et d’une culture littéraire et cinématographique précoce, Audiard céda à la ligne éditoriale antisémite de L’Appel. Ainsi, dans le conte Le Rescapé du Santa Maria, un protagoniste, nommé Jacob est qualifié de « petit youpin » tandis qu’un autre, Ephraïm, fait l’objet d’une description physique et morale nauséabonde (guère plus, toutefois, que le portrait du baron de Nucingen par Balzac), mais assez en phase avec les caricatures qui s’étaient régulièrement répandues dans la presse de l’entre-deux-guerres. Ailleurs, dans une critique du livre de Jean-Pierre Liausu Autopsie des spectacles, Michel Audiard définit le monde artistique comme « dans sa majorité le plus coquet ramassis de faisans, Juifs (pardonnez le pléonasme), métèques, margoulins petits et grands, aventuriers ratés, salopards réussis… ». Enfin, dans un autre papier, on tombe sur cette phrase : « il est inutile d’avoir survolé la Cordillère en vol de nuit pour avoir envie de botter les fesses du petit youpin Joseph Kessel en paiement des insanes goujateries dont il crut auréoler le souvenir du grand Mermoz » – allusion à la biographie de l’aviateur publiée par l’écrivain en 1938.

Franck Lhomeau répertorie avec soin tous les papiers qu’Audiard publia pendant cette dernière année d’Occupation ; il fait aussi référence à une possible adhésion du dialoguiste au groupe « Collaboration » en 1942, qu’une enquête de police de 1947 ne put confirmer. Suit un second chapitre consacré à quelques textes publiés en 1944 dans une autre feuille collaborationniste, L’Union française, puis aux diverses chroniques, essentiellement relatives au cinéma et au théâtre, que Michel Audiard écrivit après la guerre à L’Etoile du soir, quotidien cette fois issu de la clandestinité. On déniche, dans ce travail éditorial, quelques perles qui, rétrospectivement, font sourire, car le critique, qui avait la dent dure, pouvait parfois s’attaquer à Jean Gabin, qui deviendra un ami, ou à Renée Saint-Cyr, la mère d’un autre futur ami, Georges Lautner…

Très documentée, fruit d’évidentes recherches, illustrée de fac-simile des journaux de l’époque et de photographie, l’enquête de Franck Lhomeau se présente comme un dossier d’instruction précis qui appelle toutefois une remarque relative à la méthodologie employée : sa lecture, bien que tout à fait intéressante, révèle en effet que cette instruction fut quasi exclusivement menée à charge. Certes, les quelques extraits dans lesquels la plume d’Audiard s’égare dans la caricature antisémite n’ont rien de glorieux ; pour un lecteur d’aujourd’hui qui, contrairement à celui des années 1940, connaît les crimes de la Shoah, ils sont même odieux, bien qu’ils ne contiennent aucun appel à la délation, encore moins au meurtre. Ils se suffisent à eux-mêmes et apportent des éléments inédits et, pour beaucoup, inattendus à la biographie du dialoguiste, mais n’en doivent pas moins être replacés dans le contexte des années où ils furent écrits afin d’éviter tout anachronisme.

Ce souci a-t-il été celui des auteurs ? On peine à s’en convaincre car l’impératif de neutralité qu’implique un travail de cet ordre semble avoir été très secondaire. Voilà qui contraste avec la qualité des recherches mises en œuvre, et conduit le lecteur à s’interroger : le dossier était-il si mince – car les quelques extraits incriminées à juste titre ne font d’Audiard ni un alter ego de Céline ou de Brasillach, ni même de Marcel Jouhandeau ou de Paul Morand – qu’il fut besoin d’appeler à la rescousse d’autres éléments supposés à charge, disséminés dans l’ensemble de la revue, et qui, par ailleurs, ne résistent pas toujours à l’examen critique ? Examinons-en quelques uns.

On peut lire, p. 173, dans l’étude de François Lhomeau consacrée aux Tontons flingueurs : « La conversation de Théo avec Fernand […] porte alors directement sur ce passé. Théo lui rappelle qu’il a ″gagné la guerre″, Fernand qu’il a ″conduit un char Patton″ . Une évocation étrange de la part de Fernand Naudin qui, en tant que Français, aurait dû conduire un « char Leclerc », si ce n’était le peu de cas que Michel Audiard accorde à la Résistance dans la libération de la France […]. » Certes, le mis en cause n’avait jamais caché son aversion envers les dérives qui accompagnèrent certains épisodes de la Libération, en particulier la mise au pilori, par des Résistants de la dernière heure, parfois sur de simples rumeurs, des femmes qui avaient entretenu des relations avec les Allemands – sans compter quelques règlements de compte sordides où la guerre avait peu de part. Mais ici, l’argument soulevé est aussi consternant que nul et non avenu. En effet, le « char Leclerc », fleuron de la cavalerie française, n’existait ni en 1944, ni au moment où les dialogues des Tontons furent écrits ! Les premiers n’entrèrent en service qu’en 1993… Dans sa réplique, Audiard commet bel et bien une erreur ; en 1944, la 2e DB était équipée de chars Sherman, mais la confusion s’explique facilement, dans la mesure où, lorsque le dialoguiste rédigea les répliques des Tontons, l’armée Française était bien pourvue de chars Patton dont on parlait régulièrement dans la presse.

On peut encore lire, s’agissant cette fois des dialogues du Cave se rebiffe (p. 162) : « On note ainsi les références de Charles Lepicard au beau monde qu’a fréquenté autrefois son lupanar : ″J’en ai connu, moi, […] des rois, et puis pas des petits, des Hanovre, des Hohenzollern″, fanfaronne-t-il. Le choix des noms de grandes dynasties allemandes est évidemment une allusion aux ″belles″ heures de l’Occupation durant lesquelles les clients d’outre-Rhin ne manquaient probablement pas de s’encanailler chez Monsieur Charles […]. » Or, l’allusion à l’Occupation n’a rien d’évident ; la période de l’entre-deux-guerres, durant laquelle les fortunes du monde entier venaient s’encanailler dans les luxueux bordels parisiens comme auparavant sous le Second Empire et à la Belle Epoque, pourrait tout aussi bien correspondre à la réplique, surtout lorsque l’on sait les préventions que nourrissait Hitler envers les maisons closes parisiennes. La méthode consistant à isoler un extrait de dialogue et à en présenter une interprétation comme la seule possible atteint vite ses limites, car il suffirait de choisir une courte séquence d’un autre film, pour parvenir à une conclusion opposée… ou de poursuivre le dialogue incriminé, dans lequel Monsieur Charles évoque brièvement, sur le ton de l’éloge qui nous éloigne de l’antisémitisme, le baron Edouard de Rothschild.

Un grief supplémentaire soulevé concerne un texte paru le 14 octobre 1943, « La Vérité sur l’affaire Loth » (p. 214-217) qui détourne de manière humoristique les passages de la Genèse relatifs à ce personnage biblique qui put fuir Sodome avant sa destruction et que ses filles incitèrent à l’inceste en l’enivrant, thème scabreux qui inspira nombre de peintres au fil des siècles. On peut bien entendu en discuter l’humour, mais il ne traduit guère d’antisémitisme féroce, à moins de penser que toute parodie corrosive des légendes plus ou moins cohérentes figurant dans la Bible en relèverait.

On reproche encore (pp. 228-230) à Audiard de s’être montré critique envers Louis Aragon et surtout Elsa Triolet (qui continua de publier sous l’Occupation…) dont il n’aimait pas les livres. Tel était cependant son droit – il n’était d’ailleurs pas le seul, Roger Peyrefitte ayant qualifié le prix qu’elle obtint en 1945 pour un recueil de nouvelles, Le Premier accroc coûte 200 francs, de « Goncourt de circonstance »…

Bien d’autres griefs sont portés contre le dialoguiste, dont il serait fastidieux de dresser la liste, le nombre semblant devoir suppléer le caractère peu convaincant ou hors-sujet de la plupart. C’est un peu «La Chasse à l’homme» (pour reprendre le titre d’un film d’Edouard Molinaro dont il écrivit le scénario en 1965). Et l’on attend que la défense s’exprime, sous la plume de spécialistes ou de biographes d’Audiard avant de se forger une opinion en toute connaissance de cause.

Car que pourrions-nous conclure en l’état de cet acharnement apparent ? Bien sûr, le seul nom d’Audiard assure à tout auteur de bons tirages, mais la revue « Temps noir » est d’une trop haute tenue pour être soupçonnée d’avoir voulu tirer profit d’un scoop. Reste une hypothèse liée à la personne d’Audiard, qui fut en permanence à contrecourant des opinions dominantes et la cible du monde intellectuel bien pensant. Dans les années 1950 et 1960, époque où le mythe d’une France majoritairement résistante s’imposait, il tenait le rôle de poil à gratter en clamant à qui voulait l’entendre que la légende ne reflétait pas la réalité qu’il avait pu constater, voire en raillant, comme le disait Pierre Dac qui savait de quoi il parlait, tous ces résistants qui, de 1940 à 1945, avaient «courageusement et héroïquement résisté à leur ardent désir de faire de la Résistance…»

A partir des années 1970, où s’opéra un revirement des mauvaises consciences qui ne voyaient plus qu’une France collaborationniste, le même Audiard se gaussait en affirmant qu’au-delà de tout engagement dans la Résistance ou la Collaboration, l’immense majorité de la population ne se montrait guère préoccupée que par les soucis, bien humains, du ravitaillement. Il y avait de quoi irriter les plus patientes Vestales du conformisme. Comme l’intelligentsia fut irritée – et continue, plus discrètement, de l’être – par ses succès populaires un demi-siècle après leur sortie en salle alors que bien des réalisateurs dont elle fit la promotion avec constance ont plus ou moins sombré dans l’oubli.

On se montre aujourd’hui fort sévère à l’encontre d’une poignée de phrases, à bon droit condamnables, issues d’articles de Michel Audiard. Pourquoi pas ? Pour autant, faut-il si promptement jeter le bébé Audiard avec l’eau du bain ? Que cherche-t-on à exorciser ainsi en toute mauvaise conscience ? Se montre-t-on aussi sourcilleux vis-à-vis de Jean-Paul Sartre qui, non seulement fit jouer ses pièces dans Paris occupé, mais ne manifesta guère d’émotion lorsqu’il fut nommé dans la khâgne du lycée Condorcet à un poste précédemment occupé par un professeur juif révoqué par Vichy ? Sera-t-on aussi intransigeant vis-à-vis de Martin Heidegger, qui fut membre du parti Nazi et dont les propos violemment antisémites sont désormais accessibles ? Ce qu’il y a de plus préoccupant, c’est de voir que l’on semble, dans une partie du monde intellectuel, accorder une importance considérable aux quelques mots, certes plus que malheureux, écrits par un jeune homme de 23 ans il y a plus de 70 ans, alors que l’on reste assez discret sur l’accroissement des actes antisémites, infiniment graves puisqu’incluant des assassinats, qui touchent de nos jours la communauté juive, parce qu’ils émaneraient de groupuscules radicaux qu’il est dans l’air du temps d’évoquer le moins possible, au nom d’une hypothétique paix sociale, du sacrosaint « pasdamalgamme » et du politiquement correct – sans compter une montée de l’extrême-droite dans nombre de pays d’Europe dont on parle un peu plus ouvertement. Là résident les véritables « avertisseurs d’incendie » dont parlait Walter Benjamin dans Sens unique, publié en 1928 – signal d’alarme qui se perdit dans le désert d’un aveuglement généralisé. On sait ce qu’il advint dans les années qui suivirent.

Québec : Hébert face à la « Grande Noirceur »

Pour les Français, qui ne connaissent pas en détail l’histoire contemporaine du Québec, la « Grande Noirceur » reste une expression assez vide de sens. Elle n’en désigne pas moins une période politique très intéressante (1944-1959) durant laquelle Maurice Duplessis fut le Premier ministre de la Belle Province. Ce dernier, particulièrement conservateur, s’appuyait sur un clergé qui l’était tout autant et exerçait sur les citoyens un magister considérable. Loin de se montrer hostile aux fascistes européens, de Pétain à Salazar, de Mussolini à Franco, les partisans de Duplessis se distinguaient aussi, sans surprise, par un anticommunisme farouche.

C’est à cette période que se situe un assez curieux épisode que l’historien québécois Yves Lavertu développe en détail dans son dernier essai, L’Affaire Hébert – chronique d’un scandale dans le Québec de Duplessis (229 pages, Montréal, Yves Lavertu éditeur). L’ouvrage s’ouvre sur une biographie du journaliste atypique et indépendant Jacques Hébert (1923-2007) qui deviendra sénateur dans les années 1980. Cette biographie se révèle très bienvenue pour le lecteur français, non seulement parce qu’elle permet de situer l’homme, mais encore parce qu’il y est fait état de ses nombreux voyages autour du monde, dont certains le conduisirent dans l’Empire colonial français de l’après-guerre, où la question des indépendances émergeait face à une IVe République qui n’y était guère préparée. L’analyse sans concession qu’Hébert fit du colonialisme, exprimée dans plusieurs séries d’articles, finit par tant exaspérer Paris qu’il fut expulsé du Togo en 1953.

Le scandale objet du livre éclata deux ans plus tard, alors que le journaliste avait accepté de se rendre en Pologne à l’invitation du gouvernement communiste. Les autorités québécoises voyaient d’un œil d’autant plus méfiant un tel voyage que Maurice Duplessis conservait sur son territoire un trésor national polonais qui y avait été déposé au moment de la guerre par la République de Pologne en exil, que le bouillant Premier ministre refusait de restituer au nouveau régime « rouge » de Varsovie.

Hébert séjourna deux semaines derrière le rideau de fer, où il participa, avec plusieurs intellectuels étrangers, à un festival organisé en l’honneur du célèbre poète Adam Mickiewicz. Il pu se déplacer (accompagné…), rencontrer des interlocuteurs locaux. Mais, curieusement, alors qu’on ne pouvait le soupçonner d’adhérer à l’idéologie marxiste, le regard critique qu’il portait sur les pays qu’il avait visités dans le passé semblait s’être ici émoussé. Invité à son retour par Radio-Canada, il dressa de la Pologne un panorama indulgent, écartant volontairement – parce qu’il les croyait déjà connu, précise Yves Lavertu – les aspects nettement négatifs du régime. C’est toutefois en affirmant, contre toute vérité historique, que le cardinal Wyszynski n’avait jamais été en prison que l’imprudent Hébert s’attira l’ire des milieux conservateurs.

Avec précision et une rigueur qui n’exclut pas une certaine sympathie pour son héros, Yves Lavertu met en lumière les mécanismes du lynchage dont Jacques Hébert, qui avait pourtant pris le soin d’amender son propos a posteriori, fut la victime. Même pour un non-spécialiste de l’histoire québécoise, cette analyse présente un intérêt certain car elle démontre le pouvoir de nuisance qu’un groupe d’intellectuels liés à l’Eglise et appuyée par celle-ci au plus haut niveau, peut exercer pour laminer un homme dont les opinions dérangent. Lu au prisme de la science politique, l’ouvrage passionnera les amateurs. Au fil des chapitres, le lecteur français sourira à quelques – rares – expressions typiquement québécoises (« Hébert se fait même une blonde » n’a pas la même signification de part et d’autre de l’Atlantique…) Mais il rira à l’hystérie qui s’empara des conservateurs au sujet d’« œufs communistes » et sera stupéfié de voir en quelle piètre estime le clergé local d’alors tenait l’abbé Pierre dont les idées sociales étaient fort éloignées de leurs visions réactionnaires.

Après avoir dénoncé le lynchage médiatique qui visa Louis Roux et la protection accordée par certaines autorités québécoises à un nazi français, Yves Lavertu continue d’interroger la mauvaise conscience de sa patrie. Ceux qui le suivent assidument (et ceux qui redoutent ses travaux) doivent déjà se demander quel nouveau lapin au vitriol il sortira à l’avenir de son chapeau.

Patriarche Bechara Raï : « Au cœur du chaos »

Grand reporter, Isabelle Dillmann s’est spécialisée, notamment, dans les entretiens avec des personnalités du Proche et du Moyen-Orient (Mouammar Kadhafi, Rafic Hariri…) ou des autorités religieuses (le Dalaï-Lama, Jean-Paul II…). Elle était donc l’interlocutrice idéale pour échanger avec la patriarche maronite d’Antioche et de tout l’Orient, le cardinal libanais Bechara Raï. Ses conversation, qui se sont étendues sur plusieurs semaines, font l’objet d’un livre récemment sorti en librairie, Au Cœur du chaos – La résistance d’un chrétien d’Orient (Albin Michel, 264 pages, 18 €).

L’ouvrage se révèle intéressant à plus d’un titre. D’abord parce qu’il apporte sur le monde des chrétiens orientaux, issu d’une histoire bimillénaire, un éclairage susceptible de faire comprendre à un Occident plus lointain qu’il n’y paraît, sa complexité, tant politique et géopolitique que religieuse. Il permet aussi, pour ceux qui connaîtraient peu ce pays, d’aborder la singularité du pays du cèdre, mosaïque où cohabitent une quinzaine de communautés fondées sur des confessions très variées, et, ce, dans une relative harmonie, voire convivialité. Celle-ci n’efface certes pas les tensions toujours présentes, mais elle ne se retrouve dans aucun autre Etat de la région – un Liban que le prélat définit comme « un si petit point sur l’Atlas mondial, mais situé comme un phare lumineux sur la côte Est de la Méditerranée. »

L’influent patriarche maronite répond aux question d’Isabelle Dillmann avec une franchise et parfois un franc-parler bien éloignés de l’agaçante rhétorique épicée d’onctuosité dont les cardinaux de la Curie se sont fait la spécialité. Bien sûr, ses arguments doivent se lire au double prisme du culturel et du religieux. Ainsi, lorsqu’il se félicite de la séparation de la religion et de l’Etat, un lecteur français devra oublier les dispositions de la loi de 1905 sur la laïcité pour en appréhender la conception libanaise où, par exemple, si la liberté de conscience est garantie, seul le mariage religieux existe – les Libanais désireux d’échapper à cette contrainte (par conviction laïque ou parce qu’ils appartiennent à deux religions différentes) étant obligés de se rendre à Chypre pour convoler. D’ailleurs, le patriarche Raï résume en une phrase une vision répandue chez les chrétiens locaux : « Non à la théocratie musulmane, non à la laïcité occidentale. » Il n’empêche, le pacte national de 1943 (révisé en 1989) qui organise constitutionnellement le partage « confessionnel » des responsabilités suprêmes au sein de l’Etat, dans sa singularité et en dépit d’un fragile équilibre, permet peu ou prou aux institutions de fonctionner, au moins jusqu’à présent.

Pour autant, le cardinal ne porte pas sur le monde politique libanais un regard angélique ; il dénonce certains acteurs « faisant passer leurs intérêts personnels avant la cause de l’Etat ». La récente crise des ordures ménagères, tout comme le scandale de la pénurie d’électricité qui oblige les habitants à avoir recours à des fournisseurs privés, auraient pu illustrer le sujet. Il ne se montre pas plus tendre envers les politiques occidentales menées vis-à-vis de la région, et notamment les conflits initiés par Washington en accord avec la stratégie américaine du « grand Moyen-Orient », dont le chaos qui règne aujourd’hui est une conséquence et dont les chrétiens font en grande partie les frais dans une relative indifférence. Plus inattendu encore, il n’hésite pas à porter un regard critique sur la manière dont la Curie romaine traite l’Eglise maronite, qui pourtant, dans l’Histoire, s’est toujours montrée fidèle au Saint-Siège.

Même si, depuis la France, certains thèmes abordés nous semblent aujourd’hui assez éloignés de nos préoccupations, comme le regret de ne pas voir les racines chrétiennes de l’Europe inscrites dans la Constitution (elles furent tout autant gréco-romaines, celtes, germaniques, etc.) ou le chagrin de constater la déchristianisation de l’Occident, les propos du patriarche Raï se révèlent enrichissants, en particulier lorsqu’il aborde l’état géopolitique du Moyen-Orient, l’histoire du Liban qui reste au cœur d’enjeux régionaux qui dépassent largement ses frontières ou le jeu des alliances politiques sur son territoire, parfois fluctuantes, souvent opportunistes.

Intéressant aussi est l’état des lieux qu’il dresse des différences théologiques, doctrinales ou liturgiques qui consacrèrent, au fil des conciles médiévaux, la division des Eglises d’Orient, différences qui, parfois, nous semblent d’une complexité toute… levantine. Enfin, sa description des relations entre chrétiens et musulmans, de bonne compagnie dès lors que les interlocuteurs ne cèdent pas aux délires de l’intégrisme, semble démontrer qu’une vie sociale reste possible et que les conflits actuels, dont les voisins sont le théâtre, n’ont pas vocation à perdurer pour peu que les uns et les autres adoptent un modus vivendi exempt de passions négatives – espoir qui est loin de se réaliser actuellement. «  Le Liban, dit-il en conclusion, est plus qu’un pays […] Seul le Liban pourrait sauver l’Orient. Car les chrétiens qui y vivent ne relèvent pas d’une expérience de cohabitation avec l’islam mais d’une réalité de coexistence qui a valeur de modernité et d’espoir dans un monde chaotique.  »

Edward Limonov: Un Hospice sous de sombres auspices.

limonov_hospiceLorsqu’en 1993, Edward Limonov publia son pamphlet Le Grand hospice occidental (aux Belles Lettres, l’éditeur de Jean-Edern Hallier), il se heurta à une vive hostilité. La presse passa le livre sous silence, ce qui constitue une forme de censure souvent plus efficace que l’interdiction ou l’éreintage. Bernard Pivot, qui exerçait alors une énorme influence dans la république des Lettres, le qualifia rien moins que d’« évangile pour les skinheads ». L’auteur évoque cet épisode dans la préface d’une nouvelle édition qui vient de sortir en librairie (Bartillat, 235 pages, 20 €).

Il est vrai que Limonov n’avait rien fait pour s’attirer la sympathie du lectorat : dans son texte, il s’en prenait violemment à 1984 de Georges Orwell, aux médias et à leurs représentants les plus consensuels (Bernard Pivot, PPDA). Il portait surtout un regard critique sur l’ensemble de la société occidentale en général et sur la France en particulier, et tirait à boulet rouge sur les idées à la mode, droit-de-l’hommisme, culte de la victime, pétitionnisme, bref, autant de traits que Philippe Muray, dans ses Exorcismes spirituels, classera avec une ironie mordante dans la catégorie du « bonnisme » et de la bien-pensance.

Provocateur, comme ce genre littéraire l’impose, le pamphlet allait encore plus loin, en comparant la « violence dure [qui] consiste essentiellement à réprimer physiquement l’individu », dans laquelle chacun pouvait notamment reconnaître le système soviétique, et la « violence molle » des démocraties occidentales, qui « vise à faire de l’homme un animal domestique. » Ces démocraties se trouvaient assimilées à un hospice destiné à materner et infantiliser les citoyens, transformés en patients placés sous sédatifs, afin d’éviter qu’ils ne deviennent des « agités » – en d’autres termes, mal-pensants, opposants, etc.

Dans le box des accusés, l’auteur convoquait en vrac les politiques (ici appelés « Administrateurs »), les journalistes et les intellectuels responsables de la « production d’opinions préfabriquées », les médias de masse souvent improvisés policiers des pensées dissidentes et pourvoyeurs de programmes débilitants, les Etats (renommés « l’Administration »), le culte du Progrès, la moraline normative permettant de forger de bons citoyens laborieux et dociles, ou encore la publicité et la consommation effrénée. A ces prévenus, auxquels les circonstances atténuantes ne s’appliquent guère, Edward Limonov adjoignait les patients ordinaires eux-mêmes, victimes consentantes qualifiées de « médiocres », auxquelles il est reproché de sacrifier la liberté de penser aux béatitudes illusoires d’une prospérité toute relative.

Sans doute pourrait-on le suivre dans une partie de son état des lieux, s’agissant par exemple du rôle tenu par une poignée de rebelles de salon toujours prompts, entre deux actes d’autopromotion, à s’indigner et à donner des leçons à la terre entière – Muray les appelaient les « mutins de Panurge » ou la « race des signeurs »… On pourrait aussi approuver sa critique de l’infantilisation des foules propagée par les Princes, les méthodes pas toujours très éthiques du marketing de masse, la trépanation cathodique administrée par les programmes de téléréalité, le désert intellectuel entretenu par le politiquement correct.

En revanche, lorsque cet admirateur d’Hemingway regrette la disparition des valeurs « viriles », d’une loi de la jungle qu’il qualifie de « juste », lorsqu’il fait preuve d’indulgence vis-à-vis du système soviétique tout en se montrant impitoyable à l’encontre du modèle démocratique fondé sur le suffrage universel, ou lorsqu’il conteste l’égalité des sexes, on est en droit de se cabrer.

Nombre des constats établis dans les années 1980-90 durant lesquelles l’auteur vivait à Paris restent d’actualité et pourraient ouvrir à débat ; d’autres ont assez mal vieilli ce qui, à trente ans d’intervalle, relève de la logique. L’aspect le plus inquiétant du livre se situe dans le chapitre conclusif. Limonov y prophétise une dévastation de la planète si le monde ne renonce pas au progrès, et la naissance de conflits avec les pays « sous-développés » de nature à produire une « guerre de tous contre tous » – référence transparente à Hobbes – à l’issue incertaine. Ce panorama semble d’autant plus sombre qu’il ajoute : « Et l’apparition de solides gaillards en uniformes verts, à bottes ferrées et armés de matraques paraît inévitable… » Qu’entend-il par là ? Faut-il voir dans ce vert la couleur de l’Islamisme, celle des « khmers verts » de la redoutable « tyrannie bienveillante » théorisée par Hans Jonas, ou bien celle de l’uniforme de Rambo, héros pour lequel l’auteur semble nourrir une réelle admiration ? Autant de perspectives fort peu réjouissantes.