Portraits du Liban (4/5): Le regard du peintre Alfred Tarazi sur le Proche-Orient

Le « 911 » est le numéro d’appel d’urgence couramment utilisé aux Etats-Unis. L’équivalent du « 112 » Européen. Mais si « 112 » ne revêt aucune signification symbolique, « 911 » (ou 9/11) reste gravé dans les mémoires comme l’une des abréviations du 11 septembre 2001. Et c’est sur cette ambivalence que repose le titre de l’exposition qui fut accueillie le mois dernier par la galerie d’art contemporain beyrouthine « The Running Horse » : Dial 911 for the new Middle-East.

Il y a, dans cet intitulé, une part d’ironie assez amère qui renvoie les parties dos à dos et se confirme dans les œuvres exposées, lesquelles puisent une grande part de leur inspiration dans l’univers aujourd’hui culturellement mondialisé de la BD et du Pop Art (cartoons, comics, etc.). A partir de ces œuvres, s’appuie en outre une réflexion rétrospective sur 10 années d’instabilité mondiale et régionale, avec pour toile de fond la guerre d’Irak, les conflits communautaires et le terrorisme.

Ainsi en est-il de l’installation kitsch à base de néon (9/11 Stereotypo) exposée par le collectif artistique et agence de communication Penguin Cube (Tammam Yamout, Wissam Bou Assi et Josette Khalil). Cette sculpture, qui représente un avion percutant les Twin Towers, symbolise pour ces créateurs l’utilisation qui fut faite de l’événement pour légitimer aux yeux du monde une guerre dont on sait aujourd’hui qu’elle fut fondée sur un mensonge (la présence d’armes de destruction massive en Irak), argument qui relégua au second plan la dimension pourtant saisissante de la tragédie humaine et même l’exploita à des fins (géo)politiques.

Une autre guerre, celle qui opposa Israël et le Liban, a inspiré à Nadim Karam (un artiste confirmé) une série de croquis réalisés en juillet 2006, alors qu’il s’était exilé à Londres avec sa famille pour fuir les bombardements. Ces dessins minimalistes, qui ne sont pas sans rappeler ceux que Wozniak publie chaque semaine dans Le Canard enchaîné, furent saisis sur le vif par l’artiste alors qu’il suivait, sur les principales chaînes d’information, le déroulement des combats. Le titre de cette installation qui occupait tout un mur, The Beirut Series and its effects on global warming, joue, là encore, sur les mots avec un évident sens de la dérision.

Lors du vernissage, une performance (Under the Carpet) fut proposée, au cours de laquelle trois musiciens improvisaient un morceau délibérément anxiogène autour d’un film projeté sur grand écran. Celui-ci se composait d’un montage de séquences issues de chaînes d’information en continu, qui traitaient, en alternance, du 11 septembre et de l’assassinat du Premier ministre libanais Rafic Hariri. L’ensemble mettait l’accent sur les victimes et les secouristes. Cette performance, dont on pouvait regretter qu’elle fût un peu trop longue car la force évocatrice des scènes se suffisait à elle-même sans nécessiter une mise en boucle, avait le mérite de faire sens. Elle liait en effet deux événements qui bouleversèrent, pour le premier le monde, pour le second toute une région, et dont les effets déstabilisateurs n’ont pas fini de se propager.

Enfin, la plus grande partie de l’exposition réunissait des œuvres du jeune artiste plasticien libanais Alfred Tarazi (né en 1980) qui mène une double réflexion, sur les conséquences du 11 septembre et celles de la guerre civile qui déchira le Liban à partir de 1975.

D’un côté, Alfred Tarazi observe que l’intervention américaine qui suivit l’attaque des tours jumelles marque toujours durablement le paysage géopolitique du Proche-Orient en opposant deux mondes, l’Occident et le monde musulman. Une dichotomie entretenue entre le « Bien » et le « Mal » dont les contours semblent d’autant plus insaisissables aujourd’hui que le « modèle américain », consumériste, tente ici de s’imposer, comme une strate supplémentaire, sur le modèle local existant ; ce qu’illustrerait volontiers ce dommage collatéral à la gastronomie qu’est le « McArabia », un sandwich créé par une célèbre marque de restauration rapide supposé concilier hamburger, viande halal et pain arabe.

Parallèlement, l’artiste travaille sur ce qu’il nomme un « projet de mémorial » qui se fonde sur une démarche de réconciliation nationale libanaise post guerre civile. Sans doute celle-ci fut-elle menée volens nolens par les politiques, notamment à travers la loi d’amnistie de tous les crimes commis pendant cette guerre, mais cette initiative présente aux yeux d’Alfred Tarazi le défaut majeur de n’avoir jamais associé à sa réalisation la population et ses multiples communautés. C’est ce travail collectif, en mémoire des victimes anonymes, donc jusqu’à présent, inexistantes (150 à 200.000 selon les estimations), que l’artiste appelle de ses vœux.

 

D’un point de vue esthétique, cette démarche traduit de manière fidèle la complexité de la situation locale, moins dans un souci de prendre parti que de susciter un large questionnement. L’une des techniques qu’emploie l’artiste, le collage digital de grand format, y participe en mettant en lumière d’intéressants (et dérangeants) télescopage géographiques et temporels où les héros symboliques semblent les grands perdants. Ainsi, New York, September 11 2001 représente-t-il, sur fond (noir et blanc) de tours s’effondrant, la fuite de Wonderwoman et de plusieurs colombes. Sur d’autres collages, avec en arrière-plan l’attaque de Pearl Harbour ou celle de l’ambassade américaine à Beyrouth de 1983, se profilent Superman, puis le même héros portant dans ses bras le cadavre de Wonderwoman. Une autre œuvre, Ya Zalimni, dévoile le visage en larmes de la statue de la Liberté qui apparaît sur une carte du Proche-Orient.

Dans une réunion de huit sérigraphies, l’artiste, en se réappropriant les personnages de Roy Lichtenstein, propose encore des affiches publicitaires pour une énigmatique Beirut Spy Academy (Your ultimate regional training ground, Leave no question unanswered, etc.). Les dialogues inscrits dans les bulles sont autant d’allusions codées à l’histoire libanaise contemporaine. Ainsi, lorsqu’une femme pose la question, en apparence anodine, « Where were you on Valentine’s day in 2005 ? », se profile en réalité la date de l’assassinat de Rafic Hariri.

Avec How I learned to stop worrying and love Islam, œuvre assez étrange car démarquée de l’unité esthétique de ses voisines, Alfred Tarazi livre un autoportrait, triptyque aux couleurs acidulées où il se représente en imam chiite entouré de deux femmes portant le voile à la manière des sunnites, lesquelles posent devant des écrans de télévision dont les images, en partie brouillées, semblent issues de films érotiques.

Une autre œuvre, enfin – sans doute la plus forte de cette exposition – résume toute la complexité de la société libanaise, Independence 55. Il s’agit de la représentation d’un Beyrouth apocalyptique peuplé de figures emblématiques empruntées au monde occidental et au monde musulman entremêlées de manière chaotique, parmi lesquelles se trouvent une statue de la Liberté dénudée et armée d’un fusil, un Bibendum Michelin en larmes s’enfuyant (possible jeu de mots graphique entre « tires », les pneus et « tears », les larmes), des enfants et un improbable Ronald McDonald arborant, dans une main, le drapeau saoudien (donc sunnite, supposé pro-américain) et dans l’autre le sabre d’Ali (donc chiite, supposé pro-iranien). Cette réunion de trois symboles (le consumérisme américain et les deux principaux courants de l’Islam) en un unique personnage n’a naturellement ici rien d’anodin.

Comme la plupart des plasticiens contemporains, Alfred Tarazi observe le monde qui l’entoure. Le regard qu’il porte, empreint d’un humour assez décapant, témoigne de l’engagement politique (au sens noble du terme) qui anime beaucoup de créateurs du Proche-Orient. Il sera intéressant de suivre l’évolution de cet artiste à l’œuvre prometteuse.

Illustrations : Alfred Tarazi, How I learned to stop worrying and love Islam, Nadim Karam, The Beirut Series and its effects on global warming (2 dessins), Alfred Tarazi, Beirut Spy Academy (2 sérigraphies, 100 x 70 cm)  © Alfred Tarazi, Nadim Karam.

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