Les tribulations d’un Nazi français au Québec

 « Avoir toujours raison… c’est un grand tort ». Tel était le titre du premier volume des passionnants mémoires d’Edgar Faure. « Surtout, serait-on tenté d’ajouter, si l’on a raison contre la pensée dominante ». Dans la Grèce antique, on mettait à mort le porteur de mauvaises nouvelles ; aujourd’hui, les tenants du politiquement correct et du consensus mou fourbissent d’autres armes, tout aussi efficaces, pour lutter contre les empêcheurs de bien-penser en rond : soit les soumettre à un lynchage médiatique en vue de les décrédibiliser, soit maintenir sur leurs travaux un silence assourdissant.

Parmi les victimes du lynchage médiatique (ou médiatisé), on retiendra naturellement Hannah Arendt. La philosophe, dans son essai Eichmann à Jérusalem, avait rappelé et fait siens les propos de l’un des juges qui siégeait au procès du criminel nazi, suivant lesquels les Conseils Juifs (Judenräte) dans les pays occupés avaient eu une part de responsabilité dans la solution finale. Ces quelques lignes, alliées à la théorie de la banalité du mal qu’elle avait développée, suffirent à déchaîner contre elle toute la presse bien-pensante, particulièrement en France. En 2005, le très sérieux historien Olivier Pétré-Grenouilleau, parce qu’il avait longuement évoqué, dans Les Traites négrières, essai d’histoire globale, l’existence de traites non occidentales (traite orientale et traite interafricaine) et souligné la complicité de certains Africains dans la capture et la vente des esclaves, fut copieusement insulté et poursuivi par des associations afro-antillaises. Enfin, depuis quelques semaines, c’est l’essai du sociologue Hugues Lagrange, Le Déni des cultures, qui fait l’objet de vives polémiques, incluant des attaques directes contre l’auteur, parce que celui-ci, en avançant que la délinquance ne serait pas tant due aux conditions socio-économiques qu’aux facteurs culturels, brise un tabou et dérange un ordre politiquement correct typiquement hexagonal.

Parmi les victimes du silence médiatique, on peut compter l’universitaire Florence de Mèredieu, dont les travaux sur Antonin Artaud furent occultés ou minimisés par les média, comme elle l’explique dans son volumineux essai L’Affaire Artaud, parce qu’elle s’opposa, dès ses premiers travaux, à « l’orthodoxie » construite par un certain nombre d’intellectuels autour de Paule Thévenin, supposée être la spécialiste « incontestable » de l’écrivain.

Il ne faudrait toutefois pas croire que l’intelligentsia française détient le monopole des mesures coercitives prises à l’encontre de ceux dont les travaux menaceraient de réveiller les mauvaises consciences ou s’opposeraient à la pensée unique. Le journaliste et historien québécois Yves Lavertu en témoigne dans son récent essai, La Découverte (278 pages, chez l’auteur, 29,95 dollars canadiens), sous-titré « Les déboires d’un chercheur dans le dossier d’un criminel de guerre ».

L’affaire commence en 1993. Yves Lavertu, au chômage, envisage de s’inscrire en maîtrise d’histoire. Il sait qu’il lui faut un sujet de recherches, c’est pourquoi il se rend aux Archives Nationales du Québec. Au hasard de son exploration, il tombe sur le fonds récemment déposé « Robert Rumilly » – un historien d’origine française, ancien Camelot du roi, décédé dix ans plus tôt. En parcourant les documents qu’il contient, un nom l’intrigue : Jacques de Bernonville, un collaborateur français, milicien, condamné à mort par contumace pour crime de guerre.

Son nom est aujourd’hui quasi inconnu, bien qu’il revienne à plusieurs reprises dans la correspondance de Louis-Ferdinand Céline. En France, le seul milicien resté tristement dans les mémoires est Paul Touvier. Mais un monde sépare les deux hommes : Touvier était un minable, intellectuellement limité, antisémite confit en dévotion, qui dut ses responsabilités dans la Milice à son seul zèle acharné et sa réussite sociale à ses méthodes de truand. Bernonville, tout aussi détestable, offrait une autre envergure ; aristocrate, ancien activiste de la Cagoule, monarchiste, ancien combattant de la Grande guerre, il devint, à Vichy, chargé d’affaires au Commissariat aux questions juives. On le retrouva ensuite Intendant général de police à Lyon. La presse le présente souvent comme le « bras droit de Klaus Barbie », ce qui n’est toutefois pas exact. Si l’on tient à filer la métaphore anatomique, on peut juste avancer que les deux hommes travaillaient main dans la main. Barbie était lieutenant, chef de la section IV du Sipo SD de Lyon, Bernonville, qui émargeait au registre des Waffen-SS (il avait prêté serment à Hitler en 1943), avait grade de commandant dans la Milice. Il fut l’un des officiers qui commandèrent l’attaque contre le maquis du Plateau des Glières, il mena aussi une répression impitoyable en Bourgogne. Fervent catholique, il avertissait ainsi ses troupes : « Visez juste, mais tirez sans haine, car ce sont nos frères »… Un sens religieux de la charité qui n’est pas sans rappeler le mot d’Arnaud Amaury, légat du pape lors du siège de Béziers : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens »…

A la Libération, comme Touvier et beaucoup d’autres criminels de guerre, Bernonville trouva protection auprès de l’Eglise qui l’exfiltra en Espagne en 1945. Un an plus tard, il débarqua à New York déguisé… en prêtre, puis s’installa au Québec. Mais il fut arrêté en 1948 et menacé d’extradition vers la France. « L’affaire Bernonville » pouvait éclater.

 Car les documents du fonds Rumilly qu’exhume Yves Lavertu éclairent l’histoire de la Belle Province d’un jour assez inédit, surtout pour nous, Français. Le lecteur découvre avec stupéfaction que « le Québec avait été le seul pays au monde où on avait été pétainiste, non pas entre 1940 et 1944, mais encore et plus que jamais entre 1945 et les années cinquante ! » Ainsi, il appert que les milieux nationalistes canadiens-français (telle était l’appellation de l’époque) professaient une admiration certaine pour Philippe Pétain, au point de se voir qualifiés de « clérico-fascistes ». Voilà qui explique pourquoi, lorsque Bernonville fut arrêté, se constitua, à l’initiative de Rumilly, un large mouvement en sa faveur, qui réunissait des hommes politiques, des journalistes et des intellectuels de premier plan, tous issus de la mouvance nationaliste, parmi lesquels Camille Laurin – le « père de la charte de la langue française » –, Camilien Houde, maire de Montréal et Maurice Roy, archevêque de Québec. S’ils ne connaissaient rien, au début, du passé du collaborateur, les campagnes de la presse anglophone et les efforts de Francisque Gay, alors ambassadeur de France au Canada qui connaissait parfaitement le combat héroïque des Glières, ne leur permirent plus, très rapidement, d’ignorer quelles avaient été ses activités. Cela ne les dissuada pas pour autant de le soutenir avec vigueur.

La bombe soulevée par Yves Lavertu aurait dû créer un scandale majeur et ouvrir un large débat, comme tel fut le cas en France après la publication d’Une Jeunesse française, François Mitterrand 1934-1947, de Pierre Péan. Mais le sujet était encore trop sensible aux yeux de l’intelligentsia, en ce milieu des années 1990. Il aurait fallu rouvrir des dossiers encombrants, traitant d’intégrisme catholique, de sympathies d’extrême-droite, d’antisémitisme plus ou moins revendiqué et étudier les raisons pour lesquelles la plupart des soutiens de Bernonville ne jugèrent jamais opportun de s’expliquer… Alors, se mit en marche une « machine à broyer le gêneur » des plus efficaces. Selon l’auteur, au mépris de toute éthique, des universitaires tentèrent de s’approprier ses recherches pour mieux les étouffer, la presse lui refusa de publier une lettre ouverte ; à la sortie en librairie de son livre, L’Affaire Bernonville (Montréal, VLB éditeur, 1994), ces universitaires mirent en cause sa crédibilité, des journalistes passèrent l’essai à la trappe, puis détournèrent l’attention du public vers d’autres « affaires ». Un « exemple de manipulation de la mémoire collective », avoue Yves Lavertu dans La Découverte, avec une pointe d’amertume d’autant plus légitime que Pierre Vidal-Naquet avait salué cet essai.

Bernonville finit par fuir le Québec en 1951 pour se réfugier au Brésil. En 1972, il fut assassiné par le fils d’un domestique « sous l’effet de l’alcool et du haschisch ». Cette version officielle d’un assassinat providentiel (comme celui de René Bousquet) fait toujours question (A qui profite le crime ?), car le milicien qui en savait beaucoup et peut-être trop, était en train, disait-on, de rédiger ses mémoires.

L’essai d’Yves Lavertu étant publié à compte d’auteur, on peut se le procurer à l’adresse suivante : http://www.facebook.com/pages/La-Decouverte-de-Yves-Lavertu/151504064872806?v=wall

Illustrations : Francisque Gay, photographie.  

13 réflexions au sujet de « Les tribulations d’un Nazi français au Québec »

  1. Il y a pires victimes que celles que vous citez : ainsi Ilan Pappé, historien de l’ethnocide des Palestiniens par les Israéliens, qui a été chassé de son pays et doit maintenant enseigner à Exeter, ou Teddy Katz, un de ses étudiants, écrivant son mémoire sur un massacre de Palestiniens à Tantura par l’armée israélienne, et soumis à des pressions psychologiques et économiques bien plus terribles que celles que Yves Lavertu a subies.

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  2. Cher Monsieur,

    Les exemples sont innnombrables. Il est curieux que vous ne citiez pas le cas de Reynald Secher dont la thèse sur les massacres « révolutionnaires » en Vendée, sans doute le premier génocide idéologique de l’histoire moderne, lui a valu les pires ennuis et la ruine de sa carrière universitaire. Un des grands procureurs – persécuteurs fut , comme par hasard, Mr Vidal-naquet que vous citez comme une référence. Une référence comme « commissaire politique » certainement…..

    salutations

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  3. Je salue l’ouvrage de M. Lavertu. Si ces questions vous intéressent, vous pouvez jeter un coup d’oeil sur mes ouvrages qui portent sur le nationalisme d’extrême-droite dans la province de Québec entre 1929 et 1959. Le second livre, Mythes, Mémoire et Mensonges, contient un chapitre sur les collabos nazis français réfugiés au Québec après la guerre. Il y a de Bernonville, bien sûr, mais aussi Paul Reifenrath, qui deviendra ambassadeur personnel et confidentiel du premier ministre de la province, Maurice Duplessi, au Vatican dans les années ’50.

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    1. J’aimerais lire vos ouvrages. Comment peut-on se les procurer ?
      NB – Je n’ai aucun pb à ce que mon adresse courriel soit communiquée à Mme Delisle afin qu’elle puisse entrer en contact avec moi.
      JLF

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  4. L’historien sénégalais Cheikh anta Diop en affirmant, arguments à l’appui, que la civilisation égyptienne est négro-africaine dans son essence, est banni des universités françaises. Avant et après sa mort, on maintient toujours sur ses travaux, une loi de l’omerta. Son exemple mériterait de figurer dans votre texte.

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  5. Est-il nécessaire d’opposer à votre textes d’autres exemples pour dire que tel a souffert de pressions « plus terribles » ou que vous auriez aussi du citer tel autre?…

    A travers l’histoire que vous mentionnez (et que j’ignorais totalement), on retrouve des échos d’une foule d’affaires similaires. Toujours le même marais nauséeux – on devine bien les rhétoriques à l’oeuvre…
    Quant à la situation proprement dite, elle ramène à la surface le vieux fond catho-antisémite moisi sur lequel s’est construite une partie de l’histoire contemporaine de la France et, semble-t-il, du Québec.
    Le rappel est toujours salutaire.

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  6. C’est interessant cette ouverture de boite de Pandore. A peine avez-vous ecrit qu’on a baillone un historien et peut-etre assassine un temoin que tous types de conspirationnistes sortent du bois: dans l’ordre, si je lis bien:

    1. on musele les antisionistes: je ne connais pas Ilan Pappe, mais sa page Wikipedia dit que son etudiant Teddy Katz a transforme et deforme la verite historique, et que pas une source palestinienne ne confirme ce qu’il dit…

    2. On tait la memoire Vendeenne, alors que wikipedia nous dit « Le caractère sanglant et massif de la répression de l’insurrection en Vendée n’est contesté par personne, même si les chiffres demeurent imprécis et discutés (voir les diverses hypothèses sur l’importance du nombre des victimes de la guerre de Vendée) et si les descriptions traditionnelles d’un massacre comme celui des Lucs ont été remises en cause par la recherche historique112. En revanche, les volontés délibérées d’extermination des populations vendéennes par les autorité républicaines et le caractère génocidaire des massacres commis par les agents qui exécutaient leurs ordres, font l’objet de contestations importantes. »
    3. Et enfin, l’idee que la civilisation egyptienne soit negro-africaine, a nouveau, wikipedia me dit

    Academic detractors charge Diop with racism, based particularly on his claim that the ancient Egyptians were Black. Defenders maintain that Diop’s critics routinely misrepresent his views, typically defining negroes as a ‘true’ type south of the Sahara to cast doubt on his work, since it is clear that many Egyptians would not meet this extreme stereotype.

    Donc non seulement ce monsieur etait anti-raciste, mais il etait meme, de ce que je peux lire, anti-racialiste. Aussi, l’affirmation de Khadim N. va justement a l’encontre de ce que je suppose que Cheikh Anta Diop voulait montrer: a savoir que les egyptiens anciens n’etaient ni uniformement blancs, ni uniformement noirs, mais toutes les couleurs de peau, depuis je cite le wikipedia anglais « light brown skin and aquiline noses to jet black skin and frizzy hair, well within the diversity of peoples of the Nilotic region ».

    Diop also appeared to express doubts about the concept of race. At a UNESCO colloquium in Athens in 1981, he asserted: « I don’t like to use the notion of race (which does not exist)…We must not attach an obsessional importance to it. It is a hazard of the evolution. »[70]

    BREF
    Je ne lis ici qu’une serie de litanies de gens qui se prennent pour des victimes. Est-ce que ca veut dire qu’aucun historien n’a jamais ete victime? Non. Mais est-ce que pour autant vous n’avez pas donne libre cours a l’un des travers favoris de tous les extremistes, qui est de se peindre en victimes innocentes de la bien-pensance manipulatrice?

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  7. Remettre en question cet article, au passage fort interessant, en se basant sur des « connaissances » acquisent sur wikipedia… voila une belle preuve de pensee dominante!

    Apres le vu a la TV, le lu sur wiki fait son apparition chez les bienpensants!

    Au passage, wikipedia Chine vous dira que TianAnmen est une jolie place dans le centre de Pekin, sans aucune allusion aux evenements universitaires…

    Merci Mr. Savatier pour cet article juste et audacieux!

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  8. Je crois que la reaction de BenDi remettait en cause les divers commentaires victimaires, et non pas l’article, au demeurant fort interessant, de M. Savatier.
    Par ailleurs, wikipedia est une source comme une autre – insuffisante en soi, contestable et partielle – mais legitime pour amorcer ou continuer une discussion.

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  9. Les theses de Maurras et Barres sont enseignées comme science a l’Université Française, et pas même une mention de Cheikh anta Diop. Bravo pour le pays des lumières et des droits de l’homme.

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  10. Juste une remarque. Le légat du Pape n’a pas prononcé cette fameuse phrase apocrype mais a dit alors que l’on ne pouvait distinguer, parmi les cadavres ceux des chrétiens et ceux des hérétiques, « Enterrez les tous, sous-entendu dans le cimetière chrétien, Dieu reconnaitra les siens », ce qui a un tout autre sens. Egalement une question au commentateur habituel qui en profite pour placer son discours antisémite en dénonçant l’ethnocide dont seraient victimes les « palestiniens », thèse sans fondement et ridicule, comment explique t’il alors que les « palestiniens » connaissent un des plus forts taux de croissance démographique au monde? Contradictoire, non?

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