Eloge du décolleté

Marianne_CastaOn avait cru atteindre les limites de la pudibonderie avec la charge menée par Jean-François Copé contre l’ouvrage pour enfants pourtant bien innocent Tous à poil ; mais un pas supplémentaire pourrait avoir été franchi cette semaine. Le Point, hebdomadaire de sérieuse réputation, révélait en effet il y a trois jours un bien austère code de conduite qui serait désormais imposé à son administration par la nouvelle ministre de l’Ecologie, Ségolène Royal. Certaines de ces dispositions, si elles avaient été prises par le premier satrape venu, auraient soulevé un procès en mégalomanie ; l’une d’entre elles – sans doute la plus singulière – concerne l’interdiction du décolleté au sein (si l’on peut dire) du ministère. Information promptement démentie par l’intéressée, certes, mais réaffirmée par le rédacteur de l’article et confirmée par une séquence en caméra cachée de Canal Plus, ce qui contribue à l’accréditer.

Cette mesure de police des mœurs, pour ubuesque qu’elle puisse paraître, n’a d’ailleurs rien d’invraisemblable. On se souvient notamment qu’en 2003, l’ex-ministre de la Famille s’était vivement insurgée contre une affiche publicitaire du fabricant de lingerie Triumph, lequel avait eu l’idée (tout à fait saugrenue…) de présenter trois mannequins en string et soutien-gorge pour promouvoir sa nouvelle ligne de sous-vêtements nommée « Sloggi ». Dans ce genre d’affaire, les arguments supposés appuyer une telle censure varient peu ; il est toujours question de « protection des mineurs » (qui en voient au moins autant sur les plages) et de « dignité de la femme », comme si la représentation du corps, surtout dans un contexte justifié – on ne proposait ni lessive ni pneumatiques, mais de la lingerie – devait être objet de honte ou d’indignité. Chacun se souviendra aussi des croisades menées par l’ancienne candidate à l’élection présidentielle contre la « pornographie », le string, les mangas ; autant d’exemples qui illustrent les priorités d’une « gauche morale » bien-pensante, plus ou moins laïque, mais toujours prompte à recycler la haine du corps monothéiste, qui inspira à Laurent Fabius une petite phrase assassine : « L’ordre juste, c’est juste de l’ordre » et au regretté Philippe Muray son savoureux pamphlet, L’Empire du Bien.

Si, d’aventure, quelques bustes officiels de Marianne aux décolletés plongeants, pour lesquels Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, Laetitia Casta ou Inès de la Fressange posèrent naguère, décorent le ministère, seront-ils eux aussi mis à l’index, relégués dans les caves ? En toute logique, il faudrait leur préférer un de ces bustes d’une froide décence tels qu’on en sculpta sous la présidence de Mac Mahon et son gouvernement d’ordre moral, dont la valeur artistique s’apparente à celle des Vierges sulpiciennes.

Parti probablement d’un puritanisme exprimé sous couvert de féminisme, cette interdiction du décolleté, si elle était confirmée par d’autres sources, aurait un effet dévastateur sur la liberté des femmes, car elle justifierait tous les abus patriarcaux, jusqu’aux diktats comportementaux que les caïds de cages d’escalier imposent aux jeunes filles des banlieues désireuses de porter des vêtements plus seyants que le jogging informe ou le hijab. Elle constituerait en outre une régression sociétale de plus d’un demi-siècle.

Car le décolleté, symbole de féminité par excellence, ne disparut dans l’histoire de l’Occident qu’à de rares périodes, toutes caractérisées par une oppression accrue de la femme et un conservatisme radical. L’Art nous en fournit de multiples exemples à travers le genre du portrait. Présent en Crète (où la femme portait souvent une robe dénudant ses seins), en Grèce, à Rome, le décolleté s’évanouit dans la longue nuit de purgatoire médiévale, pour redevenir un grand classique de la Renaissance dès le XVe siècle. On ne peut oublier la Vierge à l’enfant de Jean Fouquet (portrait d’Agnès Sorel, vers 1455), d’autres représentations de Marie dénudant sa poitrine (chez Giovanni Pedrini, Thierry Bouts). Durant cette période, Lucas Cranach l’Ancien révélait les épaules de ses contemporaines ; Laura, de Giorgione (1506), tout comme Flore de Palma l’Ancien (1520), dévoilait un sein et Piero di Cosimo peignait le buste dénudé de Simonetta Vespucci (1480) ; la Joconde elle-même portait un décolleté. Sans parler, bien entendu, des portraits fort peu couverts, par l’Ecole de Fontainebleau, de Diane… de Poitiers, dont le patronyme prouverait volontiers que la pruderie excessive n’est pas une fatalité régionale…

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Cette tendance se confirma au XVIIe siècle (Madeleine à la veilleuse de Georges de la Tour, Portrait de Marie de Médicis de Van Dyck) et connut son apogée au XVIIIe, jusque dans le célèbre portrait de Marie Antoinette peint par Elisabeth Vigée-Lebrun (1783). Le XIXe siècle, soumis à la stricte morale petite-bourgeoise qui brimait les femmes, ne réserva ses décolletés qu’aux robes de bal, comme en atteste le tableau bien connu de Winterhalter L’Impératrice Eugénie entourée de ses dames d’honneur (1855). Il fallut alors toute la puissance subversive de Gustave Courbet pour proposer des portraits féminins aux décolletés particulièrement échancrés (La Femme au miroir, 1860, Rêverie tzigane, 1869…) hors de tout contexte festif. A la chute de l’Empire, l’ordre moral de la IIIe République cacha davantage encore le corps, dans une volonté de mieux corseter (dans tous les sens du terme) les femmes. Même si, dès les années 1920, les couturiers participèrent à libérer ce corps, ce n’est que dans les années 1950 que le décolleté osa enfin s’afficher, notamment dans le cinéma italien, pour devenir un symbole de la libération des femmes, avec la minijupe, à la fin des années 1960.

Qu’on le veuille ou non, l’histoire nous montre que l’acceptation sociale du décolleté est consubstantiel à l’acquisition par les femmes de libertés et d’autonomisation ; son interdiction marque, en revanche, les ères de régression : il suffit, aujourd’hui, d’identifier les pays où il est condamné pour dresser une cartographie presque parfaite des sociétés patriarcales où les droits des femmes ne sont pas garantis. Sans doute les féministes puritaines, alliées objectives des intégrismes religieux sur ce terrain, rejetteront-elles le décolleté en tant qu’élément de séduction susceptible de faire naître un désir dont elles deviendraient l’objet. C’est pourtant faire litière d’une réalité : porter un décolleté résulte d’un choix purement personnel, comme celui d’une lingerie, d’une coiffure, etc. C’est donc pour chaque femme une saine expression de sa liberté, de son droit le plus absolu à se vêtir comme elle l’entend.

Il est d’ailleurs significatif que l’illustration archétypale de la pudibonderie imbécile se rapporte au décolleté et soit le fait de Tartuffe : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir : / Par de pareils objets les âmes sont blessées, / Et cela fait venir de coupables pensées. » Les tenants, avérés ou non, de la « puritanitude » pourraient y réfléchir, sous peine de glisser de Tartuffe vers Les Précieuses ridicules

Aux Etats-Unis, au Canada, en Grande Bretagne, pays où l’on se montre très attentif au statut de la femme, on célèbre chaque année une Journée nationale du décolleté. Pourquoi, pour mettre fin à cet incident fâcheux, ne pas suivre cet exemple en France où les journées commémoratives se multiplient à l’envi ? Et pourquoi ne pas symboliquement choisir, dès l’an prochain, la date du 24 avril, jour où Le Point dévoila l’information ?

Illustrations : Buste de Marianne (Laetitia Casta), photo D.R. – Gustave Courbet, La Femme au miroir, 1860, Bâle, Kunstmuseum.

2 réflexions au sujet de « Eloge du décolleté »

  1. Article intéressant; toujours provocateur à ce que je..lis! Et si notre amie Ségolène avait voulu défendre celles qui ne peuvent plus se permettre 1 décolleté, pour mout raisons? (et dont je fais partie) !!?

    Blague à part, je doute qu’elle ait pensé prendre une mesure aussi…urgente dans le contexte actuel et surtout, aussi ringarde!

    Amitiés
    Awa

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