« Dans l’œil du Minotaure » ou les multiples vies de Roland Dumas

« Sans doute béni par tous les dieux de l’Olympe, car celui de l’Eglise catholique m’est moins familier, j’ai eu une vie exceptionnelle, non exempte de coups et blessures. » Tel est l’incipit du dernier recueil de souvenirs publié par Roland Dumas, sous le titre Dans l’œil du Minotaure (Le Cherche midi, 336 pages, 17,80 €). Même si la comparaison doit l’agacer – il préférait la terminologie de ministère des Affaires étrangères à celle de ministère des Relations extérieures qui « sentait un peu trop son Talleyrand à [son] goût » – on ne peut s’empêcher d’établir quelques parallèles entre l’auteur et le prince de Bénévent, son lointain prédécesseur. A commencer par cet incipit qu’il n’aurait certainement pas renié.

Les traits communs ne manquent pas : même élégance ironique et distante, même canne, même goût pour les mots d’esprit parfois cruels, la bonne chère, les beaux objets, le libertinage, même prédilection pour la fréquentation des princes et des individus plutôt « borderline ». Certaines citations de Talleyrand, comme « en politique, il n’y a pas de convictions, il n’y a que des circonstances », « il y a une chose plus terrible que la calomnie, c’est la vérité » ou, plus encore, « dans les grandes circonstances, faites donner les femmes » ne seraient d’ailleurs pas incongrues au cœur de ce livre de souvenirs.

D’une plume racée, et parfois acérée, Roland Dumas brosse ici les portraits de quelques personnages qui croisèrent son étonnante trajectoire, ou le labyrinthe de ses vies, comme il se plaît à dire: avocat, député, ministre, amateur d’art, chanteur d’opéra. Aux murs de cette galerie, sont accrochées plusieurs figures de l’art et de la littérature dont il fut parfois l’avocat et toujours l’ami : Georges Bataille, André Masson, Picasso, Jean Genet, Pierre Guyotat, Luciano Pavarotti, Maria Murano. « Seul l’art m’a forgé en profondeur car il a l’éternité devant lui », avoue cet esthète avisé.

Dans ces pages, les hommes politiques ne sont toutefois pas négligés (François Mitterrand, traité en deux chapitres distincts, Jean-Marie Le Pen, Mikhaïl Gorbatchev, Hafez El-Hassad), sans oublier son complice du barreau, Jacques Vergès. Tous, précise l’auteur, ont en commun le « sens de la provocation ». Un sens dont on devine qu’il est à ses yeux une qualité majeure, appréciée et… partagée.

Chaque chapitre recèle une foule d’anecdotes, assez passionnantes, parfois insolites. Ces portraits sont vivants, curieux, animés et jamais dénués d’humour. A l’improviste, ils offrent à Roland Dumas le loisir de se livrer, mais aussi… de régler quelques comptes, non sans férocité jubilatoire.

Ainsi, lorsqu’il évoque « les eunuques de la pensée, les philosophes aux mains pures mais qui se révèlent manchots », une très médiatique chemise blanche se profile sous l’allusion. D’autres fois, quelques mots suffisent à l’auteur pour exécuter efficacement une cible explicitement nommée : Régis Debray est ainsi qualifié de « guérillero germanopratin », Bernard Kouchner, d’« homme précautionneux s’il en est […] avec le grand sens de la solidarité qui le caractérise. » Quant à Nicolas Sarkozy, l’ancien président du Conseil constitutionnel semble prendre un malin plaisir à préciser qu’il « s’empêtra les talonnettes dans un projet de musée de l’Histoire de France à forte connotation identitaire. »

Même ses amis ne sont pas toujours épargnés car, lorsqu’il écrit « Mitterrand avait déjà ce côté méfiant vis-à-vis de la finance, dont il s’est accommodé par la suite », un mot vient spontanément au lecteur : in cauda venenum

Mais il faut admettre que l’homme est d’expérience et que son âge lui permet de ne pas se perdre en précautions oratoires. C’est pourquoi, lorsque le texte y invite, il n’hésite pas à porter un jugement sans concession sur l’actualité la plus sensible. Evoque-t-il la Libye, c’est pour préciser : « « Ne vaut-il pas mieux un régime autoritaire que l’anarchie ? » En disant cela, je sais que je vais m’attirer les foudres de tous les bien-pensants, les va-t-en-guerre qui gesticulent dans le sillage du philosophe et des bobos qui « tiennent » les médias. » Son opinion s’éloigne tout autant de la doxa lorsqu’il aborde les événements de Syrie et la fourniture d’armes à une mosaïque incontrôlable de rebelles (« On s’engage sur la voie dangereuse de la guerre avec les pays de la région ») ou qu’il juge la politique étrangère de l’actuel gouvernement (« Je n’allais pas prendre mes instructions à Washington comme c’est le cas aujourd’hui »).

Et l’on attend, non sans intérêt, ses révélations sur l’exécution de Kadhafi qui fait ici l’objet de ce commentaire sibyllin : « Je compte pouvoir dire un jour à qui profite le crime. » Ultime bluff d’un vieux routier de la politique ? Ce n’est pas si sûr. Car le magicien a plus d’un tour dans son chapeau. Comme il l’écrit sans détour : « Quand il y avait un coup un peu tordu à faire, il [François Mitterrand] savait qu’il pouvait toujours compter sur moi. » La phrase fait écho à un mot célèbre : « Mitterrand avait deux amis avocats, Badinter pour le droit et Dumas pour le tordu. » Car l’auteur pratique l’art du cynisme assumé – une stratégie qui le rend finalement plus sympathique que tous les faux vertueux donneurs de leçon qui occupent quotidiennement les ondes.

Parmi les portraits de ce livre, l’un se révèle particulièrement intéressant : celui de Jacques Lacan dont Dumas fut le conseil. Quelques erreurs se glissent çà et là : Sibylle Lacan ne se joignit jamais à sa demi-sœur Judith Miller dans le procès que cette dernière intenta à Elisabeth Roudinesco pour un court passage de son livre, Lacan, envers et contre tout ; les séminaires de Lacan n’eurent pas lieu au Collège de France, mais rue d’Ulm, dans la salle Dussane de l’E.N.S. Pour autant, l’auteur brosse une esquisse singulière et drolatique du psychanalyste. Il y évoque, comme il se doit, L’Origine du monde de Gustave Courbet, « œuvre unique dans tous les sens du terme, qui nous renvoie aux sources mêmes des mystères de la vie », que Lacan conservait dans sa maison de campagne de Guitrancourt. Le lecteur restera toutefois sur sa faim : le mutisme de l’avocat quant aux pérégrinations discrètes de la toile consécutives au décès de Lacan (que j’avais esquissées dans mon essai sur ce tableau) relève peut-être, il est vrai, du secret professionnel… On regrettera surtout qu’un amateur d’art aussi érudit que Roland Dumas se soit laissé abuser par le récent article à sensation d’un magazine consacré à la « découverte » du visage de cette œuvre emblématique – une fable que je m’étais attaché à dénoncer, dans la presse et dans deux papiers de ces colonnes (ici et ).

Sans doute cet ouvrage élargira-t-il le cercle des adversaires de l’auteur, dont certains, depuis longtemps, voient en lui l’image du Malin. Mais ce jugement ne relève-t-il pas de l’excès ? Dans le Faust de Gounod, le rôle de Méphisto est réservé à une voix de basse ; or, dans sa jeunesse, Roland Dumas pratiquait le bel canto dans le registre du ténor, à l’image du comte Almaviva du Barbier de Séville

Il faut dire que l’avocat ne fait rien pour se forger une image de parangon de vertu, par exemple  lorsqu’il affirme: « Pour moi, il ne peut y avoir de tabous ; on m’a reproché ma vie amorale (au sens étymologique du terme). La morale bourgeoise est ridicule ; sauf pour ce qui touche au crime, mais il y a des lois pour y remédier. La liberté reste dans l’imagination de l’homme. » Ce discours fait plaisir à entendre, car il n’est plus guère répandu, même au sein d’une Gauche de plus en plus engluée dans la moraline bien-pensante qu’elle avait jadis eu vocation de combattre.

Dans son chapitre conclusif, non sans nostalgie, Roland Dumas dit chercher « vainement les Picasso, Genet, Lacan, Mitterrand ou Gorbatchev d’aujourd’hui. » Rien de surprenant : il appartient à une génération politique et intellectuelle bien particulière, celle qui regroupait encore un personnel cultivé, audacieux, désinvolte ; une génération progressivement remplacée par une autre, trop souvent inculte, pusillanime et contaminée par le virus du politiquement correct.

Illustrations : Antoine-Louis Barye, Thésée combattant le Minotaure , 1843 – Charles-Maurice de Talleyrand, d’après le baron Gros, gravure.    

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