Voile intégral, les dangers d’une loi (2/2)

 « Quelle solution faut-il apporter à la question du voile intégral ? » Telle était l’interrogation sur laquelle j’avais achevé ma précédente chronique. Interrogation qui, finalement, en appelle d’abord une autre : jusqu’où une société démocratique, ouverte à l’altérité et au métissage, peut-elle accepter les défis lancés à ses valeurs ? Les partisans de l’angélisme bien-pensant et du relativisme culturel répondront sans doute qu’il n’y a aucun lieu de s’inquiéter du développement du niqab, que le principe de tolérance invite à considérer toutes les différences culturelles, fussent-elles religieuses, fussent-elles éloignées ou opposées aux principes du pays de résidence, comme bienvenues.

Derrière une générosité de façade, cette idée relève pourtant de l’utopie dangereuse et, caressant ici le voile dans le sens du fil, non dénuée d’arrière-pensées politiques. Un tel raisonnement, élargi à tous les champs religieux et tribaux, permettrait de justifier sur notre territoire la coutume ethnique de l’excision ou toute autre pratique culturelle et cultuelle contraire aux lois et aux valeurs républicaines. Il impliquerait en outre de renoncer progressivement à la territorialité des lois qui constitue l’un des fondements de notre droit depuis le Moyen-âge et, a fortiori, depuis la Révolution (toute personne, quelle que soit son origine, est soumise aux lois du territoire sur lequel elle se trouve) pour rétablir de facto le concept de personnalité des lois (chacun devant être jugé suivant les lois de son pays d’origine ou, ici, de sa religion) qui était en vigueur au VIe siècle. Telle est d’ailleurs la revendication de quelques islamistes qui voudraient, notamment en matière de droit de la famille, que la Charia leur soit appliquée en lieu et place des droits des pays européens dont ils sont citoyens ou dans lesquels ils résident. Il ne s’agit ni d’un fantasme, ni d’une fiction, puisque l’archevêque de Canterbury, en février 2008, s’était déclaré favorable à cette demande en jugeant « inévitable » l’adoption de certaines parties de la Charia au Royaume-Uni dans un souci de cohésion sociale ! Si la question venait à être évoquée aussi clairement en France, il faut espérer qu’elle recevrait une ferme fin de non recevoir, car une revendication de droits différenciés fondée sur un motif religieux ne peut en aucun cas être prise en compte dans le cadre d’une république laïque.

Pour les mêmes raisons, dans le cas du voile intégral, la reconnaissance d’un droit différencié n’est pas davantage recevable. Incidemment, il est significatif de constater que ceux qui en défendent le port s’appuient sur les libertés que garantie la démocratie pour mieux les retourner contre elle. Qui ne trouverait pas légitime, en effet, d’invoquer la liberté de se vêtir ? Pour autant, le visage, en l’occurrence, diffère du corps. Contrairement à d’autres régions du monde, l’Europe n’a jamais connu de vêtement destiné à entièrement masquer le visage des femmes dans l’espace public ; voir le visage de son interlocuteur ne permet pas seulement l’identification de la personne, cela fait aussi partie des règles de courtoisie élémentaires de notre société. Il est en outre assez piquant de noter que ceux-là même qui, en l’espèce, en appellent à la liberté de se vêtir, bafouent souvent cette liberté dans les banlieues où les filles et les femmes en sont réduites à renoncer à porter une jupe pour éviter d’essuyer quolibets et insultes.

Qui, de même, pourrait s’opposer à la liberté de conscience ? Mais, si les pratiques cultuelles et les traditions qui y sont liées sont respectables, encore faut-il qu’elles ne contreviennent pas aux valeurs et aux lois de la République. Peut-on d’ailleurs, dans le cas qui nous intéresse, invoquer à proprement parler une « tradition », lorsque les filles et les jeunes femmes qui disent revendiquer le port du niqab consacrent par là même une rupture avec leurs mères et leurs grand’mères qui s’étaient, elles, battues pour obtenir et défendre leurs droits ? Quant à l’argument d’une hypothétique « pudeur féminine » qu’il conviendrait de préserver, il faut bien reconnaître qu’il s’agit surtout là d’une construction intellectuelle patriarcale, commune aux trois religions monothéistes, lesquelles ont toujours entretenu avec le corps – surtout le corps féminin – une relation de défiance dont rien n’a jamais prouvé le bienfondé. Une défiance qui, certes, nie l’égalité des sexes et la liberté des femmes, mais aussi, paradoxalement, souligne en creux la faiblesse supposée des hommes, incapables de maîtriser leur pulsions et si fragiles devant la « tentation » qu’il faudrait ainsi les « protéger » aux dépens de la gent féminine. On ne dira jamais assez combien les vieux mythes de l’Eve tentatrice, de Lilith, des filles de Loth et de Dalila ont produit d’effets ravageurs sur l’image de la femme.

 Quoi qu’il en soit, une société ne saurait déchoir en écartant un certain nombre de comportements qui seraient contraires à ses valeurs fondamentales. Aucun pays n’échappe à cette règle, ceux qui tolèrent le moins la différence ne comptant d’ailleurs généralement pas parmi les plus vertueuses des démocraties puisqu’il leur arrive de se confondre avec des théocraties, justement, intégristes… Comme l’écrivait Claude Lévi-Strauss dans son ouvrage Race et histoire (Collection Folio, Gallimard 127 pages, 7 €) : « La civilisation mondiale ne saurait être autre chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité ». Le métissage, riche d’opportunités, ne présente donc pas de danger, pour peu toutefois que chaque culture d’accueil sache préserver son originalité et ne renonce pas à elle-même. Dans un article de 1971, Race et culture (Revue internationale des sciences sociales), Lévi-Strauss insistait encore sur ce dernier point : « Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé […], elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. »

Cette « surdité » dont parle l’auteur n’a donc rien de commun avec une quelconque forme de racisme ou, dans le cas du voile intégral, d’islamophobie (mot aujourd’hui dévoyé de son sens par un emploi dénué de tout discernement), comme certains l’avancent. Faut-il pour autant que l’Etat légifère sur le port du niqab et de ses accessoires (puisque la bigoterie est parfois poussée jusqu’au port de gants afin de dérober au regard la plus innocente surface d’épiderme) pour mieux affirmer le droit imprescriptible qu’ont les femmes à montrer leur visage et le principe non négociable d’égalité avec les hommes ?

Régler ce problème par la loi offrirait une solution simple, médiatique et bénéfique d’un point de vue électoraliste mais, osons le dire, inefficace, totalement contreproductive et, surtout, dangereuse car cela ne ferait que répondre aux souhaits des extrémistes eux-mêmes, pour lesquels la question du niquab est un piège – habile ou grossier, peu importe – tendu aux Etats européens en général et à la France en particulier. En d’autres termes, une loi interdisant le port du voile intégral serait un cadeau de choix offert à la propagande islamiste qui ne manquerait pas de la présenter au monde comme dirigée contre tous les Musulmans, dans un élan victimaire dont ils chercheraient à tirer bénéfice, le premier étant le renforcement du besoin identitaire. La France ne serait pas présentée comme légiférant contre le voile intégral, mais contre l’Islam et ceux qui tentent cette offensive à l’égard les valeurs républicaines savent combien faire des martyrs, réels ou imaginaires, se retourne immanquablement contre un Etat. Comment, d’ailleurs, faire appliquer un tel texte qui punirait les victimes sans s’attaquer aux responsables ? Et comment résoudre les imbroglios diplomatiques induits, s’agissant des femmes originaires du Koweït ou d’Arabie Saoudite en visite dans notre pays, à moins que la police, au mépris de la territorialité des lois, ne ferme les yeux ou feigne de croire qu’elles se rendraient à un bal costumé sur le thème de Belphégor ?

 La France détient déjà le record européen du nombre de textes législatifs adoptés annuellement, dont bon nombre ne sont ni efficaces, ni applicables. En ajouter un supplémentaire au corpus déjà bien trop pesant des lois comportementalistes, venant, cette fois, réglementer les tenues vestimentaires, ne serait pas seulement inutile mais ouvrirait encore la porte à d’autres revendications, à vocation liberticide, conduisant à légiférer contre tout ce qui peut choquer une communauté donnée dans l’espace public. Un exemple met ce risque en lumière : en Australie, un pasteur chrétien fondamentaliste et membre du Parlement, Fred Nile, tente depuis plusieurs mois d’imposer dans ce pays l’interdiction du monokini sur les plages ; l’un de ses arguments prouve qu’il n’y a pas de concurrence, mais bien une alliance objective des religions dès qu’il est question de réglementer les comportements (ici, des femmes dont on veut contrôler le corps, une fois encore), puisqu’il prétend qu’une telle interdiction permettrait de protéger la pudeur des… Musulmans !

Plutôt qu’une loi, d’autres solutions se révéleraient plus efficaces, qui ne laisseraient pas l’impression de stigmatiser l’Islam. Il suffirait d’abord d’utiliser les textes législatifs et réglementaires existants qui régissent, en particulier, la visibilité du visage aux fins d’identification et de sécurité publique ainsi que l’égalité des sexes. Enfin, l’adoption par le Parlement, comme la réforme des institutions de l’été 2008 l’y autorise, d’une résolution claire et ferme, appuyée de son côté par le CFCM qui n’y semble pas hostile, enverrait un signe fort aux communautaristes. Par ailleurs – mais il s’agit bien sûr d’une décision qui ne concerne que leur conscience et ne saurait leur être imposée – les imams, sur tout le territoire, pourraient relayer ce message auprès de leurs fidèles, montrant par là-même leur attachement à l’Islam de France.

Cette résolution parlementaire devrait, naturellement, être votée à l’unanimité, ce qui n’a malheureusement rien d’évident, compte tenu de l’illisibilité de la position du P.S. en la matière et des clivages sur le sujet, qui dépassent le cadre des partis. Elle devrait affirmer que la citoyenneté transcende toutes les appartenances identitaires quelles qu’elles soient, renvoyer aux trois piliers de la République (Liberté, Egalité, Fraternité) et, surtout, rappeler tous les principes de laïcité – ce quatrième pilier, tout aussi fondamental que les précédents – contenus dans la loi de 1905. Car ces principes ont bien trop perdu de leur clarté et de leur force depuis quelques années. Que des collectivités territoriales aient accepté de céder aux communautarismes religieux sur la non mixité de leurs piscines publiques, les particularismes alimentaires au sein des cantines scolaires – et, pourquoi pas, demain, le choix du sexe des médecins à l’hôpital public ? – fut une grave erreur qui a largement participé à affaiblir les valeurs de laïcité au prétexte d’un « vivre ensemble » qui se traduit dans les faits par un « vivre à part ». Avec les propos pour le moins ambigus du chef de l’Etat dans ses discours du Latran et de Riyad, une nouvelle brèche a aussi été ouverte, dans laquelle s’engouffrent, comme on pouvait s’y attendre, tous les intégrismes.

 Bien sûr, les partisans d’une loi opposeront qu’une résolution ne présente aucune force contraignante et qu’elle serait dénuée d’efficacité. Rien n’est moins certain. Car cette affaire de voile intégral relève du conflit psychologique, elle est un test permettant à ceux qui en sont les auteurs de mesurer la solidité de nos convictions républicaines, fragilisées, au moins en apparence, par le continuel esprit de repentance et les tentatives d’introduction du concept flou de « laïcité positive », interprété comme un infléchissement des principes républicains que dénonçait avec lucidité Alain-Gérard Slama (qui y voyait un cynique retour à l’ordre moral) dans un excellent essai auquel j’avais consacré, il y a quelques mois, un article. Affirmer de la manière la plus solennelle l’attachement de la France à la loi de 1905 permettrait donc de recadrer le débat en replaçant la laïcité au cœur du système de valeurs de la République.

Illustrations : Visages voilés – Belphégor – Buste de Marianne (Laétitia Casta) par Marie-Pierre Deville-Chabrolle. 

4 réflexions au sujet de « Voile intégral, les dangers d’une loi (2/2) »

  1. Ainsi donc les Musulmans pourraient croire sur parole les extrémistes qui leur affirmeraient qu’interdire le niqab -ou demain la tristement célèbre burqa- équivaudrait à persécuter tous les Musulmans, à l’heure même ou les autres formes de voile sont permises en dehors des salles de classe des établissements scolaires (je suis peut-être imprécis dans cette formulation, veuillez m’en excuser)…

    Même les Musulmans « modérés » pourraient le croire… Ces mêmes modérés qui pourtant manifestent aussi régulièrement que massivement dans nos rues pour protester contre les attentats terroristes islamistes depuis le 11 septembre 2001 (ça en a fait des marches et des semelles usées, et des voix enrouées à force de crier contre ces dévoiements de leu religion, soit dit entre parenthèses)…

    Cela me laisse tout songeur et perplexe…

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  2. Bon sang mais c’est bien sûr! Si on ne nomme ni le niqab ni la burqa ni le « voile intégral », on pourra toujours faire courir la rumeur qu' »à travers eux » -c’est le cas de le dire-, est visé en réalité l’accoutrement de quelques membres aigris du Ku Klux Klan réfugiés en France après l’élection insoutenable d’ Obama aux Etats-Unis!

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  3. Bel article que j’approuve dans sa grande majorité — même si j’avoue que je ne peux m’empêcher de sourire à la vue de cette Marianne dé-voilée qui vient conclure l’article !

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  4. Décidément, je devrais faire partie de votre fan club ! En effet, je suis tout à fait partisane d’une mise en avant ostensible et argumentée des textes législatifs existants. De la laïcité à l’égalité des sexes en passant par la nécessité de l’identification d’une personne, nous disposons largement de l’arsenal législatif nous permettant d’éradiquer l’archaïsme du voile intégral et conserver nos usages républicains laïques. Alors, pourquoi, la loi n’est-elle pas appliquée ? Pourquoi les politiques et même les journalistes en parlent-ils si peu ?

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