Le Jeu de la mort : la TV est-elle seule responsable ?

 Il y eut d’abord, en 1982, le film d’Yves Boisset, Le Prix du danger, qui décrivait les dérives possibles des jeux télévisés – la télé réalité, dirions-nous aujourd’hui. Un candidat (Gérard Lanvin) devait rejoindre un lieu donné tout en tentant d’échapper, en traversant une ville, à d’autres candidats dont l’unique but était de l’abattre ; le tout était retransmis sur une chaîne de télévision, à une heure de grande écoute. A la clé, un chèque d’un million de dollars. En 2008, c’est Live, un long métrage de Bill Guttentag, avec Eva Mendes, qui montrait un autre jeu télévisé, pour lequel six candidats s’affrontaient à la roulette russe, dans l’espoir de remporter 5 millions de dollars. Dans les deux cas, un participant se rebellait, refusait de suivre les règles d’un jeu mortel destiné à créer de l’audimat et à remplir l’escarcelle de producteurs peu scrupuleux via les recettes publicitaires. Dans les deux cas encore, le public regardait massivement sans protester ; pire encore, comme aux jeux du cirque de Rome, il en redemandait, se délectait de la perspective du sang versé, de la mort en direct. Dans les deux cas enfin, notre réaction fut identique, qui voyait dans ces fictions le scandaleux, l’intolérable, la transgression d’un interdit absolu. Et nous nous rassurions en nous disant que nous n’aurions jamais accepté de participer à un tel spectacle, ni en spectateur ni, a fortiori, en acteur.

Pourtant, avant-hier soir, le documentaire de Christophe Nick diffusé sur France 2, Le Jeu de la mort, nous a montré qu’un public recruté parmi ce que l’on peut définir comme des « citoyens lambda » – vous et moi – pouvait assister à un jeu télévisé assez similaire, non seulement sans protester un instant devant le caractère odieux de ce qu’on lui offrait, mais encore en encourageant les candidats lorsqu’ils étaient confrontés à un conflit intérieur qui les poussait à vouloir jeter l’éponge. C’est un constat assez terrifiant.

Ce jeu reprend, à quelques variantes près, l’expérience menée au début des années 1960 par le psychosociologue Stanley Milgram, qui avait été ébranlé par les travaux d’Hannah Arendt, laquelle avait assisté au procès d’Adolf Eichmann. J’ai déjà évoqué le passionnant essai d’Arendt, Eichmann à Jérusalem (Gallimard), dans un article de mars 2008 consacré aux Bienveillantes, de Jonathan Littell. La philosophe, qui avait observé le comportement et les réponses de l’accusé durant les audiences, concluait à la banalité du Mal, en d’autres termes, qu’un individu ordinaire qui n’avait rien d’un idéologue (« effroyablement normal », dira-t-elle), placé dans un contexte donné et soumis à une autorité qu’il considérait légitime, était capable de participer, en l’occurrence, à une extermination de masse sans se rebeller.

Milgram, dans le cadre de l’université de Yale, mit donc au point une expérience destinée à mesurer le degré d’obéissance à un ordre provenant d’une autorité jugée légitime (dans son cas, des scientifiques), même si cet ordre était contraire à l’éthique du sujet testé. Il s’agissait pour un « élève » de mémoriser des couples de mots et de les restituer à la demande d’un « moniteur ». En cas d’erreur, celui-ci devait infliger une punition à l’élève défaillant (des chocs électriques progressifs jusqu’à atteindre un niveau létal). Faire subir à un individu que l’on ne connaît pas et qui ne vous a rien fait un tel traitement pose un problème éthique évident, car, si le matériel utilisé était factice et l’élève complice de l’équipe scientifique, les moniteurs l’ignoraient. A l’époque, le taux de « cobayes » parvenant à envoyer la décharge maximale se situait dans une fourchette de 61 à 65%, ce qui était déjà très inquiétant et faisait voler en éclat les prévisions des psychiatres qui avaient estimé que cette proportion serait quasi nulle. Avant-hier soir, ce taux a atteint 81% ! Pourquoi le degré de soumission des « moniteurs » du XXIe siècle est-il devenu nettement supérieur à celui des années 1960 ? Plusieurs explications peuvent être avancées.

 Bien sûr, on pourra, comme telle est la thèse du réalisateur du documentaire, accuser la télé réalité d’avoir repoussé les limites éthiques des téléspectateurs. Au sentiment de valorisation personnelle qu’éprouvent les participants se pliant aux règles du jeu pour quelques minutes de «gloire» télévisuelle, répondrait la tentation voyeuriste d’un public auquel on offre toujours plus de sensations fortes pour l’attirer. La multiplication des émissions de télé réalité donne au premier venu la perspective qu’il pourrait un jour sortir de l’obscurité et devenir une vedette. Perspective illusoire, bien sûr, ce type de divertissement ne fabricant pratiquement que des stars éphémères, des héros jetables dont la date limite de consommation dépasse rarement une année. Mais l’appât du gain, exacerbé en période de crise, et plus encore la quête de notoriété, rendent aveugle. Dès lors, le candidat se sent prêt à tout accepter sans beaucoup réfléchir ; à l’autorité du scientifique en blouse blanche de l’université de Yale, se substitue celle de la maison de production et d’une animatrice en vue – avant-hier soir Tanya Young, plutôt mal à l’aise et dont la froideur semblait assez surjouée. Dans le but de gagner, chaque candidat fera de son mieux, forcera son naturel ; le contexte l’y invite ; le décorum de l’émission (le taxi venu chercher chaque participant à domicile, l’entretien avec le producteur, la signature d’un contrat, la séance de maquillage, le plateau spectaculaire, le public encourageant) est aussi là pour le conditionner et l’inciter à occulter, consciemment ou non, tout dilemme intérieur. Avec une règle sous-jacente supplémentaire : obéir à une autorité, fut-elle télévisuelle, permet de s’affranchir à bon compte de toute responsabilité.

Que la concurrence des chaînes commerciales les incite, dans une course effrénée à l’audience, à repousser les limites de la transgression ne fait aucun doute ; que ce phénomène exerce une influence sur le public est fort possible également. Il faut toutefois nettement relativiser l’argument et noter que la télé réalité, sur les chaînes françaises, offre un spectacle certes vulgaire, mais soigneusement sage et bien plus affligeant que trash. Ce que les producteurs nous montrent, de Secret story à la Star Academy en passant par la Ferme célébrités et L’Ile de la tentation, c’est l’illettrisme, voire l’analphabétisme des candidats, leur médiocrité intellectuelle abyssale, leur inculture infinie (les présentateurs ne valant d’ailleurs guère mieux), leur imbécilité teintée d’une amoralité de circonstance jusque dans les pauvres « calculs stratégiques » (délation, trahison, etc.) auxquels ils se livrent pour atteindre la plus haute marche du podium et, donc, éliminer leurs concurrents pour remporter le gros lot.

Le spectacle se révèle consternant, mais d’autant moins trash que la production veille à flouter le moindre sein qui viendrait à apparaître (pourtant commun sur nos plages) et à biper le plus anodin mot jugé grossier. Jean Yanne l’avait dit, avec son habituel humour grinçant, dans son film Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil : « Vendre la merde oui, mais sans dire un gros mot ». On atteint, avec cette forme de censure puérile, les sommets de l’hypocrisie et l’on découvre, à cette occasion, ce qu’est la vraie vulgarité, l’obscénité majeure, sous couvert de respect de «valeurs». Surprenante hiérarchie des valeurs, pourtant, que celle de notre société ! A une heure de grande écoute où le jeune public regarde la télévision, personne n’a protesté que l’on montre l’acte de torture à l’électricité d’un être humain par un autre, alors qu’il eût été impensable de diffuser au même créneau horaire un documentaire aussi explicite dédié à l’érotisme. Sur les chaînes câblées, tard dans la nuit, un message invite le téléspectateur à taper un code s’il souhaite regarder un film pornographique « en raison de sa nocivité pour les mineurs ». Un acte de torture gratuit aurait-il une nocivité inférieure sur un public mineur ? Le sexe serait-il plus nocif que cette souffrance infligée jusqu’à la mort ? Cela reste à prouver et c’est assez inquiétant. Comme je l’avais écrit dans un article d’août 2009, Langue verte et télé réalité, des émissions similaires à Secret story, diffusées dans d’autres pays (Europe du Nord, de l’Est, etc.), font au moins l’économie de cette pruderie verbale et corporelle pour confronter le spectateur à la «réalité du faux réel» qu’elles mettent savamment en scène pour attirer le gogo et vendre à prix d’or les espaces publicitaires.

 C’est pourquoi le documentaire de Christophe Nick, en dénonçant, dès les premières minutes, la télévision en général, et la télé réalité en particulier, comme responsables du haut degré d’obéissance des cobayes, défend un postulat politique et intellectuel qui semble contestable à plusieurs égards. D’une part, ce postulat n’est pas offert comme une proposition discutable, il est asséné de manière péremptoire – curieux paradoxe, puisque le but du film est, précisément, d’inciter le téléspectateur à réfléchir au contenu de ce qu’il voit et entend… D’autre part, des différences notables existent entre le Jeu de la mort et l’expérience de Milgram, en particulier la présence d’un public qui exerce une pression sur les candidats de nature à fausser toute comparaison scientifique, d’autant que la punition que ce public réclame est ici appelée «châtiment», un terme à la connotation religieuse maladroite ou délibérée, mais dans tous les cas tendancieuse. Les interventions de l’animatrice outrepassent également l’argumentaire utilisé par l’équipe de Yale («dans cinq minutes, il [la victime] vous remerciera»). Il conviendrait aussi d’introduire dans l’étude la notion de soumission rapportée à la culture des sujets concernés. Les travaux de Gert Hofstede et Fons Trompenaars, spécialistes du management interculturel, montrent clairement les différences qui opposent, à cet égard, Américains, Français, Allemands, etc. Ainsi, des paramètres tels que l’indice de distance hiérarchique, le taux d’individualisme, le niveau d’universalisme ou de particularisme, exercent une réelle influence sur le refus, l’acceptation, voire le besoin de soumission des individus. Enfin, il faut bien admettre que la nature humaine n’a pas attendu la télé réalité pour obéir à des ordres criminels : les religions, de la Saint-Barthélemy au 11 septembre, en passant par l’Inquisition, les haines ethniques, comme au Rwanda, les idéologies nazie et communiste du XXe siècle se sont révélées bien plus efficaces. 

Pour autant, l’émission, sur son principe, ne manquait pas d’intérêt et si certains ont reproché à Christophe Nick d’avoir employé les moyens racoleurs de la télé réalité pour mieux en dénoncer le principe, leur argument, par son manichéisme, ne se montre guère pertinent. Edgar Morin a souligné la complexité du phénomène : « l’éthique complexe conçoit que le bien puisse contenir un mal, le mal un bien, le juste de l’injuste, l’injuste du juste. »

D’autres se sont étonnés que, parmi les participants et le public, personne n’ait connu l’expérience de Milgram, alors qu’elle avait été fort bien décrite dans un long métrage d’Henri Verneuil, I comme Icare, qui a fait, depuis sa sortie en salle, en 1979, l’objet de multiples diffusions télévisées. Là encore, on peut y voir un mauvais procès : cela fait des années que, dans le cadre de mes cours de management interculturel, je projette à mes étudiants (Master, MBA) et mes stagiaires un film de cette expérience et la quasi-totalité d’entre eux avoue n’en avoir jamais eu connaissance auparavant.

En acceptant de diffuser ce programme, France 2 a rempli une mission de service public, même si les conclusions supposées en découler – la dénonciation des dérives des chaînes commerciales – n’ont peut-être pas été étrangères à cette décision et si la méthode scientifique utilisée n’est pas exempte de reproches. En outre, en dépit de quelques maladresses, le film décortique avec précision le processus psychologique qui conduit les sujets à la soumission, les conflits intérieurs qu’ils connaissent, les réactions de défense qu’ils développent consciemment (en tentant d’aider l’élève) ou inconsciemment (rire, tentative d’ignorer les cris et les supplications de la victime). Autant de signes qui, si nous pouvons les identifier, seront autant d’alarmes si nous nous trouvons confrontés à une situation comparable.

Sur cet aspect, le documentaire se montre donc plutôt convaincant. Sur le rôle central que jouerait la télé réalité, en revanche, on peine à y trouver une démonstration solidement et scientifiquement argumentée. Le commentaire omet d’ailleurs de préciser que l’expérience de Milgram fut reprise, dans plusieurs pays, au cours des années 1980 et au début des années 1990, et que les résultats aboutirent à des taux de soumission de 85%, voire 90%. La télé réalité n’était, alors, pas en cause. En outre, l’argument souffre d’une réelle faiblesse : s’il est supposé expliquer le comportement des candidats, il fait l’impasse sur celui du public, qui ouvrait pourtant à un large questionnement. D’autres facteurs, sans doute, interviennent, que l’équipe de psychologues semblent avoir ignorés et qui pourraient participer à ce que Milgram appelait « l’état agentique » du cobaye, en d’autres termes la capacité d’une personne normale, habituée quotidiennement à obéir à ceux qui incarnent l’autorité, à ne faire appel à aucun sens critique, à perdre toute autonomie de pensée et à devenir l’agent d’exécution d’une mécanique dont elle est incapable de juger le but, si monstrueux soit-il.

 On peut ainsi considérer un paramètre, de nature sociétale et qui touche à la notion même d’obéissance et de rébellion (des candidats comme du public) dans le contexte de notre monde actuel. Car une telle expérience n’aurait pas pu être menée dans des conditions similaires et avec un résultat identique il y a juste vingt ans. A cette époque, comme dans les années 1960, les normes sociales était beaucoup moins contraignantes qu’elles ne le sont aujourd’hui. L’expression d’une exaspération légère dans la vie quotidienne, d’un comportement individualiste ou, simplement, d’une opinion à contre-courant de l’air du temps, pouvait se donner libre cours, sans pour autant que les règles de la vie commune fussent prétendument mises en danger. L’individu pouvait se délester de son stress, de sa charge émotionnelle, à différentes occasions, ce qui le rendait moins perméable à d’autres formes de défoulement bien plus malsaines comme, justement, le concept du Jeu de la mort.

Mais aujourd’hui, on cherche, par tous les moyens, à nous imposer une société lissée, sans écarts, débarrassée de la moindre scorie, une société illusoire du risque zéro, qui reposerait sur un principe de précaution omniprésent et un bonnisme naïf, béat, dont on voudrait laisser croire qu’ils assureraient le bonheur de chacun sous l’œil attentif des caméras de vidéosurveillance. Or, en lieu et place d’un bonheur, c’est un carcan normatif auquel notre société nous oblige à nous conformer à travers une foule de groupes de pression qui œuvrent pour dicter à tous leur vision du monde, entre contraintes quotidiennes du politiquement correct s’appliquant à tous les sujets, lois hygiénistes et comportementales hystériques, envahissantes jusque dans nos assiettes ; sans compter d’étranges rituels tribaux : fête des voisins, journée de la courtoisie au volant, journées sans voiture, sans tabac, sans viande, sans achats, sans téléphone mobile, sans fourrure, sans baladeur, sans emballage, etc. Si nous continuons sur cette voie, peut-être finirons-nous dans l’avenir par rêver d’une journée sans « journée de » ou « journée sans ». Une journée où l’on n’aurait pas à suivre les troupeaux moutonniers de la bien-pensance, où l’on pourrait enfin librement respirer à son gré.

On objectera que nul n’est obligé de participer à ces rites. Ou de partager les opinions politiquement correctes qu’on nous acène. Cependant, tout contrevenant qui viendrait à afficher un refus trop explicite des uns ou des autres se trouverait bien vite l’objet de la réprobation des multiples chapelles qui prétendent vouloir notre bien sans se soucier le moins du monde de nous demander notre avis. On nous dit que la télé réalité se fonde en partie sur l’humiliation des participants, mais c’est une méthode identique qu’utilisent ces chapelles.

Il suffit de voir la manière dont les scientifiques éco-sceptiques sont cloués au pilori sans même qu’un débat soit ouvert, celle avec laquelle fut attaqué l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau lorsqu’il publia son essai, Les Traites négrières, pourtant salué par l’ensemble de ses pairs ou, plus simplement, de constater l’hostilité des regards des habitants d’un immeuble lancés à ceux qui, le jour de la fête des voisins, avaient préféré la compagnie d’un bon livre à l’attrait artificiel d’une réjouissance sur commande.

Car nous sommes entourés de ces pharisiens qui brandissent à tout propos l’étendard d’un intérêt général dont les contours et les enjeux, bien souvent, nous échappent parce que, derrière cette intention a priori louable, se dissimulent surtout des intérêts communautaires, un idéal ascétique ou une psychothérapie personnelle. Comme le soulignait Philippe Muray dans son excellent essai, L’Empire du bien (Les Belles lettres), « [un pharisien, c’est] quelqu’un qui [est] convaincu de se trouver lui-même en état de grâce, donc justifié d’intervenir dans la vie des autres à tour de bras. » Quand il ne pratique pas en outre le cynisme et la tartufferie en s’affranchissant pour lui-même des règles dont il surveille l’application…

Cette espèce n’est pas en voie de disparition, bien au contraire; les pharisiens pullulent et l’Etat, qui ne pouvait rêver meilleurs auxiliaires pour surveiller plus efficacement la société, relaie sans difficulté leur pouvoir de prédation sur les libertés, par voie législative ou à grands renforts de messages délibérément anxiogènes, car gouverner par la peur se révèle souvent d’une redoutable efficacité pour obtenir une rassurante docilité. A cet égard, il est piquant de constater l’erreur d’appréciation de George Orwell qui avait situé son roman d’anticipation, 1984, au cœur d’un régime totalitaire, alors que c’est aujourd’hui au sein des démocraties libérales que se développe une « prison radieuse » (le mot est de Philippe Muray) dont les murs se nomment « contrôles comportementaux » et les barreaux, « police de la pensée ».

 Lassé de devoir se soumettre à ces strates successives de normes qui réduisent progressivement son espace de libre expression, obligé de se glisser dans la peau du « bon citoyen responsable », condamné à l’état agentique permanent auquel le réduit la nouvelle norme sociale qui considère tout écart comme une déviance, l’individu ne trouve plus guère d’exutoire au stress et aux multiples frustrations qu’il rencontre au quotidien. Sa faculté de révolte disparaît du paysage et, avec elle, l’esprit critique, indispensable pour assurer l’autonomie de la personnalité et les principes de jugement. Qui, aujourd’hui, ose encore protester avec détermination contre les lois hygiénistes ou contre la violation du principe de présomption d’innocence qu’ont introduit les radars automatiques ou la loi HADOPI ?

Dès lors, comment un « moniteur », quotidiennement habitué à obéir à la pression sociale, pourrait-il refuser de se soumettre, dans le cadre du Jeu de la mort, à l’ordre imbécile qu’il reçoit d’une forme d’institution – la télévision – qui, depuis longtemps déjà, relaie fidèlement les messages normatifs sans les critiquer ? Et, du côté du public, puisqu’il ne peut plus enfreindre les légers tabous d’antan, sous peine de culpabilisation et de lynchage savamment orchestrés, l’individu se tourne vers un tabou bien plus puissant, qu’il exprime dans un voyeurisme gratuit consistant, comme on le lui propose, à se délecter de la souffrance de son semblable, sans se poser de questions – la mort comme ultime divertissement.

Louis-Ferdinand Céline l’avait fort justement exprimé : « Quand nous serons devenus moraux tout à fait au sens où nos civilisations l’entendent et le désirent et bientôt l’exigeront, je crois que nous finirons par éclater tout à fait aussi de méchanceté. On ne nous aura laissé pour nous distraire que l’instinct de destruction. » Un message qui devrait réveiller les consciences et inciter à réveiller notre regard critique sur le monde.

Illustrations : Stanley Milgram, photographie – Essai de Stanley Milgram, Soumission à l’autorité, Calmann-Lévy – Courbes comparatives de prédiction de soumission en fonction de la puissance de la décharge électrique infligée (en rouge) et de la réelle soumission (en noir), dans le cadre de l’expérience de Milgram – Affiche parodique « Interdiction de penser » – J.-P. Serrier, Les Moutons de Panurge, D.R.

2 réflexions au sujet de « Le Jeu de la mort : la TV est-elle seule responsable ? »

  1. Suite à votre article concernant le documentaire de Christophe Nick, je ne comprends pas pourquoi vous oublier de citer le film « I… comme Icare » de Henri Verneuil qui date de 1979 ou l’expérience de Milgram est reproduite.
    Bien sûr, il faut parler de l’excellent « Prix du danger » de Yves Boisset, mais le film de Verneuil mérite autant d’être mis comme référence de votre article.
    Bye.

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  2. Vous oubliez de citer le livre « the running man » de Stephen King (début des années 80) dans votre article. Marrant de voir comment certains journalistes tombent eux-mêmes (et probablement sans s’en rendre compte) dans l’un des pièges de Milgram : la négation, comme outil de défense d’un système (ici la télé). Vous critiquez Nick, mais il n’a fait que remettre au gout du jour l’expérience de Milgram. A l’époque de Milgram, la télé n’était pas encore rentrée dans les foyers, les « shows » télévisés n’existaient pas, pas de public ivre, … Aujourd’hui, Nick ne fait que remettre l’expérience dans un contexte actuel.

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