« Jamais vus », première exposition posthume de Jacques Rouby

Depuis plusieurs années, à la galerie La Ralentie (22, rue de la Fontaine au Roi, 75011), Isabelle Floch multiplie les initiatives pour faire connaître l’exceptionnelle œuvre de Jacques Rouby (1953-2019). Exceptionnelle, elle l’est par le nombre quasi incalculable de dessins, de cartons sculptés, d’acétates qui la compose, car l’artiste travaillait de manière incessante ; elle l’est aussi par l’esthétique très personnelle qu’il inventait et réinventait jusqu’à détruire une partie de sa production pour, à partir de celle-ci, en façonner une autre. Ainsi, ses cartons sculptés étaient-ils souvent issus de l’assemblages en strates de dessins plus anciens, compactés jusqu’à obtenir un nouveau support que Rouby entaillait à la gouge, ponçait, grattait, érodait et recouvrait de pigments, non sans les avoir préalablement confiés à la nature afin de l’associer, avec l’approche aléatoire que cela suppose, au processus créatif.

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L’actuelle exposition « Jamais vus » (jusqu’au 14 juin, du jeudi au samedi, de 14h à 19 h) propose au public une sélection d’œuvres qui n’avaient jamais été exposées auparavant. Des cartons et des dessins, tels que j’en avais évoqués en février dernier (voir l’article ici) sont bien entendu présents. Mais s’y trouvent aussi des feuilles d’acétate d’une singularité plastique tout à fait surprenante. Le support est à la fois banal et très inattendu, puisqu’il s’agit des grands films que l’on utilisait jusqu’à une date récente en milieu hospitalier pour la radiologie. Elles présentent un fond sombre que l’artiste travaillait patiemment selon les techniques de la gravure et du dessin, mais aussi du « transfert », suivant un procédé qu’il avait mis au point et dont il était le seul à posséder le secret. Rien, chez lui, ne se concevait sans ce stade de l’expérimentation qui repousse en permanence les frontières propres aux esprits féconds.

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L’idée de partir d’une surface noire pour y faire progressivement naître la lumière n’est pas si fréquente ; Courbet, avec ses préparations de noir de bitume, y excellait – c’est ce qui donne à ses paysages forestiers une atmosphère particulière et réserve bien des cauchemars aux conservateurs de musées tant leur éclairage se révèle délicat. Mais il s’agissait de peinture. Ici, Jacques Rouby s’attaque à la matière même, crée des formes abstraites, inquiétantes, envoutantes et parfois cependant légères, à partir d’une parfaite obscurité, quand il n’y imprime pas des textes et photographies issus de feuilles de journaux. L’œil du spectateur, d’abord pris de sidération devant cette image très inhabituelle et diablement esthétique, doit apprivoiser la matière, décrypter les graphismes qui lui suggèrent parfois une cartographie de lieux inconnus, d’autre fois des nébuleuses ou des galaxies lointaines ou encore le dialogue impromptu entre des visages humains et des formes moins facilement identifiables issues de magazines. Dans un premier temps, la curiosité aiguisée, on aimerait connaître le secret technique de ces créations, puis on se prend à aimer que l’artiste ait emporté ce mystère avec lui, réservant le meilleur à la postérité, la part du rêve.

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Cette première exposition organisée depuis la disparition de l’artiste ouvre une mutation dans l’appréhension de son œuvre. Chaque carton, dessin ou acétate devient le témoin d’une vie et son prolongement dans le temps. Le travail de Jacques Rouby avait depuis plusieurs années suscité un grand intérêt – voire, à bon droit, un réel enthousiasme – parmi les critiques d’art et les écrivains. C’est désormais au public de le découvrir car rares sont les artistes aptes à toucher ainsi l’esprit du regardeur. Isabelle Floch en est parfaitement consciente, c’est pourquoi l’exposition « Jamais vus » sera sans doute suivie de beaucoup d’autres, qui proposeront de nombreux inédits.

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Illustrations : Jacques Rouby, feuilles d’acétate, © galerie La Ralentie.

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