Flacons oubliés et vins de légende

 Avec son format oblong (dit « à l’italienne ») et, en couverture, la reproduction d’un tableau du XVIIe siècle de Lubin Baugin au centre duquel un verre dévoile, en transparence, la robe délicieusement ambrée de ce que l’on devine être un nectar, ce livre ne ressemble à aucun autre. Son titre attise la curiosité, l’amateur, moins intimidé qu’intrigué, se demande ce qu’il recèle ; consciemment ou non, il pressent que sa lecture s’apparentera à une initiation. Et il aura raison. Le Livre des vins rares ou disparus (Bartillat, 208 pages, 20 €) de Robert de Goulaine en est à sa troisième édition, et il suffit de le savourer (car tel est bien le mot qui convient) page après page pour comprendre les raisons de ce succès.

L’auteur ne cherche pas à proposer un guide supplémentaire sur un marché déjà saturé ; ses avis ne feront pas la réputation d’un vigneron, pas plus qu’ils ne la détruiront d’ailleurs ; en outre, aucun producteur ne tentera, à sa lecture, de modifier la personnalité de ses vins pour lui complaire. Car les vins dont il est ici question relèvent de l’exception et, parfois, de la légende, ce qui ne signifie pas pour autant que leurs prix ( pour ceux d’entre eux qui existent encore) seront forcément inaccessibles. En revanche, ils offrent une personnalité et une qualité qui les éloignent de tous les produits standardisés, lesquels, aujourd’hui, remplissent les rayons des supermarchés et de bien d’autres boutiques.

Le voyage auquel nous convie Robert de Goulaine ressemble – il le dit lui-même – à un « vagabondage » autour du globe. Avec pour bâton de pèlerin une belle érudition, un humour souvent décapant et une parfaite connaissance de son domaine, il nous invite à une école buissonnière du vin qui, comme toutes les écoles buissonnières, sait réserver sa part de rêve. Nous partons ainsi sur les traces du mythique tokai de Hongrie, l’Aszù Essenzcia, du Constancia d’Afrique du Sud, dont il ne reste pratiquement de trace que dans les œuvres d’Alexandre Dumas et de Baudelaire, du vin Jaune du Jura, que l’on peut facilement se procurer et qui, si l’on ne veut pas le déguster pour lui-même, fera merveille sur une volaille aux morilles ou un vieux Comté. En Champagne, il sera question, non de bulles industrielles, mais du Bouzy et du rosé de Riceys ; l’auteur nous conduira encore chez des vignerons d’Allemagne, de Belgique (mais oui !), de Suisse, de la vallée du Rhône. Avec lui, nous visiterons l’Italie pour son recioto della valpolicella, une variété d’amarone « au parfum de rose fanée », l’Espagne, le Bordelais, les Etats-Unis et nous irons même jusqu’aux latitudes les plus improbables, au Canada, afin d’y découvrir des vins confidentiels, comme ce vin de glace, issu d’un raisin dont les grappes sont récoltées avant le lever du jour, par une température descendant parfois jusqu’à -18°C. Tout aussi surprenants, mais bien plus faciles à dénicher, nous serons confrontés au Clos Cristal, un Saumur-Champigny (dont je reparlerai dans une prochaine chronique) qui faisait les délices de Clémenceau, ou au Château Musar, excellent vin libanais que me fit un jour goûter un homme d’affaires anglais dont la cave n’avait rien à envier à celle d’un relais gastronomique.

 Chaque chapitre traite d’une région du monde, les intitulés ouvrent de belles perspectives : Casaque jaune et botte de paille, L’or du Rhin, Dieu est peut-être belge, La Loire secrète, etc. Les domaines y sont décrits, avec leur histoire, leurs cépages, leur mode de vinification et, naturellement, leurs flacons égarés dans la seule mémoire des initiés. Au passage, l’auteur livre des anecdotes savoureuses, donne des avis parfois fort tranchés, mais toujours argumentés et brosse le portrait des vignerons, car, derrière ces bouteilles étonnantes, se dissimule le travail discret d’hommes et de femmes réunis par l’amour de leur métier. Dans ce livre, on ne rencontrera aucune concession aux modes, pas plus qu’aux caprices du marketing. Enfin, loin de se présenter comme un traité technique dont la lecture serait complexe et sèche, Le Livre des vins rares ou disparus est écrit d’une plume alerte et, pour tout dire, réellement littéraire. J’en veux pour preuve ce court extrait, où l’humour le dispute à la gastronomie :

« […] mais avec une truite au bleu, un Steinberger d’année récente, en provenance d’un terrain schisteux de l’ancien monastère d’Eberbach, sera le plus approprié. En retirer la peau d’un geste délicat (après avoir gobé les joues), afin de mettre à nu la chair à peine rosée de la bête, exige un doigté comparable à celui qu’il faut pour déshabiller une vierge. Certes, les truites sont d’élevage par les temps qui courent et les vierges authentiques, trop peu nubiles pour qu’il soit permis de les effeuiller sans offenser les mœurs ; cela ne change rien aux données fondamentales de l’opération. »

 Il faut être un fin connaisseur pour évoquer aujourd’hui la truite au bleu, sans doute la meilleure et la moins répandue des façons de cuisiner ce poisson. Elle nécessite que l’animal soit fraîchement assommé avant cuisson pour que sa peau conserve son mucus – car c’est ce mucus qui, sous l’effet d’un court-bouillon vinaigré, virera au bleu et donnera à ce plat son aspect unique. Il faut l’être encore davantage pour conseiller au lecteur de gober les joues de la truite, toujours ignorées ou oubliées, voire méprisées, alors qu’elles en sont, incontestablement, la partie la plus subtile. Nombreux sont les animaux dont les joues réjouissent le palais ; morceaux de choix chez le bar et la daurade grillés ou cuits en croûte de sel, ces joues deviennent un plat de résistance si l’on peut s’en procurer de lotte ou de cabillaud (notamment préparées dans une sauce crémée au pineau blanc des Charentes). Quant aux viandes, rien ne peut égaler la joue de bœuf pour réaliser un bourguignon, un pot-au-feu ou un bœuf aux carottes (elle y sera goûteuse et fondante à souhait), sans négliger la joue de porc, délicieuse accompagnée d’une sauce à l’orange sanguine relevée d’un soupçon de gingembre frais.

Recueil de chroniques gourmandes présentées comme une chasse au trésor, ce livre est avant tout celui d’un passionné. Il invite le lecteur à chiner dans les œnothèques et, bien davantage encore, à parcourir les terroirs pour tenter d’exhumer quelques bouteilles afin de les partager, un jour, avec de vrais amateurs.

Illustrations : Vermeer, Le Verre de vin (vers 1660, Staatliche Museen, Berlin) – Le Caravage, Bacchus (vers 1597, Galerie des Offices, Florence). 

« Le Syndrome du Titanic » est-il un naufrage ?

 Nous étions moins de dix spectateurs, mercredi dernier en fin d’après-midi, dans la salle du seul cinéma de Lille où l’on projetait Le Syndrome du Titanic, de Nicolas Hulot et Jean-Albert Lièvre. Cette absence de public m’a rappelé ce mot qu’avait adressé Tristan Bernard à l’un de ses amis pour l’inviter au théâtre où sa pièce connaissait un four retentissant : « Venez armé, l’endroit est désert ». En dépit d’un martelage médiatique savamment orchestré et d’une presse souvent dithyrambique, il semble bien que ce film fasse un flop : 190.000 entrées en quinze jours, voilà qui est peu, en comparaison des 165.000 en une seule semaine enregistrées (à nombre de copies égal) par le long métrage intimiste Mademoiselle Chambon (avec Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain) qui n’avait pas bénéficié – tant s’en faut ! – de la même promotion.

Comment expliquer cet échec commercial ? Sans doute la politique de distribution choisie n’y est-elle pas étrangère. Pour la sortie de Home, Yann Arthus-Bertrand avait misé sur la gratuité, afin d’en faire profiter le plus grand nombre, soit 8 millions de téléspectateurs, auxquels il fallait ajouter les internautes et tous ceux qui s’étaient rendus aux projections publiques. Bien que, à l’instar d’Arthus-Bertrand, son film ait été entièrement financé par ses mécènes, Hulot a préféré un mode de diffusion classique ; comme au poker, il fallait payer pour voir. C’était son droit, il doit aujourd’hui en assumer les conséquences.

Les relations qu’entretiennent les « stars » de l’écologie avec l’argent relèvent parfois du paradoxe : condamner le système dans lequel elles vivent tout en recherchant une maximisation des profits, voilà qui est plutôt singulier. Jacques-Yves Cousteau, précurseur des télécologistes, était passé maître dans cet art délicat ; l’opacité de ses finances aurait volontiers laissé penser que la mer (qu’on voit, depuis Charles Trenet, danser le long des golfes clairs) avait surtout eu pour lui des reflets d’argent… Le sérieux quotidien britannique The Independant ne s’y était pas trompé, qui avait publié en 1999 un article intitulé 20.000 lies under the sea (jeu de mot sur le célèbre titre de Jules Verne, « lies » signifiant « mensonges ») ; en quelques paragraphes, il s’était chargé de déboulonner la statue du commandeur à bonnet rouge.

Cela dit, la politique de distribution ne justifie pas tout et c’est probablement au film lui-même qu’il faut se référer pour comprendre son naufrage commercial. D’un point de vue esthétique, entre Home et Le Syndrome du Titanic, la différence est frappante. Ce dernier se présente comme un assemblage souvent hétéroclite d’images ; on saute d’un continent ou d’un sujet à l’autre sans vraie logique ni explication. En revanche, le montage affiche une ambition délibérée : entre de rares images vraiment esthétiques, s’interposent de longues séquences volontairement sélectionnées pour leur caractère anxiogène, émotionnel, parfois voyeuriste et, surtout, à vocation culpabilisatrice.

Certaines posent en outre la question de l’interprétation du message : en montrant, par exemple, des femmes namibiennes (d’ethnie Himba) faisant, dans leur tenue traditionnelle (c’est-à-dire seins nus et corps recouvert d’onguent à base d’hématite), leurs achats dans un supermarché, que veulent dire les auteurs ? S’il s’agit d’une note d’humour, elle est obscène, s’il s’agit de condamner l’influence de la modernité sur une ethnie d’éleveurs – nomades ou sédentarisés – vivant dans un désert, elle s’apparente au mythe rousseauiste du « bon sauvage » qui ne figure qu’une forme de racisme déguisé. Au nom de quoi devrait-on trouver scandaleux que ces femmes aient accès à des produits auxquels elles accordent une utilité et préférer les laisser dans un total dénuement, sous couvert de préservation de leur authenticité ? Avec un tel raisonnement, nous en serions encore à l’âge de pierre. Plus intéressante est une autre image, montrant une horde de touristes venus photographier les himbas dans leur village : cette forme pour le moins déplacée de « safari photo » a quelque chose d’insultant pour la dignité de ces habitants, comme fut en son temps insultant, pour les habitants des pays africains traversés, le Paris-Dakar que Nicolas Hulot connaît bien, pour y avoir participé en 1980, au volant d’un Range Rover sponsorisé par TF1, sans s’être alors soucié des questions éthiques que cette course pouvait légitimement soulever…

 On pourrait encore évoquer les cages métalliques de Kowloon (« Kowloon, Chine », précise le film, alors qu’il s’agit d’un quartier de Hongkong, sur le continent, faisant face à l’île), guère plus grandes que des cartons, dans lesquelles vivent des hommes célibataires. Elles se situent à quelques centaines de mètres du mythique hôtel Peninsula, réputé pour sa flotte de Rolls-Royce destinées à sa clientèle de marque ; la mise en perspective offerte par ces deux lieux aurait revêtu une valeur symbolique ; ce n’est qu’une occasion manquée.

Toutefois, si le support visuel ne se montre pas toujours à la hauteur de l’ambition – le fil conducteur faisant souvent défaut – il demeure remarquable, comparé au texte de Nicolas Hulot, égrené à la première personne d’une voix off morne à souhait ; une litanie dont l’indigence intellectuelle étonnera plus d’un spectateur. Les images sont en effet ponctuées de truismes (« on ne doit rien admettre car c’est tout simplement inadmissible », « quand l’humiliation se mêle à la misère, elle fait le lit de la haine »), de moralisations infantiles (« est-ce qu’on est si humain que cela ? Le devenir est une tache bien plus difficile que prévu », « nous qui avons tout et que rien ne satisfait »), d’expressions pontifiantes (« On ne consomme pas, on consume »).

Certains propos de l’auteur sont, par ailleurs, tout à fait contestables : parle-t-il des « esprits éclairés » auxquels échappe l’intérêt pour le développement durable, c’est pour nous montrer la messe-spectacle d’un télévangéliste de « l’Eglise des winners » du pasteur David Oyedepo, à Lagos. Or, rien n’est plus aux antipodes, précisément, des « esprits éclairés » que les prêcheurs pentecôtistes, qu’ils prônent ou non ce qu’ils appellent « l’Evangile de la prospérité » (à l’exemple de Creflo Dollar aux Etats-Unis), entre obscurantisme, transes, glossolalies, complicité avec des gouvernants corrompus et cartes de crédit ! Croit-il nous asséner un scoop, il ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes et manquer sa cible : « On démolit un monde et on en reconstruit un dessus », se plaint-il… Or, tous les archéologues savent que, sous des métropoles existantes, se trouvent les ruines de villes anciennes auxquelles elles servent de fondation ; ce principe n’a rien à voir avec la société de consommation qu’il condamne, il existe depuis les débuts de l’urbanisation humaine. Byblos, au Liban, en offre un exemple parfait : sur un village néolithique, fut bâtie une cité phénicienne au IIIe millénaire avant notre ère, laquelle fut recouverte par une ville romaine.

Le spectateur ne décèle guère d’originalité dans le long monologue du film, sinon une radicalité anticapitaliste dont, cependant, l’auteur se défend. Assis devant l’écran, on s’ennuie volontiers, mais on est parfois tiré de sa torpeur par une phase connue ou un concept familier. Car Nicolas Hulot emprunte, paraphrase, il fait siens des mots qui appartiennent à d’autres, sans, pour autant, citer ses sources, au mépris de l’honnêteté intellectuelle la plus élémentaire. On a beaucoup évoqué sa phrase : « Je ne suis pas né écologiste, je le suis devenu », comme s’il s’était agi d’une heureuse trouvaille, mais personne n’a songé relever qu’elle n’était qu’une « adaptation » de la première phrase du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. De même, lorsqu’il affirme, sans définir ce que cela signifie : « je crois à la sobriété heureuse », il se garde bien de préciser que ce concept de « sobriété heureuse » fut introduit par Pierre Rabhi, philosophe, paysan et conseiller alimentaire auprès de l’ONU, notamment dans une conférence tenue à Lyon en septembre 2003. Certes, on entend la voix de ce dernier pendant quelques secondes au cours du film, mais sans qu’il soit question de l’idée dont il est le père. Le Syndrome du Titanic souffrirait-il du syndrome du coucou, bien connu des milieux littéraires et des auteurs dénués d’imagination ?

 Une autre raison explique probablement la défection du public. A plusieurs reprises, l’écojetseteur martèle « seul l’excès est toxique ». Sur ce point, il a raison, mais il pèche lui-même par l’excès qu’il condamne. Se présentant, volontairement ou non, comme le gourou d’une nouvelle religion, il fonde son message sur une culpabilisation constante du spectateur. Certes, ce système de pensée a fort bien fonctionné pendant deux millénaires ; la Chrétienté s’est développée autour de cette idée que reprend Nicolas Hulot jusque dans l’anti-hédonisme : culpabilisation, rédemption par la contrition (dans notre cas, l’appel au portefeuille…), menace d’apocalypse. Mais le public n’a peut-être pas envie d’être systématiquement culpabilisé, confronté à des images qui l’accusent en permanence de manière souvent injuste, car on voudrait le persuader que le désastre annoncé repose sur ses épaules alors que, le plus souvent, il n’en peut mais. Dans un récent entretien au magazine GQ, Nicolas Hulot affirmait, d’un ton comminatoire : « Quand vous voyez dans la rue la schizophrénie des gens avec leur iPhone… S’ils le font le tomber par terre, ils sont encore plus fous que si c’était leur bébé ! » Seuls les régimes totalitaires se servent d’arguments aussi outranciers pour asseoir leur propagande. L’appel à l’émotion et non à la raison ne saurait constituer les fondements d’une pensée sérieuse. On se demande parfois si, comme le disait Marcel Gauchet : «L’amour de la nature [ne dissimule pas] la haine des hommes

Et de quelle pensée s’agit-il, d’ailleurs, sinon de celle d’un « prophète » qui assène, mais ne démontre pas ? Les commentaires d’un film qui fut tourné dans vingt pays du globe au prix d’une forte consommation d’énergie (éco-compensée ?) brillent par leur absence de propositions. Et comme le politiquement correct prévaut dans le discours, on s’abstient, par exemple, d’évoquer le malthusianisme, comme si la croissance démographique exponentielle de la planète n’entrait pas en ligne de compte dans le fait qu’il sera de plus en plus difficile de nourrir ses habitants, a fortiori au moyen d’une agriculture raisonnée qui serait pourtant indispensable. Alors, au fil des leçons, apparaissent des mots que l’auteur omet d’expliquer. Que signifie, selon lui, le « principe d’une croissance et décroissance sélective », « se dépouiller un peu » ? A quel futur veut-il nous préparer lorsqu’il glisse, entre deux images, « l’homme est grand sous la contrainte » ? Ce vocabulaire de gourou n’a rien de rassurant ; il rappelle d’un peu trop près la méthode totalitaire qui consiste à gouverner en exploitant les peurs, à stigmatiser et à culpabiliser pour mieux imposer par la force un mode de vie dont on finit par pressentir les contours. En outre, se transformer, comme le soulignait Philippe Bilger sur son blog, « d’écologiste héliporté » en « écologiste fouettard » et en « Savonarole du pauvre » pour faire entrer l’apocalypse dans les cuisines et les alcôves n’est pas sans danger : « Le tocsin qui sonne en permanence a en effet comme conséquence perverse de créer, au sein de la société, une indifférence mais nerveuse, agitée, sans qu’on puisse espérer l’ombre d’une véritable prise de conscience. » A trop hurler au loup… A la vision de l’homme et de la nature telle que présentée dans Le Syndrome du Titanic, j’avoue préférer celle développée par Michel Onfray dans son très beau texte littéraire, Le Recours aux forêts, auquel j’avais consacré ma précédente chronique.

Enfin, une autre question se pose, qui est celle, capitale, de la légitimité. Revêtir les oripeaux de l’imprécateur suppose une exemplarité sans faille dans les comportements, même (et surtout) chez les nouveaux convertis, dont on sait qu’ils affichent toujours leurs convictions de la manière la plus intégriste. Or, de ce point de vue, Nicolas Hulot reste confronté à de multiples contradictions qui rendent suspectes et contreproductives les leçons qu’il prétend nous donner. Récemment épinglé par Stéphane Guillon dans sa chronique de France Inter, le photographe baroudeur n’a manifestement pas apprécié cette confrontation au réel. « Ecotartuffe », raillait Guillon, exemples dérangeants à l’appui. Comment lui donner tort ? « Méchant, sans talent », fut la réponse un peu courte de Hulot qui n’avait guère accepté de voir ses efforts promotionnels remis en cause en quelques minutes. Pour une fois, il devait vraiment être vert… Et d’en appeler aux mânes de Coluche, un peu imprudemment sans doute, puisque l’humoriste revendiquait de «se battre contre les pédants, les cons et les tartuffes.» Hulot vit-il dans un autre monde que le nôtre, ou feint-il de s’offusquer ? Chaque invité de l’excellent « 7-10 » de Nicolas Demorand qui réunit quotidiennement une large audience sait cependant qu’il ne pourra échapper à l’humour dévastateur du chroniqueur, surtout si ses actes ne coïncident pas avec le message qu’il cherche à imposer.

Difficile, en effet, de se présenter en donneur de leçon lorsqu’apparaît au grand jour l’inadéquation du comportement et du propos. Difficile de condamner la société de consommation et de vendre, même indirectement, tant de produits dérivés autour de l’étiquette Ushuaïa qui lui colle à la peau. L’écologie et le thème du réchauffement climatique constituent de fabuleux enjeux financiers et industriels pour qui sait les exploiter. Un article du magazine L’Expansion, intitulé « Ushuaïa, le label Hulot certifié 100% rentable » traitait cette question dès 2005 avec beaucoup de pertinence ; il mérite d’être lu. Difficile également de s’attaquer au capitalisme tout en étant financé par de grands groupes industriels (EDF, Orange, etc.) sans être soupçonné de « cracher dans la soupe. » Difficile encore d’exhorter au renoncement un public qui découvre qu’en une heure de vol sur un avion de chasse Alphajet, Nicolas Hulot a consommé l’équivalent en carburant de 4 à 6 mois de chauffage d’une maison (1000 litres de kérosène environ) ou qu’une heure d’hélicoptère – moyen de transport qu’il affectionne particulièrement – représente la consommation horaire de 50 automobiles. Et qu’en d’autres termes, l’intéressé globe-trotter a sans doute pollué bien davantage dans sa vie la planète que chacun des citoyens lambda que nous sommes. On savait le présentateur porté sur les défis sportifs, mais là, c’est à un périlleux numéro d’équilibriste qu’il se livre car, à la lumière de ces chiffres, son message perd singulièrement de sa crédibilité.

 Il y a beaucoup de cynisme dans tout cela, et peut-être même, au moins en apparence, d’hypocrisie, ce qui n’aura sans doute pas échappé à un public las des multiples exemples de cynisme auquel il est quotidiennement confronté de la part d’une élite médiatisée qui ne l’est que par autoproclamation ou cooptation. Il est toujours prudent de se méfier des donneurs de leçon, et encore davantage des prophètes d’apocalypse. Sacha Guitry avait eu à leur sujet un mot aussi spirituel que cruel : « Vos amis, qui vous prédisent des malheurs, en arrivent bien vite à vous les souhaiter. Et ils les provoqueraient au besoin pour conserver votre confiance. »

L’avenir de la planète est un sujet trop sérieux pour le laisser entre les mains des idéologues et de ceux qui font des peurs un commerce comme un autre au prétexte de diriger les consciences. Au Syndrome du Titanic, qui n’encourage aucun débat, on pourra préférer un autre documentaire, qui ouvre à réflexion, puisqu’il s’oppose à la pensée dominante. Tourné pour la chaîne de télévision britannique Channel 4, intitulé La grande arnaque du réchauffement climatique, il rassemble des entretiens avec des scientifiques de premier plan (du MIT, d’universités américaines, européennes, de l’Institut Pasteur, etc.) qui contestent le discours ambiant et soutiennent, études à l’appui, que le réchauffement actuel, interrompu depuis 1998, ne serait pas dû aux gaz à effet de serre, mais au cycle des activités solaires. Solidement argumentée par des éléments statistiques approfondis, leur approche semble probante et mérite d’être examinée pour se forger une opinion en toute connaissance de cause. Leur principale faiblesse réside dans leur manque de visibilité : poser leur théorie contre le modèle dominant leur a fermé les portes des média ; ils reconnaissent eux-mêmes subir des pressions et se faire traiter de négationnistes, comme s’ils avaient nié la réalité de la Shoah. Un tel ostracisme nuit à la qualité du débat démocratique, qui ne se nourrit pas d’anathèmes, mais de confrontation d’idées, qui n’impose pas la culpabilisation, mais favorise la prise de conscience. Or, la voix de ces scientifiques, qui n’ont rien de joyeux farfelus, en vaut bien d’autres et notamment celle d’un imprécateur qui n’a d’autre légitimité ni d’autre compétence scientifique que sa qualité d’animateur d’émissions télévisées.

P.S. Il est rare que je revienne sur un article déjà en ligne, mais quelques réactions m’invitent à lever une ambigüité probablement née du texte. Je fais, dans le dernier paragraphe, référence au documentaire de Channel 4 en tant qu’élément permettant le débat ; je me limite à apporter cette information afin que chacun puisse se faire sa propre opinion en confrontant des points de vue divergeants. Cela ne signifie pas que j’adhère à l’ensemble des idées avancées dans ce documentaire. Dans le même esprit, France 5 a diffusé dimanche soir dernier un reportage, « Planète sous pression », qui présentait ces différents courants de pensée concernant le réchauffement climatique.

Illustrations : Affiche du film – Cages de Kowloon (D.R.) – Coucou, gravure – Terre (D.R.). 

La « cabane au fond du jardin » de Michel Onfray

 Une fois encore, Michel Onfray parvient à nous surprendre ; il débarque sur un rivage où on ne l’attendait pas. Son dernier ouvrage, Le Recours aux forêts (Galilée, 76 pages, 14 €) porte un sous-titre : « La Tentation de Démocrite ». En le recevant, à la lecture de la couverture, j’avais imaginé qu’il s’agissait d’un essai philosophique, bien que le volume fût un peu mince pour un tel exercice. La surprise fut donc grande de découvrir au fil des pages un très beau texte poétique où l’autobiographie transparaît et qui finalement, sous cette forme non-conventionnelle, aborde la philosophie d’une manière bien plus attractive qu’un long pensum.

Avec ce texte, l’auteur reprend une tradition qui avait été interrompue par la philosophie allemande du XVIIIe siècle. Là où, auparavant, les philosophes n’hésitaient pas à utiliser le récit, voire l’humour, pour mieux illustrer et transmettre leurs messages, les Allemands avaient privilégié la rigueur affectée de traités rébarbatifs, comme si la profondeur de leurs pensées avait dû se mesurer à l’aune de l’ennui ressenti par le lecteur. L’influence de cette austérité, supposée gage de sérieux, sur la philosophie s’étend, hélas, jusqu’à aujourd’hui, tous pays confondus ; c’est pourquoi on ne peut que saluer un livre comme Le recours aux forêts, qui, outre sa réelle dimension littéraire, se présente comme un texte d’abord facile, agréable et esthétique.

Dans sa « Postface en forme de préface » que je conseillerais volontiers de lire avant d’aborder le vif du sujet, Michel Onfray en esquisse la genèse : il s’agit, notamment de la sollicitation d’un homme de théâtre, Jean Lambert-wild – un pèlerinage improbable et finalement avorté aux Etats-Unis, sur les traces… d’une communauté fouriériste ! Au passage, l’auteur épingle avec un humour au vitriol (pp. 68-69) un précédent voyage en Amérique, celui qu’effectua BHL et dont il tira American Vertigo. Un second projet fut élaboré, vers l’Islande cette fois. Je ne recommanderai jamais assez, pour avoir eu la chance de m’y rendre à de nombreuses reprises, de visiter cette île aux paysages lunaires, aux fureurs terrestres des premiers âges dont volcans et geysers témoignent au quotidien, ce pays où l’on pêche encore le saumon sauvage en pleine ville, comme à l’époque des Sagas médiévales.

« Dans ce lieu, l’écologie véritable devient sagesse universelle : non pas l’écologie mondaine, urbaine, l’écologie morale, l’écologie devenue religion d’après les religions, mais la philosophie d’un rapport virgilien à la nature […]. »

 Sans, in fine, s’y être rendu, Michel Onfray vient, en quelques lignes, de saisir cette caractéristique écosophique de l’Islande. Point en effet, sur cette terre de glace et de feu, caressé au sud-ouest par le Gulf Stream, de télécologistes se délectant, à l’instar des télévangélistes, de nous annoncer l’apocalypse à grands renforts d’images dont la dimension émotionnelle exclut toute pensée rationnelle ; point non plus d’écojettseteurs cyniques nous exhortant à un renoncement dont ils savent eux-mêmes si bien s’affranchir ou s’empressant de nous culpabiliser sans se soucier de leurs propres turpitudes. Le rapport à la nature des Islandais relève de l’ontologie. Là-bas, belle ou mortelle, cette nature est respectée, acceptée au point que – beaucoup d’habitants me l’avaient dit – chacun se sent prêt, sans terreur aucune, à découvrir un volcan émergeant dans son jardin après une bonne nuit de sommeil. Rapport romantique aussi, comme le suggère la légende (en est-ce bien une ?) relatant que la fille du propriétaire de la magnifique chute de Gullfoss, Sigridur Tómasdóttir, avait menacé, dans le courant du XXe siècle, de se jeter dans ses eaux limpides si un jour elle devait disparaître dans le vaste projet d’une centrale hydroélectrique qui, heureusement, fut abandonné.

Si ce second voyage envisagé avorta, comme le premier, Michel Onfray, à la faveur de lectures préparatoires, puisa dans les Sagas islandaises la notion du recours aux forêts, cette tradition d’offrir aux condamnés, aux proscrits exclus de la communauté, la possibilité de trouver refuge dans une forêt, à ses risques et périls. On pense naturellement à Ernst Jünger et à son Traité du rebelle, le « Waldgänger » désignant, à la fois, le rebelle et celui, précisément, qui a recours aux forêts :

« Nous appelons ainsi celui qui, isolé et privé de sa patrie par la marche de l’univers, se voit enfin livré au néant. Tel pourrait être le destin d’un grand nombre d’hommes, et même de tous – il faut donc qu’un caractère s’y ajoute. C’est que le Rebelle est résolu à la résistance et forme le dessein d’engager la lutte, fût-elle sans espoir. Est Rebelle, par conséquent, quiconque est mis par la loi de sa nature en rapport avec la liberté, relation qui l’entraîne dans le temps à une révolte contre l’automatisme et à un refus d’en admettre la conséquence éthique, le fatalisme. »

 D’une manière différente, et sous le signe « de l’histoire et de l’hédonisme, du mal et d’un antidote possible », l’auteur se fait lui-même rebelle, en tant que celui qui n’accepte pas le jeu social tel qu’il se présente, avec sa face de méduse. Sans attendre que cette société le bannisse pour son indépendance d’esprit, il lui décerne un beau pied de nez en s’exilant lui-même – un exil volontaire qui n’a rien d’une sanction, mais tout d’un choix de vie. Il suit l’exemple de Démocrite qui, « après avoir beaucoup voyagé […], sondé la profondeur maligne de l’âme humaine, expérimenté l’étendue de la méchanceté du monde, se fit construire une petite maison au fond de son jardin pour y vivre le restant de ses jours. » Tel est le point de départ de ce texte de commande.

Dans la première partie de son livre, « Permanence de l’apocalypse », Michel Onfray dresse un catalogue des noirceurs de l’homme, de ses jalousies, ses envies de pouvoir, ses folies religieuses : « Les solstices et les équinoxes se remplacent / Mais nul repos, nul répit pour la mort que / les hommes infligent aux hommes. » Rien n’échappe à son œil acéré d’observateur attentif dans ce triste état des lieux, ni l’injustice, ni la trahison, ni l’intolérance, ni l’hypocrisie, ni la violence. Ni les escroqueries intellectuelles, comme celles dénoncées dans ces lignes : « J’ai vu des philosophes / De loin / Sans jamais partager leurs tables / Car les philosophes me font rire plus encore que les autres / […] La plupart donnent des leçons / Se voulant maîtres des autres sans être maîtres d’eux-mêmes ! » Naturellement, toute ressemblance avec des philosophes existants ou ayant existé, etc., etc.

Face à ce constat, Michel Onfray propose une démarche, ce recours aux forêts, cette cabane au fond du jardin (« J’y vais pour y vivre en paix avec moi-même / Donc avec le monde ») dans laquelle l’homme peut redécouvrir la nature et se fondre en harmonie avec les éléments qui la composent. Il la décrit, aucun de ses détails ne manque. Cette seconde partie du texte se présente comme un véritable hymne à la nature ; ceux qui, dans leur enfance, n’ont pas, au moins un moment, vécu à la campagne ne pourront tout à fait comprendre, tant les sensations présentées ici font appel à l’émerveillement et à la découverte qui sont l’apanage de la prime jeunesse. Cette relation avec la nature n’est pas celle, fantasmée ou faussement idéalisée, des bobos. En revanche, elle s’apparente à une communion avec le cosmos – jusqu’à la mort sereinement acceptée – et rappelle singulièrement celle dont parle Lucrèce dans La Nature des choses.

 Publié sous forme de livre, ce texte de Michel Onfray va faire l’objet d’un spectacle, sous la direction de Jean-Lambert-wild, sur une musique de Jean-Luc Therminarias et une chorégraphie dont on peut attendre beaucoup, puisqu’elle a été confiée à Carolyn Carlson. La création aura lieu du 16 au 20 novembre 2009 à la Comédie de Caen, théâtre d’Hérouville, dans le cadre du festival « Les Boréales », puis la troupe se produira en tournée dans plusieurs villes de France jusqu’en mars 2010.

Illustrations : Michel Onfray – Démocrite, gravure – Le Recours aux forêts, spectacle © Comédie de Caen.

Louis II de Bavière, entre légende et réalité

 « Roi vierge », « roi fou », la légende a su se montrer généreuse avec Louis II de Bavière ; le destin tragique des souverains germaniques, au Nord et au Sud des Alpes, a toujours hanté l’imaginaire romantique d’une époque qui, pourtant, ne l’était plus depuis longtemps. Et le cinéma ne s’y est pas trompé qui, entre le mièvre triptyque de Sissi et les versions non moins mièvres déclinées autour de Rodolf de Habsbourg et du drame de Mayerling (par Anatole Litvak en 1936, Jean Delannoy en 1948 et Terence Young dix ans plus tard), savait pouvoir compter sur ces thèmes pour remporter des succès populaires. A l’instar de ses cousins de la Maison d’Autriche, Louis II a, lui aussi, inspiré le cinéma où l’on retiendra surtout deux titres de 1972, Ludwig, le crépuscule des dieux de Luchino Visconti et Ludwig, requiem pour un roi vierge, de Hans Jürgen Syberberg. Les visages d’Harry Baer et, surtout, d’Helmut Berger, restent gravés dans les mémoires, qui font oublier que celui de leur modèle avait depuis longtemps perdu sa beauté juvénile lors de sa disparition mystérieuse, à l’âge, pourtant peu avancé, de 41 ans.

Un tel personnage ne pouvait qu’attirer, avec des fortunes diverses, romanciers et biographes. Roi fantasque, voire dément, dandy raté et incompris issu d’une lignée où les névropathes abondent, réfugié dans ses rêves et ses châteaux improbables, mort d’une noyade suspecte, telles étaient – et demeurent encore – les multiples facettes suggérées par le mythe. Il aurait, de nos jours, réuni toutes les conditions pour attirer sur lui la presse « people », grande pourvoyeuse de voyeurisme couronné, de scandales de cour et de pleurs dans les chaumières.

Le temps permet à l’Histoire de décanter ses légendes. Cependant, il est assez surprenant de constater que l’une des meilleures biographies publiées sur Louis II fut précisément la première, écrite par Jacques Bainville alors qu’il avait tout juste dix-neuf ans – l’âge auquel son héros était monté sur le trône. Ce texte, qui vient d’être réédité (Jacques Bainville, Louis II de Bavière, Bartillat, collection Omnia, 310 pages, 12 €), n’a rien perdu de sa pertinence, peut-être justement parce qu’il s’emploie à tordre le cou au mythe et aux idées reçues. A l’époque où il fut écrit, 12 ans seulement s’étaient écoulés depuis la mort mystérieuse du souverain. Un laps de temps trop court pour que le jeune historien se vît autorisé l’accès aux archives bavaroises par un prince régent trop conscient du rôle peu reluisant qu’il avait lui-même joué dans ce drame.

 Le silence entretenu par les autorités aurait pu entraîner Bainville sur la voie dangereuse des spéculations, le faire tomber dans les pièges faciles d’une théorie du complot ou d’une vision déformée au prisme d’un romantisme toujours hasardeux. Tel ne fut pas le cas ; avec une maturité et une rigueur étonnantes, l’auteur étudia les documents publics en sa possession, réunit les témoignages de nombreux survivants, exploita le gisement, toujours riche d’informations, des correspondances. En d’autres termes, il se livra à un vrai travail d’historien. Comme le relève Dominique Decherf, spécialiste de Bainville, dans la préface de cette édition, le jeune homme se découvrit en outre « une sorte de proximité avec le jeune roi […], la capacité de se mettre à sa place, à entrer dans sa peau. » Jeu périlleux, à l’évidence, mais auquel Bainville ne se laissa pas surprendre par son modèle ; « il traita rationnellement d’un sujet romantique à l’excès. »

On a surement tort, aujourd’hui, d’avoir presque oublié Bainville, qui fut un historien de premier plan du XXe siècle. Sans doute ses opinions royalistes et sa proximité intellectuelle avec son maître et ami Charles Maurras en furent responsables. Pour autant, renoncer à le lire revient à se priver d’ouvrages remarquables, comme son Histoire de France ou son Napoléon, faciles d’accès, généreusement documentés, écrits d’une plume élégante et dénués de tout caractère partisan. En outre, il faut garder en mémoire que Bainville mourut en 1936 et que la méfiance viscérale qu’il nourrissait envers l’Allemagne ne l’inclinait pas à la sympathie envers le régime Nazi naissant. Il avait d’ailleurs, avec une étrange lucidité, prédit sans jamais les appeler de ses vœux, dès 1920 (et à l’analyse du Traité de Versailles), les événements qui devaient entraîner la Seconde guerre mondiale.

 Dans cette biographie, Bainville décrit la lignée chargée de Louis II, son éducation sévère et rêveuse qui ne l’avait guère préparé à régner. Il dénonce un cliché, cette « atmosphère de sentimentalité germanique un peu niaise qui l’entoure, à laquelle il serait sage de ne pas se fier. » Certes, on se heurte à bien des niaiseries dans les lettres enflammées que le jeune monarque écrivait à un Wagner dont il avait été la providence (« Mon profondément aimé », etc.) Mais ce serait oublier que, lorsqu’il dut choisir entre le musicien et son trône, c’est l’ami que le roi sacrifia. Inconstance ou sens de l’Etat ? Les éléments rassemblés par l’auteur militent en faveur du second sentiment. Car ce n’est pas l’un des moindres mérites du livre que de mettre en lumière l’intelligence politique de Louis II. Son attitude lors de la guerre de 1870, puis de l’unification de l’Allemagne, en fournit la preuve. Loin de se montrer velléitaire ou veule, naturellement méfiant envers la Prusse, le souverain sut faire montre de pragmatisme : face à un Bismarck omnipotent, « la politique du roi, souligne Bainville, se révélait comme une politique de bon sens, de prudence et de salutaire résignation. » De même, s’il s’entichait parfois de favoris jusqu’à la démesure, il savait sans ménagement leur rappeler leur place lorsqu’ils se risquaient imprudemment à intervenir dans le domaine réservé de son pouvoir.

 Déroutant, misanthrope, misogyne (subit-il, sur ce point, l’influence de Parsifal, souffrait-il d’impuissance ?), si obsédé par la beauté qu’il fermait sa porte à quiconque avait le malheur d’être laid, ce dandy n’en était pas vraiment un, puisqu’il se passait fort bien d’un public, pourtant indispensable à cette démarche. Et Bainville, une fois encore, détruit l’idée reçue d’un prince esthète. Peu averti en matière d’art, il négligea ses musées, ne concentra son attention que sur l’épopée germanique wagnérienne et le XVIIIe siècle français et fit construire des châteaux qui ne devaient refléter que l’ombre de ces thèmes exclusifs : « Peu importait à Louis II que ses artistes ordinaires fussent médiocres, leur peinture pauvre et sans idée. Il lui suffisait que la légende fût exactement et fidèlement rendue et que les costumes fussent strictement de l’époque. » L’émotion l’emportait sur le goût : ses demeures imposantes et dispendieuses pouvaient donc s’orner de décors de carton-pâte, ce qui comptait résidait moins dans la valeur artistique d’une œuvre que dans l’invitation à la rêverie qu’elle lui suggérait.

Enfin, l’historien consacre de belles et intéressantes pages à l’énigme que constitue à lui seul le roi de Bavière, destitué pour aliénation mentale et tenu à résidence au château de Berg. Etait-il fou, et qu’est-ce que la folie ? Les rapports des psychiatres n’emportent guère la conviction des historiens. Est-ce une démence, ou une simple excentricité, de faire jouer pour soi seul un opéra ou une pièce de théâtre ? Est-ce une folie de déserter son cabinet de travail pour s’isoler dans un refuge montagnard ? Se posent alors d’autres questions, pertinentes et dérangeantes : comment Louis II est-il mort et qui avait intérêt à le faire disparaître, ce 13 juin 1886 ? Sans fioriture, de manière factuelle et précise, Bainville apporte des éléments de réponse. Qui, cependant, peut aujourd’hui assurer détenir la vérité sur ce monarque atypique et sur sa fin tragique ? Ne le disait-il pas, d’ailleurs, en médecin légiste de sa propre personne ? « Je veux demeurer un mystère pour les autres comme pour moi-même. »

Illustrations : Jacques Bainville – Louis II, portrait par Ferdinand von Piloty, 1865 – Louis II, photographie de 1886. 

Regard sur le Liban (6/6) La Francophonie

 Il n’était pas envisageable de clore la série d’articles consacrée à quelques aspects de la scène culturelle libanaise sans tenter de dresser un état des lieux de la francophonie. Dans un pays dont la langue officielle est l’arabe, mais où la politique d’éducation rend obligatoire l’apprentissage d’une langue étrangère dès la maternelle – un exemple dont nous pourrions nous inspirer… – il est clair que trois langues principales émergent : l’arabe, le français et l’anglais.

Ce paysage défini, il n’est toutefois pas aisé d’estimer la part qu’y occupe la langue de Molière car, selon les études menées, la proportion de Libanais entièrement ou partiellement francophones serait incluse dans une fourchette de 25 à 45% de la population. L’écart considérable de ces deux chiffres pose naturellement problème et il faudrait scruter en détail les méthodologies employées pour en trouver l’explication. En revanche, on relève sur le terrain quelques tendances, dont certaines surprendront peut-être, car elles s’opposent aux idées reçues.

Par tradition, le Liban demeure, au sein du Proche-Orient, un bastion de la langue française. Des raisons aussi bien historiques que culturelles expliquent ce phénomène qui plonge ses racines très antérieurement au mandat français, ce dernier ne s’étant exercé que de 1920 à 1945. On peut en effet dater les débuts de l’influence française du XVIe siècle, époque où furent signés les premiers traités avec l’Empire Ottoman, aux termes desquels la France devenait protectrice des Chrétiens d’Orient. Le système éducatif s’inscrivit progressivement au cœur de ce dispositif. C’est ainsi que, comme le souligna Pierre Rondot (père du général qui fut récemment entendu dans l’affaire Clearstream) dans un article publié en 1946, « [la France multiplia], en Orient, les écoles : Lazaristes, Frères des écoles chrétiennes, Jésuites, Dominicains, membres de l’Alliance israélite (auxquels s’ajouteront ensuite les professeurs de la Mission laïque) [prodiguèrent] culture et instruction françaises à des générations de jeunes gens. »

Aujourd’hui encore, ce réseau d’écoles chrétiennes (il faudrait y ajouter les Maristes, les Capucins, les Sœurs de la Charité, etc.) et laïques reste très actif et bien implanté sur le territoire. Mais, du point de vue de la population, la dimension confessionnelle tend à s’estomper. Il devient de plus en plus difficile de considérer un clivage qui rattacherait, comme tel était – en partie – le cas par le passé, les Chrétiens libanais à la langue française, tandis que les Musulmans afficheraient une préférence exclusive pour la langue arabe. Les étudiants de toutes confessions fréquentent les universités du monde francophone ; par ailleurs, nombre de membres de la diaspora, en particuliers ceux qui vivaient en Afrique subsaharienne et sont rentrés dans leurs foyers, souvent des Musulmans chiites, pratiquent quotidiennement notre langue. Voilà pourquoi, par exemple, la chaîne du Hezbollah Al-Manar diffuse un journal télévisé en français.

 L’anglais se développe, surtout au détriment du français, au sein des jeunes générations, pour des raisons évidentes : un pays dont la tradition historique touche le commerce et les services ne peut négliger la langue internationale des affaires, voire de la technologie. Il semble toutefois que la plus forte progression concerne l’arabe. Il serait hasardeux de voir dans cette tendance le signe d’un repli identitaire ou la marque d’un rejet de l’Occident. La raison semble plus structurelle ; elle tient au manque d’homogénéité dans la qualité de l’enseignement du français dispensé dans les établissements scolaires. Si les écoles privées, qu’elles soient ou non religieuses, perpétuent la tradition qualitative qui fit leur réputation, le secteur public, dans bien des cas, connaît des défaillances. Or, le coût de l’enseignement privé représente aujourd’hui, pour les ménages, une charge de plus en plus lourde. Aux frais élevés de scolarité, s’ajoutent en effet l’achat des fournitures scolaires, des uniformes, des vêtements de sport portant le logo de l’école qu’il faut souvent se procurer auprès de ces établissements à un prix prohibitif. Faute de pouvoir financer ces dépenses, bien des familles n’ont d’autre choix que d’envoyer leurs enfants dans les écoles publiques où le niveau assez inégal des enseignants rend plus aléatoire l’apprentissage des langues étrangères. Paris l’a compris, qui a signé avec Beyrouth un accord cadre (2008-2012) permettant de financer une meilleure formation des instituteurs en langue française.

On ne peut en outre nier les disparités sociales et géographiques se rapportant à cet apprentissage. L’anglais sera choisi pour son caractère utilitaire, tandis que l’image du français restera autant liée à la culture qu’à la communication, une perspective qui aura tendance à séduire en priorité les classes aisées. De même, si, dans les zones rurales, tant chez les Chrétiens et les Musulmans que les Druzes, l’arabe dialectal prévaut (complété par l’arabe littéraire pour une minorité d’entre eux), l’utilisation du français et de l’anglais sera plus courante chez les citadins, ceux-ci pratiquant assez fréquemment aujourd’hui le « franbanais », voire le « franglobanais », subtil et amusant assemblage des trois langues. Il n’est ainsi pas rare d’entendre, dans les rues de Beyrouth, deux amis échanger un « Hi ! Kifak, ça va ? » lors d’une rencontre qui s’achèvera par un « Yallah, bye ! » tout aussi surprenant.

 Un bref aperçu de la presse locale et des affiches publicitaires confirme cette tendance. Les journaux arabophones dominent le paysage médiatique libanais tandis que les publications francophones véhiculent une image plus élitiste. Il est encore plus significatif de constater que les panneaux publicitaires en arabe ou en anglais concernent le plus souvent les produits courants ou technologiques, le français étant réservé aux produits de luxe. Autre phénomène significatif : on trouvera parfois des publicités ciblées sur un public masculin en anglais, d’autres, adressées à une clientèle féminine, en français…

Pour autant, la francophonie ne se porte pas si mal au Pays du Cèdre et les efforts déployés par les neuf Centres culturels français répartis sur l’ensemble du territoire n’y sont pas étrangers. Conscients que la scène culturelle beyrouthine devient de plus en plus anglophone, les responsables multiplient les initiatives. Celles-ci ne sont pas uniquement orientées vers une promotion culturelle de la France : leur but est d’abord de jeter des passerelles entre le Liban et le monde francophone, une méthode dont on peut mesurer l’efficacité. L’art et les arts de la scène en fournissent une illustration ; ainsi, l’été dernier, le CCF de Beyrouth a accueilli le photographe Ghadi Smat pour son exposition « Grand écart » consacrée aux deux visages du pays, les fastes beyrouthins et la pauvreté de certains espaces ruraux. Le même Centre organise actuellement l’exposition « Mes Byzantines », autour de l’œuvre de la plasticienne Martine Cieutat. D’autres actions sont entreprises, dans le but d’encourager la création artistique libanaise et de faire connaître les artistes français qui sont régulièrement invités et participent à des projets autour du théâtre, de la danse et de la musique, ainsi qu’à différents festivals. Des initiatives similaires se rapportent au cinéma – une occasion pour moi de recommander le film franco-libanais Caramel, belle chronique intimiste de Nadine Labaki sur la vie de cinq femmes représentatives de la société libanaise qui se croisent dans un institut de beauté.

 Un accent particulier est mis sur la promotion de la lecture. Le 16e Salon du livre de Beyrouth, qui se déroulera du 23 octobre au 1er novembre prochain, fut créé dès 1992, à l’initiative de l’ambassade de France. Cette manifestation devrait être d’autant plus importante cette année que l’UNESCO a proclamé Beyrouth « capitale mondiale du livre » jusqu’en avril 2010. On y attend un invité prestigieux, J.-M. G. Le Clézio, ainsi que de nombreux écrivains francophones, particulièrement des pays du Sud (Madagascar, Haïti, etc.). Indépendamment de cet événement, le Centre met en place des aides financières pour la traduction de livres en arabe, une manière de faire connaître des auteurs francophones à un lectorat qui, sans cette opportunité, ne les aurait jamais abordés. Une politique de développement des bibliothèques a également été mise en œuvre, dans les CCF et au sein des bibliothèques municipales. Les résultats ne se sont pas fait attendre : à titre d’exemple, en 2009, au Centre de Saïda, le nombre des inscriptions aux cours de français, particulièrement des enfants, a atteint un niveau qui ne s’était plus rencontré depuis quinze ans.

Naturellement, il convient, pour toucher l’ensemble du spectre générationnel, développer les nouveaux média. En appui de Radio Liban (96.2 FM) qui partage ses ondes 12h/24 avec RFI sur l’ensemble du pays, les chaînes françaises (France 2, France 3, TV5 Monde, Canal +) connaissent une fréquentation qui suit le succès de la télévision par satellite. En outre, un partenariat entre l’Université du Liban et les services culturels français a permis l’ouverture d’un Master de journalisme francophone. Enfin, le site Internet du CCF permet à chacun de se tenir informé des activités permanentes et de l’agenda des événements organisés par le Centre.

 On le voit, contrairement à ce que l’on aurait pu redouter, la francophonie, au Liban, voit s’ouvrir devant elle d’intéressantes perspectives. Tout est, bien sûr, une question d’adaptation. Adaptation, sans doute, aux particularités locales, notamment aux pesanteurs d’une société multiconfessionnelle où les différentes religions trouvent un terrain d’entente dans le maintien d’un certain conservatisme qui n’est pas sans influence sur les milieux culturels : en 2007, à la librairie Antoine de Beyrouth, j’avais appris que le Da Vinci code avait été interdit, sous la pression conjointe des religieux. Et lorsque je lis sur leur visage l’étonnement des Libanais avec lesquels j’évoque L’Origine du monde de Gustave Courbet, il me paraît évident que mon essai consacré à ce tableau aurait des difficultés à s’afficher dans les vitrines des libraires… Mais la principale adaptation se fera nécessairement autour des nouvelles habitudes culturelles d’une jeunesse pour laquelle Internet s’impose comme le medium par excellence. Ici comme ailleurs, pour accroître son audience, la francophonie ne pourra faire l’économie d’une révolution numérique.

Accès direct aux autres articles de cette série consacrée au Liban:

Article introductifLe Musée nationalLe Musée du savonLa peinture de Fatima El HajjL’or et le rubis du Château Kefraya

Illustrations : Les pays de la francophonie – Beyrouth, centre ville – Affiche du film Caramel – Affiche du Salon du livre de Beyrouth – Logo « Beyrouth, capitale mondiale du livre ». 

L’unique visage de Lautréamont

 Voici un document qui aurait fait rêver les surréalistes – Breton en tête – et qui, très probablement, sera âprement disputé par nombre d’amateurs : le 20 octobre prochain, la maison de ventes ALDE dispersera une collection d’autographes et de documents parmi lesquels figure l’unique exemplaire de la seule photographie connue d’Isidore Ducasse, qui signa du pseudonyme « comte de Lautréamont » ce texte inclassable, vertigineux et déroutant, Les Chants de Maldoror.

« Photographie originale ; papier albuminé, 9,2 x 5 cm, monté sur carte à la marque du photographe Blanchard, Place Maubourguet à Tarbes », précise la notice du catalogue. Ce portrait en pied appartenait à Georges Dazet, un camarade de Ducasse au lycée de Tarbes dont le père était aussi le tuteur du poète ; il fut découvert dans un album de famille par Jean-Jacques Lefrère en 1977. Animateur, avec Michel Pierssens, de la passionnante revue Histoires littéraires, fin connaisseur de Rimbaud et de Jules Laforgue, Jean-Jacques Lefrère publia chez Fayard en 1998 une biographie très remarquée de Ducasse, sans doute l’un des auteurs du XIXe siècle les plus énigmatiques et les plus auréolés de légende. Sa mort, à vingt-quatre ans, le 24 novembre 1870, ne fut pas étrangère à la construction du mythe; les surréalistes y furent aussi pour beaucoup, bien sûr, mais, déjà en 1890, Léon Bloy, qui connaissait son monde, définissait l’écrivain comme un «cher grand homme avorté ! Pauvre rastaquouère sublime !»

 Thierry Bodin, l’expert parisien bien connu qui a rédigé le catalogue, avance une estimation de 40.000 à 50.000 € pour cette pièce unique. Souhaitons que la Bibliothèque nationale puisse l’acquérir ou, à défaut, que le cliché ne soit pas acheté par l’un de ces collectionneurs jaloux qui prennent un malin plaisir à enfermer leurs documents dans un coffre de banque plutôt que de les mettre à la disposition des chercheurs et du public.

Les enchérisseurs malheureux et les amateurs d’Isidore Ducasse pourront toujours se consoler en lisant le nouvel ouvrage de Jean-Jacques Lefrère, Lautréamont (Flammarion, 224 pages, 60 €), qui fixe l’état actuel des connaissances sur l’écrivain et contient de nombreux documents inédits.

Le Maire français de Tasmanie

 Difficile de trouver terre située plus aux antipodes de la nôtre que la Tasmanie, une terre trop peu connue en France, sinon pour son célèbre diable dont le nom rappelle souvent moins au grand public le petit marsupial glouton qui y vit que le héros de dessin animé qui en est librement inspiré. Plus difficile encore est d’imaginer que, depuis 2007, le maire du groupement de communes de Glamorgan-Spring Bay, qui s’étend sur une distance de 160 km le long de la côte Est de l’île, est un Français natif de Soisson.

Et quel Français, d’ailleurs, que Bertrand Cadart ! De loin, avec ses impressionnantes moustaches et ses larges favoris, ce sexagénaire ferait volontiers penser à l’empereur Guillaume 1er, mais cette impression s’estompe rapidement. Rien, chez lui, ne rappelle en effet le sévère souverain prussien ; jovial, truculent, joyeusement extraverti, il semble plutôt tout droit sortir d’un roman de Rabelais, auteur avec lequel il partage visiblement l’amour de la bonne chère.

A peine avait-il posé ses valises en Australie, il y a 30 ans, que le cinéaste Georges Miller fit appel à lui pour réaliser les motos assez délirantes de son film Mad Max, lequel devint le succès planétaire que l’on sait. En prime, Bertrand Cadart décrocha, aux côtés de Mel Gibson,  le rôle de Clunk, un motard déjanté – une aubaine pour ce passionné de mécanique. C’est toujours en moto (un trike personnalisé, naturellement) ou au volant de sa Pontiac dont il vante la musique du moteur V8, qu’il parcourt aujourd’hui la région qu’il administre. Rien n’est plus curieux que de voir ce maire, arborant une veste rouge, ou bien un large nœud papillon bariolé sur une chemise d’un jaune intense, présider un conseil municipal ou aller à la rencontre de ses concitoyens.

Conscient que son image un peu excentrique, voire burlesque, participe à sa popularité, il en joue pleinement, ce qui lui vaut un certain succès dans la presse australienne. Sa démarche ne s’inscrit pas dans le narcissisme, mais dans le pragmatisme : en devenant lui-même une vitrine de sa région, il assure à peu de frais, et non sans succès, la promotion du tourisme, la principale ressource du pays, avec la pêche.

 Quoique naturalisé australien, Bertrand Cadart reste profondément attaché à ses racines hexagonales ; à sa manière, il contribue efficacement à la promotion de la francophonie dans cette parcelle insulaire du bout du monde, entièrement anglophone. Du rallye organisé pour les propriétaires de voitures françaises aux tournois de pétanque, du drapeau tricolore présent dans son bureau à l’encouragement d’une chorale où il relève le beau défi d’enseigner pour Noël Il est né le divin enfant dans le texte à de charmantes dames tasmaniennes qui ne dépareraient pas dans le salon de Miss Marple, la célèbre héroïne d’Agatha Christie, il se dépense sans compter. Et, ce, sans jamais avoir renoncé à son accent français qui, comme chacun sait, exerce un pouvoir de séduction irrésistible dans le monde anglo-saxon. Naturellement, Bertrand Cadart ne néglige pas la gastronomie : s’il ne me convainc pas encore en vantant le « camembert australien », ses visites aux vignerons locaux, dont l’un d’eux élève selon la tradition bourguignonne (dans des fûts de chêne importés de France) un pinot noir et un chardonnay, attestent un goût certain pour les vins de qualité.

Peu de Français, sans doute, s’étaient aventurés sur cette côte, depuis le séjour qu’y fit en 1802 le navigateur Nicolas Baudin, envoyé par Bonaparte dans le cadre d’une mission d’exploration des terres australes. De son voyage scientifique, restent quelques souvenirs, dans la région de Glamorgan-Spring Bay, qui ont pour nom péninsule Freycinet, cap Tourville ou Ile aux phoques, en français dans le texte.

 Un documentaire a été consacré à Bertrand Cadart, qui sera diffusé jeudi 15 octobre sur la chaîne de télévision RFO à 20h35, dans le cadre du magazine Archipels. Ce film ne connaîtra peut-être pas un succès comparable à celui de Mad Max, mais la singularité de son thème et les qualités humaines de son héros justifient de le regarder. Ce maire hors du commun sera en outre l’un des invités du Forum de la Francophonie pour l’Océanie et l’Asie qui se tiendra à Nouméa du 18 au 24 octobre prochain ; son intervention, « des mots pour des mets », sera consacrée aux écrivains qui, depuis trois siècles, on traité, dans leurs œuvres, de gastronomie. Balzac, Dumas, Théophile Gautier, Flaubert et quelques autres figureront sans doute au menu de ce bon vivant.

Illustrations : carte de l’Australie (en rouge, la Tasmanie) – Bertrand Cadart avec la députée Heather Butler – Le Diable de Tasmanie.