Gustave Courbet et la toque du bedeau

Situés dans l’échancrure que le paysage d’Un Enterrement à Ornans dessine sur l’horizon, séparant le personnel officiant du public – notables et paysans – les deux bedeaux apportent une note d’un rouge aussi éclatant qu’incongru au cœur de cette composition de brun, de noir, d’ocre et de terre, çà et là maculée de blanc. Gustave Courbet les a voulus ainsi. L’épaule droite de l’un se superposant à l’épaule gauche de l’autre, ils semblent former un curieux être bicéphale. Comme si le rouge de leur costume n’avait pas suffi, le peintre surmonta leurs improbables trognes rubicondes au nez proéminant, aussi étonnantes que celles des Mangeurs de ricotta de Vincenzo Campi (vers 1580, Musée des Beaux-arts de Lyon), d’une toque à palmettes de même couleur. Un peu gauches dans cette tenue d’apparat, les deux bedeaux ressembleraient volontiers aux caricatures de magistrats qu’exécutait impitoyablement Honoré Daumier. Leurs noms sont aujourd’hui connus : le vigneron aisé Jean-Baptiste Muselier et le modeste cordonnier Pierre Clément.

A l’époque, la toile, par ses dimensions gigantesques jusque là réservées à la peinture d’Histoire, marque une rupture dans la tradition picturale et, donc, dérange une critique toujours prompte à passer à côté de la modernité. Et ces deux personnages, trop visibles pour échapper au spectateur, font naturellement l’objet de quolibets. Plus tard, Champfleury, dans son ouvrage Grandes Figures d’hier et d’aujourd’hui, prit cependant leur défense et nota :

« Ces bedeaux m’amusent singulièrement, ils me réjouissent, donc ils ne sont pas laids. Non, tu n’es pas laid, Pierre Clément, avec ton nez plus rouge que ta robe ; console-toi, Jean-Baptiste Muselier, de ce que disent les folliculaires ; entre au cabaret et boit une bouteille de plus ! Chose étrange, on dit le plus grand mal de ces bedeaux à la mine réjouissante, et personne n’a songé à entamer la question de la laideur de l’homme d’affaires, si bien représentée par un personnage à la mine blême, aux lèvres minces, à la propreté sèche et froide qui indiquent les mesquineries de la vie. Voilà un portrait d’homme laid, économe et prudent, rangé et vertueux. Voilà la laideur. »

L’une des deux toques figurant dans le tableau a subsisté. Elle vient d’être offerte par la paroisse d’Ornans à l’Institut Gustave Courbet. Heureuse initiative qu’il convient de saluer. Les visiteurs qui se rendraient à Ornans pourront donc voir cette relique, sous vitrine, dans la salle d’accueil de l’Institut (6, rue de la Froidière).

Illustrations :  Gustave Courbet, Un Enterrement à Ornans (détail) – Gustave Courbet, Un Enterrement à Ornans – Toque de l’un des bedeaux (© Institut Gustave Courbet).

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