Il est fou, ce Guillon !

 Faut-il faire taire les humoristes, limiter leur répertoire à d’aimables plaisanteries, à des saillies consensuelles ? Faut-il leur imposer, comme dans la sphère publique, les règles du politiquement correct qui, souvent, brouillent le débat en le vidant de sa substance ?

Pour la troisième fois, Stéphane Guillon vient de provoquer l’ire de l’un des invités de l’excellent 7/10 de Nicolas Demorand sur France Inter. Il y eut d’abord Dominique Strauss-Kahn, qui ne goûta guère le sketch au vitriol qui précéda son arrivée dans le studio et le fit clairement savoir. Si l’on en croit quelques témoignages, ce mécontentement fut ensuite appuyé par le chef de l’Etat lui-même. Il y eut Nicolas Hulot, furieux de s’être vu traité d’éco-tartuffe, ulcéré qu’on lui rappelle, au passage, quelques-uns de ses comportements jugés peu compatibles avec le discours qu’il avait tenu dans Le Syndrome du Titanic. C’est maintenant au tour d’Eric Besson, auquel la chronique décapante du 22 mars dernier n’avait pas plu (sans pour autant qu’il l’eût écoutée !), de s’indigner.

Se pose alors une question : les humoristes auraient-ils aujourd’hui la dent plus dure qu’ils ne l’avaient hier, ou bien les politiques seraient-ils devenus moins tolérants face à l’ironie ? La bonhomie avec laquelle Martine Aubry accepta d’avoir été qualifiée de « petit pot à tabac » par le même Guillon tendrait à prouver que le monde politique peut encore – et c’est heureux –  s’accommoder d’un portrait-charge sans en faire une affaire d’Etat.

Au pays de Rabelais, de Voltaire et de Beaumarchais, la satire reste une tradition bien ancrée, presque une seconde nature. Thierry Le Luron, Coluche, Pierre Desproges savaient se montrer cruels avec leurs cibles favorites. Et si, aujourd’hui, parmi les « flingueurs du P.A.F. », Stéphane Guillon occupe une place de premier plan, c’est parce que ses chroniques corrosives et son sens de la formule qui tue (qu’on peut aimer ou non)réjouissent quasi quotidiennement deux millions d’auditeurs.

Choisir un métier public (spectacle, politique, etc.) implique souvent une exposition, notamment à la critique, au pamphlet – genre littéraire en voie de disparition – et à la caricature. Cela fait partie du jeu. Vouloir y échapper relève, dans une démocratie, de l’illusion et il semble bien exister, en la matière, une règle de proportionnalité : plus une personne s’expose, plus son pouvoir s’accroît, plus elle constitue une cible privilégiée. On objectera que Stéphane Guillon, plus que d’autres, outrepasse les limites de l’acceptable dans le registre satirique. Peut-être, mais ces limites ne sont-elles pas, à leur niveau, outrepassées par les politiques eux-mêmes, lorsqu’ils se font photographier avec leur nourrisson dans une maternité ou dans un palace parisien, portant les créations d’un couturier de renom pour un hebdomadaire à grand tirage ? Ou encore, comme Eric Besson qui, lorsqu’il fut invité au Campus de l’UMP en 2009, fit ostensiblement un doigt d’honneur aux caméras de la presse ? Par ailleurs, le monde politique contemporain se montre moins que jamais avare de petites phrases, de mots cruels, d’injures, voire de calomnies envers l’adversaire, la dernière campagne pour les élections régionales en fut assez été le théâtre pour que chacun s’en souvienne. Dès lors, on conçoit difficilement que celles et ceux qui s’affranchissent du minimum de sobriété qu’on est en droit d’attendre d’eux dans l’exercice de leurs fonctions puissent légitimement condamner les saltimbanques qui les brocardent dans les média. D’ailleurs, comme le disait Sacha Guitry : « Redouter l’ironie, c’est craindre la raison… »

 Les humoristes, comme les artistes des arts plastiques ou les écrivains, jouent un rôle particulier, subversif. Ils questionnent, indiquent des pistes de réflexion, repoussent les frontières du socialement acceptable, de la bien-pensance et de l’hypocrisie ; choquer fait partie de leur métier, afin de faire évoluer la société, d’éviter qu’elle ne se sclérose dans un confortable ordre établi qui n’est jamais de bon augure. S’ils s’étaient contentés d’un respect figé des règles de leur art et des normes de leur temps, Baudelaire n’aurait jamais publié Les Fleurs du Mal, Courbet n’aurait jamais peint L’Origine du monde, ni Manet, Olympia, ni Picasso, Les Demoiselles d’Avignon.

En outre, l’humoriste exerce une fonction plus de deux fois millénaire, qui consiste à rappeler les princes aux réalités du monde. Ils figurent le serviteur qui, à Rome, murmurait au général victorieux, lors de son triomphe, « Souviens-toi que tu n’es qu’un homme ». Ils sont ces « fous » ou « bouffons » qui, dès le IXe siècle et plus encore à partir du XIVe siècle, divertissaient le roi de France mais aussi le raillaient, comme ils mettaient en lumière, à grands renforts de sarcasmes, les travers des puissants. Le fou pouvait se permettre toutes les insolences, à condition qu’il le fît avec esprit, sans craindre la moindre réprobation. Il bénéficiait de la protection royale ; Victor Hugo nous le rappelle dans Le Roi s’amuse, où il met en scène Triboulet, le bouffon de François Ier ; Alexandre Dumas fera de même, dans La Dame de Monsoreau, avec Chicot, le fou des rois Henri III et Henri IV.

Sous le pouvoir royal (la fonction disparut avec Louis XIV), il n’aurait jamais été question de fustiger une « dérive » du fou, car cela n’aurait eu aucun sens. Eric Besson invite à réfléchir sur « la responsabilité de France Inter comme radio du service public », parce que notre époque souffrirait, selon lui, qu’au « nom de l’humour, on ait le droit de tout dire ». Il faut pourtant bien rappeler que le fou de cour avait justement le droit de tout dire au nom de ce que les traités de bonne gouvernance de l’époque présentaient comme une forme de « service public », puisque ces bouffons étaient payés sur la cassette royale, donc par l’Etat. Ils exprimaient d’ailleurs une partie de ce que pensait l’opinion publique, au même titre que les humoristes d’aujourd’hui.

Que ces derniers fassent preuve d’insolence, d’irrespect, voire de férocité dans leurs sketches n’a rien de surprenant. En revanche, on est en droit de se demander pourquoi les protestations des intéressés ne visent pratiquement que Stéphane Guillon. Il y a là un phénomène étrange et inquiétant qui mériterait d’être étudié. Car, si l’on compare, à titre d’exemple, les allusions au physique d’Eric Besson contenues dans sa chronique avec celles d’autres humoristes, concernant la taille du chef de l’Etat, le sourire d’une ancienne Garde des sceaux ou le maquillage de la ministre de la Santé (entre autres), on s’aperçoit qu’elles ne dépassent en rien les frontières de ce type de discours ou celles dont usent des caricaturistes de la presse écrite.

En rappelant que le droit à la caricature existait sur France Inter, tout comme le droit de critiquer la caricature, Nicolas Demorand, en grand professionnel du journalisme, a eu raison de défendre son chroniqueur. Jean-Luc Hees, président du groupe Radio France, a préféré présenter ses excuses au ministre, un acte qu’il était libre de choisir, mais auquel il n’était nullement obligé. Nicolas Sarkozy l’avait affirmé, au moment du procès des caricatures de Mahomet : « Je préférerai toujours les excès de la caricature à l’absence de caricature. » Cette opinion l’honore. Et, si Stéphane Guillon se montre «excessif», c’est dans le cadre légitime de son métier de fou du roi. Le faire taire ne serait pas seulement un mauvais coup porté à la liberté d’expression des humoristes, cela reviendrait à renouer avec cette pratique de l’Antiquité qui consistait à tuer (ici, virtuellement) le porteur de mauvaises nouvelles.

 Les politiques attaqués ne manquent d’ailleurs pas d’armes contre les charges dont ils font l’objet. S’ils ont de l’humour, ils peuvent répondre par un trait d’esprit : Clémenceau se montrait redoutablement efficace dans ce registre; mais tout le monde n’est pas Clémenceau… Dans un Etat de droit, ils peuvent aussi avoir recours aux tribunaux, même si ce recours est, contre un caricaturiste, rarement suivi d’une condamnation. Ils peuvent encore choisir de garder le silence, ce qui confine la portée du propos de l’humoriste à l’horaire de diffusion de sa chronique et protège du ridicule. Enfin, pourquoi ne se consoleraient-ils pas simplement en faisant leur ce bon mot de Guitry (encore lui) : « Si ceux qui disent du mal de moi savaient exactement ce que je pense d’eux, ils en diraient bien davantage. » Ou en méditant ces phrases de Cioran tirées de son recueil d’aphorismes, De l’inconvénient d’être né (Gallimard) : « Lorsqu’on nous rapporte un jugement défavorable sur nous, au lieu de nous fâcher, nous devrions songer à tout le mal que nous avons dit des autres, et trouver que c’est justice si on en dit également de nous. L’ironie veut qu’il n’y ait personne de plus vulnérable, de plus susceptible, de moins disposé à reconnaître ses propres défauts, que le médisant. Il suffit de lui citer une réserve infime qu’on a faite à son sujet pour qu’il perde contenance, se déchaîne et se noie dans sa bile. »

Illustrations : Stéphane Guillon © Radio France – Vélasquez, Bouffon – J. A. Beauce, Triboulet. 

19 réflexions au sujet de « Il est fou, ce Guillon ! »

  1. Très bon article.
    Ce que je retiendrai de ce débat, c’est que si Besson se dit attaqué sur son physique, c’est qu’il reconnait avoir effectivement des yeux de fouine et le menton fuyant mais que c’est pas gentil de le faire remarquer. Il s’insulte donc tout seul…

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  2. Bien sûr, nous avons besoin d’humoristes. Mais où sont les Coluche, Desproges et Le Luron ? Monsieur Guillon ne leur arrive pas aux chevilles. Il est incompétent et manque singulièrement d’esprit. C’est comme si un cul de jatte se piquait de courir le Tour de France à vélo. J’ai beaucoup de mal à comprendre que 2 media majeurs (Canal et Inter) confient une tribune à un clown aussi nul et méprisable.

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  3. je me rappelle juste une chronique (comme toujours « au vitriol »..) de Guillon, lorsqu’il officiait chez Stéphane Bern à Canal+ : au moment où il arrive sur le plateau pour déballer sa bile et ses insultes, Vincent Delerm qui était invité autour de la table, se tourne sur son tabouret et se met à lire un journal .. revoir cette séquence aujourd’hui est particulierement…croustillant ..
    http://fr.kiwivid.com/bob+morane/451,stephane+guillon+vs+vincent+delerm+20h+petantes+av.htm

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  4. Très bonne analyse, merci!
    Personnellement, la chronique de M. Guillon sur M. Besson m’a bien fait rire. Vraiment pas de quoi fouetter un chat.
    M. Besson a perdu une occasion de se taire et fait une bonne publicité à Guillon.

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  5. Il me semble que Guillon ne risque pas son poste et il n’est pas menacé de mort contrairement à d’autres qui se sont attaqué au vrai politiquement correct. Guillon fait de la politique, fait rire les gens qui détestent Sarkozy et Besson c’est tout. D’ailleurs si je ne m’abuse pas il a traité Eric Zemmour de nazi alors que ce dernier il est aujourd’hui la cible de la bien-pensance dont Guillon fait largement partie. Franchement quelle originalité après Sarkozy (=nazi), Val (=nazi) on a droit à Zemmour (dont je ne partage absolument pas les idées) habillé en nazi, si c’est ça la liberté d’expression aujourd’hui franchement la France est très mal lotie.

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  6. IL EST VULGAIRE.QUE FAIT IL UNPOSITIVEMENT DE SA VIE?? EN DEHORS DE CRITIQUES STERILES!!!!!!!! C EST UN PANTIN QUI CONDUIT A ETEINDRE LA TELE ET LA RADIO.

    UN PETIT NABOT BOURGOIS QUI SE LA JOUE…….DANS SA BASTIDE DE MOUGINS!!!!!!

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  7. On a le droit de ne pas aimer tous les humoristes, tous leurs sketches mais quand on commence a se plaindre d’une chronique, comme l’a fait Monsieur Besson, en admettant ensuite qu’on ne l’a pas entendue et qu’on lui a même dit qu’elle parlait de « Mein Kampf », c’est un peu fort de café. Heureusement, le journaliste lui a confirme que c’était faux.
    Il y a 3 siècles, Beaumarchais nous laissait le Mariage de Figaro, ou notre héros disait de manière célèbre, s’adressant aux Princes qui nous gouvernent:
    « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur. » C’était même la devise que l’on pouvait lire sous le titre du journal Le Figaro, jusqu’au début des années 80…
    A méditer en vous souhaitant a tou-te-s une bonne fin de semaine, même a Monsieur Besson qui n’en est qu’un peu plus ridicule. Et merci a Stéphane Guillon que je suis allé écouter sur le site de France Inter.

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  8. Stéphane Guillon.

    Je le trouve plutôt plein d’esprit.

    Certes, pendant longtemps sur une radio de service public, il a été interdit de se moquer des puissants.

    Dans des médias utilisant en permanence la brosse à reluire pour flatter les puissants, ce un-pour-cent d’insolence apparait comme un petite bouffée d’oxygène.

    Quant au reproche de faire rire avec le physique des politiques, je rappelle ce dessin du XIXè siècle qui établissait la comparaison entre la tête de Louis-Philippe et une poire. Cette caricature figurait dans mon livre d’histoire.

    Le président de Radio-France ne s’est pas grandi en présentant des excuses.

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  9. Il est un temps où l’école de la République m’obligea à lire un texte ( excusez, j’en ai oublié l’auteur ) dans lequel figurait la théorie du rapprochement de l’être et du physique!
    A l’époque, cette lecture me fit sursauter, aujourd’hui elle me fait rire.

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  10. Le ridicule n’est pas dans la critique mais dans la réaction du personnage critiqué. Monsieur Besson est la preuve vivante que le ridicule ne tue plus (n’avait-il pas dit qu’il avait eu envie de « casser la gueule » de Stéphane Guillon lorsque ce dernier avait fait allusion aux mariages gris).

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  11. Avant de se moquer des autres il faut savoir se moquer de soi .
    Revenu dans ma commune d’origine je lançais la blague suivante :
    Quand j’étais petit il y avait ici plus de curés que de cloches . Maintenant que je suis grand ( je mesure moins d’ 1M60) il y a plus de cloches que de curés …Après un petit moment de silence, (je vis dans un secteur les plus bigots de Bretagne …) , je rajoutais : depuis que suis revenu il y a une cloche de plus …

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  12. Bien sûr que Guillon dérange! Comme Coluche ! Il a fallu attendre la mort de Coluche pour en entendre du bien ! On peut ne pas aimer l’humour de Guillon, comme on n’aimait pas celui de Desproges ou celui de régo dans « les grosses têtes ». Il y a des gens un peu limités qui prennent tout au premier degré. Je me souviens d’un dialogue entre Jacques Chancel et Bedos:
    — « Guy Bedos, reconnaissez que vous êtes parfois méchant gratuitement.
    — Mais non ! On me paye pour ça ! bien sûr, il y a des gens qui ne comprennent pas l’humour au second degré, mais je ne peux pas toujours travailler pour les derniers de la classe ! « 

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  13. Une autre blague de moi , mais là certaines personnes risquent de ne pas comprendre la différence entre âge physique et maturité disons mentale .
    Donc : Bien des femmes ne vieillissent pas , on les retrouve aussi vieilles a 50 ans qu’a 20 ans …

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  14. Curieusement, Stéphane Guillon est le seul chroniqueur de France Inter à subir les reproches souvent violents des invités du 7-10.
    Sur la même antenne et à la même heure les jeudis et vendredis, Didier Porte et François Morel (écouter sa chronique de ce vendredi au sujet des fouines, des taupes et des putois) sont, au moins, aussi directs, aussi durs et aussi « politiquement incorrects » que ceux de Stéphane Guillon.
    Seulement voilà, ils sont moins médiatisés et donc, relever leurs saillies n’aurait pas le même impact médiatique. Il faut probablement chercher par là le côté chatouilleux de certains politiques à la recherche d’une nouvelle image ou de repentance.

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  15. Franchement, j’ai vraiment l’impression que certains de nos « tchatcheurs » précédents n’ont pas lu l’article d’ONFRAY, ou bien ils ne l’ont pas bien compris. Tout est dit, expliqué, argumenté… et eux, n’opposent rien hormis une réaction épidermique.
    Et après on s’étonne que les gens ne se comprennent pas !

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  16. Une certaine droite, exaspérée par le funambule iconoclaste et salutaire, voudrait bien la peau du « méchant » Guillon, qui en est supris ?
    Comme tous, Guillon n’est pas toujours bon mais il sait viser et faire mouche, il est parfois et pas si rarement excellent, particulièrement sur France-Inter qui atteint alors des sommets de jubilation.

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  17. Je ne me souviens plus de l’auteur de cette phrase :  » LES GENS QUI NE RIENT JAMAIS … NE SONT PAS SERIEUX !!! Cela dit, lesFrançais (dont moi … haissable bien sûr!)ont la mémoire courte. Souvenons-nous des  » pointes sèches  » de Philippe MEYER, toujours sur France-Inter.Si GUILLON casse la baraque,MEYER, lui flinguait à la kalachnikov! Il est toujours sur France-Inter et France-Culture, dans des émissions plus soft, mais toujours aussi avec son humour grinçant . Et si vous n’aimez pas l’humour, n’en dégoûtez pas les autres!

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