Quand Matisse illustrait Baudelaire

matisse_hazanHenri Matisse, qui illustra plusieurs grands textes littéraires (Mallarmé, Montherlant, Ronsard…), fut sollicité au début des années 1930 par une société de bibliophiles, laquelle souhaitait publier une édition des Fleurs du Mal. Un tel projet pouvait à bon droit susciter l’enthousiasme d’un artiste – d’autres, avant lui, s’y étaient essayés, comme Rodin, Georges Rochegrosse, Lobel-Riche, Mariette Lydis, Georges Rouault. Cependant, l’idée traîna ; elle resta lettre morte jusqu’à la Seconde guerre mondiale. Matisse ne s’y consacra finalement qu’à la fin de l’Occupation, grâce à l’intervention de Louis Aragon. Le livre, qui sortit des presses en 1947, tiré à 320 exemplaires, vient de faire l’objet d’une réédition très soignée en fac-similé (Hazan, 224 pages, 25 €).

L’histoire mouvementée de ce travail, qui faillit ne jamais voir le jour, puisque les dessins originaux de l’artiste furent accidentellement endommagés avant que les lithographies ne soient réalisées, est retracée par Stéphane Guégan (auteur, notamment, d’une incontournable biographie de Théophile Gautier) dans un cahier séparé de 27 pages. Erudit, documenté, passionnant, ce texte inclut en outre des commentaires se rapportant aux poèmes choisis par Matisse. Le lecteur aura tout intérêt à le lire avant même de s’immerger dans la poésie baudelairienne.

Alors que la plupart des illustrateurs des Fleurs du Mal (en plus de ceux précités, on pense aux versions postérieures de Goerg ou Léonor Fini) s’intéressèrent à la noirceur érotique des vers de Baudelaire, Matisse opta pour une approche synthétique destinée, à l’exception de quatre visages masculins (dont un autoportrait et un portrait du poète), à mettre en valeur les muses de l’auteur. Il s’agit là d’une réappropriation, non de reproductions fidèles. Ainsi, même si, parmi les 33 photolithographies, plusieurs consacrent une belle femme noire, il ne s’agit en aucun cas de Jeanne Duval ; on ne retrouvera pas davantage, en regard des dessins illustrant A celle qui est trop gaie ou Confession, le visage d’Apollonie Sabatier. Le peintre, qui faisait poser ses modèles favoris, revisite l’univers polymorphe de l’éternel féminin baudelairien dans une série de visages tracés d’un trait précis et minimaliste, cadrés de manière à occuper toute la page.

Il s’expliqua sur cette méthode singulière, qu’il avait déjà employée auparavant dans ses Ecrits à propos de l’art (1946) :

« D’abord mon premier livre – les Poésies de Mallarmé. Des eaux-fortes d’un trait régulier, très mince, sans hachures, ce qui laisse la feuille imprimée presque aussi blanche qu’avant l’impression. Le dessin remplit la page sans marge, ce qui éclaircit encore la feuille, car le dessin n’est pas, comme généralement, massé vers le centre mais rayonne sur toute la feuille. […] Le problème était donc d’équilibrer les deux pages – une blanche, celle de l’eau-forte, et une noire, relativement, celle de la typographie. J’ai obtenu son résultat en modifiant mon arabesque de façon que l’attention du spectateur soit intéressée parla feuille blanche autant que par la promesse de lecture du texte. »

Le résultat, qui gagne encore en dépouillement par rapport aux illustrations des Poésies de Mallarmé, est tout à fait singulier. Simplicité et synthèse, relevées par des lettrines et des culs-de-lampe en arabesque, se confrontent à la sophistication du texte. La qualité du fac-similé, présenté dans un étui qui transforme l’ouvrage en une forme de livre-objet, permet de saisir le lien subtil qui unit l’artiste au poète.

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