« Le Déni des cultures » d’Hugues Lagrange

 L’ignorance pratique, volontaire ou non, des cultures s’inscrit comme une spécificité assez française qu’illustre autant le monde des affaires que la sphère intellectuelle. Etant conduit à enseigner le management interculturel, je mesure chaque année combien mes étudiants (de niveau Master ou MBA) se passionnent pour ce domaine qu’ils n’avaient, pour la plupart, jamais abordé auparavant dans leur cursus. Etant aussi conduit à conseiller des entreprises dans leurs démarches internationales, j’observe combien il est difficile de convaincre les décideurs de l’importance de maîtriser la culture de leurs partenaires étrangers pour négocier ou collaborer plus efficacement avec eux. Le vieux mythe ethnocentrique, que l’on pourrait résumer à « les affaires se traitent de la même manière partout » reste profondément ancré dans les esprits, autant que le sont les préjugés et les stéréotypes. Voilà pourquoi il résulte des statistiques que 60% des échecs internationaux (commerciaux, fusions-acquisitions, etc.) restent dus à des incompréhensions et malentendus interculturels. Les piètres performances de notre commerce extérieur trouvent là, qu’on le veuille ou non, une partie de leur origine.

S’agissant de la sphère intellectuelle et du pouvoir politique, la situation se révèle plus inquiétante encore. Car la conscience de ce que représentent les cultures existe, mais tout est délibérément mis en œuvre pour nier l’influence que celles-ci exercent sur les individus. Par un aveuglement tenace, on se trompe d’argument en laissant croire que « tous les hommes sont pareils » au lieu d’affirmer tout simplement qu’ils sont égaux.  Nuance capitale ! Le principe d’égalité ne saurait être discuté ; en revanche, la réalité nous confronte à des groupes humains dont les valeurs, les comportements et la vision du monde diffèrent en raison, précisément, de leurs cultures d’origine.

Les motivations de ce déni sont, naturellement, politiques. Schématiquement, pour la gauche, il s’agit de ne pas stigmatiser telle ou telle communauté, quitte à inventer un monde digne des Bisounours et pour la droite, de préserver à tout prix l’ordre social. Ces deux attitudes s’opposent cependant à toute logique, surtout lorsque les uns et les autres exhortent à la tolérance. Car prôner la tolérance tout en niant les cultures est un non-sens : tolérer les comportements et les pratiques de « l’autre » implique que ceux-ci diffèrent de ceux du groupe dominant ; or, cette différence ne saurait trouver de justification que culturelle ou socioculturelle.

Par ailleurs, croire que la mise en lumière des cultures reviendrait à encourager les préjugés racistes de l’extrême droite est une erreur. Ce qui fait le lit de l’extrême droite, c’est le déni par certaines élites du réel vécu par le citoyen lambda au quotidien.  C’est la peur plus ou moins inconsciente de l’altérité en tant que différence constatée, mais inexpliquée. Avec, en perspective, la crainte de conflits de cultures qui, s’ils venaient à éclater, feraient le jeu de ceux qui en agitent l’épouvantail. En d’autres termes, tolérer pour tolérer n’est pas une fin en soi que l’on pourrait imposer au nom d’un humanisme qui dépasse souvent ceux auxquels ce message s’adresse ; pour tolérer l’effet (un comportement), il faut d’abord en comprendre la cause (un système de valeurs culturel).

 Entre bonnisme et bien-pensance, une large partie de l’intelligentsia a érigé le fait culturel en tabou suprême. Et malheur à celui ou celle qui aurait l’audace d’enfreindre la règle tacite de l’omerta. La récente publication du passionnant essai d’Hugues Lagrange, Le Déni des cultures (Le Seuil, 350 pages, 20 €) en apporte la preuve. Après avoir étudié pendant dix ans les populations immigrées installées en val de Seine et dans la région nantaise, ce sociologue du CNRS, professeur à Sciences Po, établit un état des lieux en rupture avec la « ligne officielle » des sciences sociales ; il ose évoquer un lien de corrélation qui existerait entre la délinquance et les origines culturelles de ses auteurs. De plus, son étude le conduit à avancer que, parmi les acteurs de cette délinquance, les jeunes issus de l’immigration récente en provenance de la région du Sahel sont quatre fois plus représentés que les jeunes autochtones, les adolescents d’origine maghrébine ne l’étant que deux fois plus, comme ceux originaires du Golfe de Guinée, alors qu’ils sont tous soumis au même environnement socio-économique dans les « ghettos » urbains.

Enfin, l’auteur pense que le comportement des jeunes délinquants n’est pas dû à un manque d’autorité parental, mais à un excès d’autoritarisme allié à une disqualification des femmes (les mères étant souvent bien plus jeunes que les pères et reléguées à un rang « inférieur ») dans des familles polygames ou à large fratrie – un schéma typique des cultures patriarcales, hypertrophié par un exil dont les mauvaises conditions sont mal vécues. Par son approche scientifique rigoureuse, Hugues Lagrange examine en détail la situation des banlieues, le statut des femmes, les chiffres de la réussite scolaire, la tentation intégriste, le chômage, la démographie, l’exacerbation de la tradition, la quête d’identité et la précarité. Il se livre en outre à une intéressante mise en perspective avec des pays gérant, comme la France, de forts flux migratoires et propose des éléments de réponse pour sortir de l’impasse.

Hugues Lagrange n’a rien d’un provocateur, pas plus que d’un idéologue d’extrême droite que l’on pourrait soupçonner de racisme ; ses propos sont tranchés, mais présentés avec beaucoup de nuances, une rigueur et une honnêteté intellectuelle sans faille. Cependant, l’ouvrage par lequel il enfreint le tabou culturel lui vaut d’être le centre d’une vive polémique. Les bonnes âmes ne lui pardonnent pas de mettre à jour leur soumission au culte du politiquement correct – et rien n’est plus féroce qu’un bien-pensant contrarié… Chacun rivalise donc de mises en cause gratuites, quant à sa méthode, la grille de lecture de ses travaux ; on traque les éventuelles contradictions de l’auteur quitte à se référer à ses ouvrages les plus anciens et, naturellement, on l’accuse d’avoir créé un argumentaire pour nourrir les thèses de l’extrême droite. Bref, faute de se situer sur le terrain du débat, on tente de le décrédibiliser.

 Pourtant, il y aurait eu, dans ce livre, matière à d’intéressantes discussions, comme lorsque Hugues Lagrange évoque, de manière si nuancée qu’elle demanderait clarification, de possibles « dispositifs de médiation ou de justice de paix qui représentent [les] diversités culturelles » tout en ajoutant : « Entre le déni des minorités culturelles qui caractérisent les discours laïques classiques et les cours arbitrales qui appliquent les dispositions de la charia, il existe d’autres voies. » Car une remise en question, même très encadrée, du principe de territorialité des lois, qui est le droit commun en France et dans la plupart des démocraties, pour introduire un embryon de personnalité des lois applicable à telle ou telle minorité n’est pas sans danger. Outre qu’elle constituerait une entorse aux principes d’égalité devant la loi et de laïcité républicaine, une telle tentative ouvrirait une brèche dans laquelle pourraient s’engouffrer tous les communautarismes et les intégrismes religieux, toujours prompts à profiter d’une situation qui leur permettrait d’imposer leur vision du monde. Conditionner l’accès à ces juridictions arbitrales au « fait que les protagonistes acceptent d’être jugés dans ce cadre » semble à l’auteur un garde-fou contre d’éventuels abus. Sans doute le serait-il, au moins partiellement, dans une culture individualiste (au sens qu’en donne le psychologue Gert Hofstede) comme la nôtre ; on peut en revanche douter de son efficacité, s’agissant de cultures communautaristes patriarcales où le comportement des individus reste fortement dépendant de la pression sociale que le groupe exerce sur eux.

Le débat qui pourrait s’ouvrir autour d’un tel thème serait à l’évidence bien plus enrichissant que toutes les attaques gratuites dont Hugues Lagrange a, jusqu’à présent, été victime.

Illustrations : Hugues Lagrange – Banlieue (photos D.R.). 

6 réflexions au sujet de « « Le Déni des cultures » d’Hugues Lagrange »

  1. Quelles attaques ? Cela fait dix fois que j’entends parler des attaques contre Lagrange, et je n’en ai lu aucune, je n’en ai vu cité précisément aucune.

    Quel déni des cultures ? Je n’ai pas fini le livre -excellent- de Lagrange, mais pour ce que j’en ai lu, je ne vois rien sur le déni lui-même.

    Ceci dit sans attaquer Lagrange, qui est un type très sympathique, remarquablement intelligent, et d’une tolérance intellectuelle qui rend le débat riche et passionnant.

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  2. « Voilà pourquoi il résulte des statistiques que 60% des échecs internationaux (commerciaux, fusions-acquisitions, etc.) restent dus à des incompréhensions et malentendus interculturels »

    Oh le chiffre de ouf : 60%!

    Qu’il est beau ce chiffre, on comprend mieux nos échecs internationaux!
    Les 60% : s’agit-il de 60% du nombre ou est-ce en terme de montant? car qu’on le veuille ou non ce n’est pas tout à fait pareil, et explique en partie qu’à force de chiffres annoncés à tort et à a travers , on n’y apporte plus aucun crédit .

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  3. Le véritable danger pour la pensée réside dans les généralisations, et ce n’est pas en généralisant dans un sens opposé, ou même différent, que l’on accède à une vérité des propositions que l’on énonce.

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  4. Merci pour le partage et le commentaire de cette lecture, sur un sujet qui me semble de la plus haute importance. Je me permets de partager avec vous deux autres lectures qui me semblent des compléments indispensables à votre présentation : Jean-François Bayart, L’illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996, travail d’une grande rigueur scientifique et toujours d’actualité. Et Didier et Éric Fassin, De la question sociale à la question raciale : représenter la société française, Paris, La Découverte, 2006.

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  5. J’ai connu un directeur d’agence bancaire, dans une petite ville usinière où vivaient beaucoup d’immigrés, qui travaillait avec les communautés. Il avait un certain nombre de correspondants qu’il consultait sur le « sérieux » de ceux qui voulaient emprunter chez lui. Ensuite, s’il y avait des incidents, il leur soumettait le cas du mauvais payeur, généralement avec grand succès. Je l’ai aussi vu traiter un jeune qui venait en toute naïveté déposer des chèques volés et falsifiés. Après consultation du correspondant, il l’a laissé partir.

    Ca m’avait paru très intelligent à première vue, mais en fait c’est une variante de la culture mafieuse. Pas de secret professionnel, pas de recours à la loi, tout ce qu’il faut pour enfoncer les intéressés dans la marginalité, et rendre plus difficile la libération de l’individu. J’espère que ce n’est pas la variante policière et judiciaire de ce système que l’auteur préconise.

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  6. A lire également, pour compléter l’approche de ce phénomène complexe, l’excellent ouvrage dirigé par Didier Fassin (CNRS/Inserm/EHESS/université Paris-XIII) : « les nouvelles frontières de la société françaises » dont on peut lire de larges extraits sur http://www.reseau-terra.eu/article1066.html et dont voici la présentation :
    « Au cours des dernières décennies, les frontières du territoire français se sont refermées pour celles et ceux, désormais indésirables, en provenance des pays non communautaires, qu’ils soient travailleurs, étudiants, demandeurs d’asile, enfants ou conjoints d’étrangers. Mais parallèlement à ce phénomène d’autant plus manifeste qu’il est devenu objet de surenchère politique, d’autres frontières moins visibles se sont constituées à l’intérieur de l’espace national. Raciales, ethniques ou religieuses, elles définissent des lignes de partage que la reconnaissance tardive des discriminations et la montée de revendications minoritaires ne permettent plus d’ignorer. Longtemps pensées séparément, les unes à travers la « question immigrée », les autres en termes de « racialisation », ces frontières extérieures et intérieures sont étroitement liées, tant dans les histoires familiales que dans les discours publics. Résultat de quatre années d’enquêtes menées par une équipe de sociologues, anthropologues, historiens, politistes, juristes, psychiatres et psychanalystes, cet ouvrage met au jour les transformations contemporaines des identités et des altérités dans la société française. »

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