Henri Matisse et sa muse s’exposent

 Matisse aimait les brunes méditerranéennes. Pourtant, parmi les plus beaux portraits qu’il laissera à la postérité, figurent ceux de Lydia Nikolaevna Delectorskaya, plus connue sous le simple nom de « Lydia D. », une beauté Sibérienne qui ne pouvait se trouver plus aux antipodes des goûts féminins du peintre : paradoxe de l’artiste, hasard des rencontres, puissance de l’art qui abolit les frontières et les présupposés.

Rien ne prédisposait cette fille de médecin née à Tomsk en 1910 et qui, tôt orpheline, passa son adolescence en Mandchourie, à devenir la muse du maître. Emigrée en France en 1928, elle s’installa à Nice, lieu de prédilection de la communauté russe. Quatre ans après son arrivée, à la recherche d’un emploi, elle entra au service de Matisse comme aide d’atelier. Celui-ci travaillait alors à la Danse, immense composition décorative réalisée pour le docteur Barnes. Elle y resta six mois, puis revint, dès 1933, cette fois pour servir de dame de compagnie et garde-malade à Madame Matisse. Commence alors pour elle une nouvelle aventure qui bouleversera son destin : progressivement, elle deviendra le modèle favori et la secrétaire du peintre, qu’elle assistera jusqu’à sa mort, en 1954. Fidèle et dévouée, elle le délestait des contraintes quotidiennes pour qu’il pût se consacrer entièrement à son art. Et, surtout, elle posa pour lui. Fut-elle aussi sa maîtresse ? Elle s’en défendit toujours, et, d’ailleurs, cela a-t-il vraiment de l’importance ? Dans ses relations avec les femmes, le grand Fauve Matisse n’avait guère à voir avec le Minotaure Picasso. Seule compte la relation étroite, esthétique, presque mystique entretenue entre le peintre, son modèle et la peinture.

 Restent donc les portraits que le maître réalisa de sa muse, qui sont, pour beaucoup, exposés au musée Matisse du Cateau-Cambrésis (Nord) jusqu’au 30 mai prochain avant de figurer au musée Matisse de Nice du 18 juin au 27 septembre. Pas moins de 21 peintures et 120 dessins sont ici réunis, un ensemble exceptionnel provenant de collections publiques et privées qui témoigne de la pureté du visage de Lydia, de l’élégance de ses courbes et de ce robuste charme slave qui frappait les visiteurs que l’artiste recevait. Le critique d’art Raymond Escholier parlera de la « splendeur plastique » de Lydia et de son esprit ; Aragon, dans son curieux Henri Matisse, roman – livre inclassable qui n’est ni un roman, ni une biographie, ni vraiment un essai critique – l’évoquera à plusieurs reprises.

Portraits élaborés, nus ou habillés, fusains et photographies confirment ces témoignages. Mais ce sont peut-être les dessins (dont de nombreux inédits), travaillés ou synthétisés en quelques traits d’encre ou de crayon jetés d’une main assurée sur le papier, qui font prendre conscience au visiteur du rôle de muse qu’occupa Lydia D. A ces œuvres, il faut encore ajouter des documents, notamment de petits mots, souvent illustrés, des lettres, des photographies qui offrent une vision de la personnalité du peintre – généreux, attentif, volontiers taquin – et renseignent sur la vie quotidienne de son atelier et de la Villa Le Rêve, à Vence, où il s’était établi durant la Seconde Guerre mondiale. Parmi les plus belles toiles exposées, citons la Blouse verte (1935-36), Jeune femme au corsage bleu (1939), Portrait bicolore (1938) ou encore le célèbre Nu rose, intérieur rouge (1947).

 Beaucoup de muses ne manifestèrent aucune reconnaissance envers les artistes qui les firent entrer dans l’Histoire. Certaines tentèrent même de tirer profit de la relation privilégiée qu’elles entretenaient avec eux. Tel ne fut pas le cas de Lydia D. qui, jusqu’à sa disparition en 1996, multiplia les initiatives pour faire mieux connaître l’œuvre du peintre. Elle réalisa des dons au bénéfice de grandes collections publiques européennes et écrivit deux ouvrages, importants consacrés aux années de guerre. On retrouve un extrait de l’un de ces essais dans le très documenté catalogue de l’exposition, richement illustré, indispensable complément pour les amateurs (RMN, 224 pages, 39 €).

Illustrations : Couverture du catalogue de l’exposition – Nu rose, intérieur rouge, 1947, huile sur toile, dépôt du Centre Pompidou, Paris, M.N.A.M/ CCI, Musée départemental Matisse, Le Cateau-Cambrésis © Succession H. Matisse, Photo Philip Bernard – Rolando Ricci, Lydia Delectorskaya, Fonds Lydia Delectorskaya, Musée Départemental Matisse, Le Cateau-Cambrésis, Photo D.R.

2 réflexions au sujet de « Henri Matisse et sa muse s’exposent »

  1. Je viens de découvrir votre blog et je l’aime vraiment. Surtout celui-ci où vous rendez hommage à la muse de MATISSE. Personnellement je ne connaissais pas cette histoire et je trouve votre article très intéressant car on parle peu des modèles des grands artistes de cette façon. C’était une belle idée !

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