Rupert Murdoch ou les vices d’une sacro-sainte « vertu »

« Ce sont toujours les plus vicelards qui vous font la morale ». Cet aphorisme signé  Louis-Ferdinand Céline pourrait s’appliquer à une foule de professeurs de vertu dont la face sombre – songeons aux turpitudes fiscales et sexuelles des principaux télévangélistes américains – finit presque toujours par être découverte. Généralement, les coupables se sortent plutôt bien de tels tracas, après quelques actes de contrition, la promesse (rarement tenue) de ne pas récidiver et une période de silence dont la durée reste inversement proportionnelle à la crédulité de leur public.

S’agissant du scandale qui, depuis quelques mois, ébranle l’empire médiatique de Rupert Murdoch, les conséquences pourraient se révéler plus dévastatrices, bien que l’on ne puisse préjuger de la capacité du magnat madré à rebondir. Sa promptitude à renvoyer, avec un courage qui force l’admiration, toute responsabilité sur ses collaborateurs lors de son audition du 19 juillet dernier devant la commission de la chambre des Communes semble déjà très significative, même si cette manœuvre d’évitement n’a guère convaincu. Ses propos, le 10 août suivant, à l’occasion de la publication des résultats annuels de son groupe, indiquent également qu’il entend se maintenir à la barre.

Ce scandale, toutefois, s’impose comme un révélateur. Non seulement le révélateur d’un mode de gouvernance et de pratiques professionnelles dénués de scrupules, mais encore, comme le soulignait avec clairvoyance Céline, de la tartuferie endémique à tous les systèmes fondés sur le puritanisme. Car coexistent dans l’empire Murdoch deux univers qu’il est plutôt savoureux d’explorer.

D’un côté, l’homme se rattache à la mouvance ultraconservatrice. Sans doute l’épithète s’applique-t-elle à sa conception de l’économie ; les titres de presse sérieux qui lui appartiennent, le Times et le Wall Street Journal notamment, en font foi. Sans doute aussi s’applique-t-elle à un engagement politique calqué sur les positions des ultras du parti Républicain américain. Mais elle concerne surtout une vision puritaine du monde, de la vie, des rapports sociaux, de la « vertu » fondée sur la promotion d’une « morale » qui n’est rien d’autre que la moraline que dénonçait Nietzsche, essentiellement axée sur une diabolisation du sexe.

Ses alliances, ses partenariats, ses réseaux relationnels le suggèrent. Ce n’est en effet pas un hasard si, en 1997, son groupe s’est offert, le Family Channel, une chaîne câblée du télévangéliste Pat Robertson, haute figure de la droite chrétienne intégriste des Etats-Unis, dont l’imbécilité des propos atteint depuis longtemps des sommets (le 11 septembre était pour lui une punition divine contre un pays qui n’avait recherché que « la santé, la prospérité, les plaisirs matériels et le sexe » ; il voyait dans le cyclone Katrina une autre vengeance divine contre un pays où l’on pratiquait l’IVG, etc.).

Ce n’est pas non plus un hasard si, un an plus tard, le très conservateur Jean-Paul II lui attribua le grade de commandeur de l’ordre de saint Grégoire-le-Grand, une distinction peu fréquemment décernée à un non-catholique et destinée, comme le notait The Independant en février 1998, à récompenser un « personnage sans tache ». Ce dont doutaient beaucoup de fidèles qui, à l’époque, protestèrent. Il est vrai que l’homme d’affaires avait consenti de très généreux dons au diocèse de Los Angeles… Wojtyla ne faisait que renouer avec les pratiques douteuses des indulgences, en particulier celles du pape Jean XII que Voltaire accusait de « faire argent de tout ».

Cependant, plus que ses alliances, c’est la ligne éditoriale des media qu’il contrôle qui atteste d’une obsession maladive du sexe. On a souvent avancé que ses tabloïds, notamment News of the World et The Sun, appartenaient à la « presse de caniveau ». « Presse de latrines » serait probablement un qualificatif plus approprié, tant les articles consacrés aux affaires d’alcôve des vedettes de la chanson, du cinéma, du sport ou de la politique y abondent, rivalisant de bassesse, tant sur le fond que dans la forme – une trivialité de style qui constitue, en quelque sorte, une marque de fabrique dans l’art (aussi peu innocent que peu vertueux) de faire et défaire une réputation.

Force est de constater que cette ligne éditoriale rencontre un vif succès : les tabloïds affichent dans le monde anglo-saxon de confortables bénéfices alors que les titres sérieux du groupe restent généralement déficitaires. Rien de très étonnant à cela car les sociétés puritaines se délectent toujours des frasques de leurs contemporains sous couvert de les condamner. Le puritanisme n’est pas, comme on pourrait le croire, la haute expression d’un idéal ascétique ; il constitue au contraire un terreau fertile pour le voyeurisme issu des frustrations qu’il génère, une obsession morbide de la sexualité proche de la névrose. De ce point de vue, le patron de presse s’impose comme un archétype, au point d’avoir été surnommé par ses confrères Dirty digger, équivalent anglo-saxon de notre fouille-merde.

Pour autant, se livrer à la dénonciation de comportements prétendus immoraux des personnes publiques, leur demander des comptes ou, plus généralement, les jeter en pâture à la vindicte populaire, suppose d’adopter pour soi-même une conduite éthique irréprochable. Or, le scandale des écoutes a prouvé qu’il n’en est rien, en mettant en lumière l’autre face du système Murdoch qui repose sur une hypocrisie particulièrement cynique. Récemment, le journaliste Michael Wolff publia un portrait du magnat de la presse ; il y cite son opinion au sujet d’Internet : « un repaire de pornographie, de voleurs et de pirates ». Des propos d’un conservatisme consternant, mais plutôt piquants au regard de ce que nous savons aujourd’hui, y compris ce que nous savons des méthodes employées par l’édition européenne du Wall Street Journal que vient de mettre à jour The Guardian : une augmentation artificielle de la diffusion du journal via des entreprises (récompensées par des articles élogieux de pure complaisance) dans le but d’augmenter les tarifs des encarts publicitaires. Une méthode, précisément, de voleurs et de pirates.

Il y a toutefois plus piquant encore. En 2010, la très conservatrice chaîne Fox News, qui appartient au groupe de Rupert Murdoch, s’est sentie investie d’une mission : contacter les principaux donateurs de Wikipedia (dont Google et Microsoft) pour dénoncer la présence sur l’encyclopédie en ligne de contenu « pornographique et pédophile ». L’art est bien entendu visé par cet acte de délation, notamment à travers de dangereux subversifs : le graveur Martin van Maele (1863-1926), les peintres Carl Larsson (1853-1919) et Paul-Emile Mangeant (1858-1938) dont les œuvres ne présentent pourtant pas la vulgarité des célèbres « page three girls » du Sun.

Or, on se demande pourquoi Fox News ne s’est pas aussi attaquée, dans sa « croisade morale », à Direct TV, (un bouquet payant racheté par Murdoch à General Motors), lequel diffuse plusieurs chaînes pornographiques, ou à Sky Italia (appartenant à News Corp, du groupe de Murdoch, qui réalise chaque semaine un chiffre d’affaires de 2,6 millions de dollars en vendant des vidéos pornographiques à la demande) ou encore à l’éditeur Harpers Collins (fleuron, lui aussi, de Murdoch), dont l’un des plus grands succès commerciaux est un livre de la vedette du X Jenna Jameson au titre évocateur : How to make love like a porn star

En matière de tartufferie, le milliardaire, chantre de la vertu, mais acteur majeur de la diffusion d’une pornographie qu’il condamne, pulvérise ici bien des records. Romain Gary avait raison lorsqu’il écrivait, en 1965, les lignes suivantes : « Je vais traiter de la bombe à hydrogène par le biais de la pornographie sexuelle parce que cette époque très éclairée continue à faire de la pornographie et de la perversion une notion exclusivement confinée dans le domaine de la sexualité. Qu’il y ait une pornographie de la science, de la pensée conceptuelle, de la logique, de l’idéologie ne nous vient pas à l’esprit. N’est pornographique, c’est-à-dire inacceptable pour la morale, que ce que vous faites avec votre cul. Voilà. Montrer « ça » en public est une obscénité, faire « ça » en public un immondice pornographique ; « penser » la bombe, la destruction du monde, l’organiser, la préparer, ne l’est absolument pas, du moment que vous ne vous déculottez pas. Une putain est méprisable parce qu’elle vend son truc, le savant qui fait la même chose, le truc étant son cerveau, et le risque, la destruction de cent million d’hommes, n’est pas une prostituée. Je n’y peux rien : c’est comme ça. »

Illustrations : Panneau « No Sex » – Trois œuvres considérées « pornographiques » ou « pédophiles» par Sky News : Martin van Maele, gravure pour Thais, d’Anatole France – Paul-Emile Mangeant, Rêves d’été – Carl Larsson, Les Trois fils de Mannus, gravure.

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