Le pamphlet athée de Christopher Hitchens

 Les évolutions du phénomène religieux entraîneraient-elles aujourd’hui une redistribution des cartes ? Sur notre rive de l’Atlantique, la laïcité à la française, qui constituait un pilier de la République que l’on pensait intangible, risque de se fissurer sous les coups de bélier conjugués des discours du Latran et de Riyad faisant la promotion d’une « laïcité positive » qui laisserait volontiers penser que la seule raison serait insuffisante pour fonder une éthique. Dans le même temps, sur la rive opposée, dans une Amérique qui offre depuis les années 1990 l’image d’un Oncle Sam confit en bigoterie, plusieurs essais nettement hostiles aux religions connaissent un succès de librairie sans précédent. Dieu n’est pas grand (Belfond, 324 pages, 21 €), sous titré sans ambiguïté « Comment la religion empoisonne tout », de Christopher Hitchens, en offre l’un des exemples les plus frappants.

Ce journaliste britannique, dont l’esprit brillant et les articles au vitriol sont appréciés autant que craints dans le monde anglophone, n’a rien d’un anticlérical ordinaire que ses adversaires pourraient facilement discréditer. Né anglican, élevé chez les Méthodistes, converti à l’orthodoxie grecque à l’occasion d’un mariage, puis remarié par un rabbin, il fut choisi par le Vatican pour jouer le rôle de l’avocat du Diable lors du procès en canonisation de Mère Theresa. Par ses nombreux voyages, il a aussi côtoyé les divers courants de l’Islam, de l’Hindouisme, du Bouddhisme et s’est frotté à des sectes aux gourous plus ou moins recommandables. Sa connaissance du fait religieux ne soulève aucun doute, et c’est justement sur cette expertise acquise au fil des années qu’il fonde son combat contre toutes les formes de culte.

Pour les uns, la couverture jaune de son livre symbolisera la lumière appelée à vaincre les ténèbres et l’obscurantisme ; pour les autres, elle évoquera plutôt la couleur du souffre… En exergue, un quatrain du poète perse, musulman libéral, mathématicien et philosophe Oman Khayyâm (1048-1131) donne le ton : « Et croyez-vous qu’à des gens comme vous, / D’esprit véreux, frustrés, fanatiques, / Dieu a donné un secret qu’il me cache ? / Eh bien, qu’importe ? Croyez donc cela aussi. »

 L’auteur commence par poser un postulat : « Quatre arguments contredisent toujours la foi religieuse : celle-ci présente sous un jour entièrement erroné les origines de l’homme et du cosmos ; grâce à cette erreur initiale, elle allie le maximum de servilité au maximum de subjectivité ; elle est à la fois la cause et le résultat d’une dangereuse répression sexuelle ; et elle se résume en fin de compte à prendre ses désirs pour la réalité. » Après quoi il entre dans le vif du sujet : « Dieu n’a pas créé l’homme à sa propre image. C’est bien sûr l’inverse : explication évidente de la profusion des dieux et des cultes, et des luttes fratricides au sein de chaque religion et entre elles, et qui ont tant retardé le développement de la civilisation. »

Et de dresser la liste des massacres, répressions, tortures, lapidations, simples exactions et autres guerres qui furent commis (et le sont encore) au nom de religions qui chercheraient constamment à « se mêler de la vie des non-croyants » et n’auraient « même pas assez confiance en [leurs] propres prédications pour accepter que coexistent différentes croyances. » De l’Inquisition au 11 septembre, en passant par les hallucinations du général Boykin (qui soutenait avec le plus grand sérieux avoir pris une photo montrant le Diable, lors de la sanglante expédition de Somalie en 1993 !), l’Irlande du Nord, les conflits du Proche-Orient et de l’ex-Yougoslavie, Hitchens ne manque pas d’exemples pour illustrer son propos.

Des événements récents semblent, en outre, nourrir son argumentation. En effet, les pugilats opposant popes grecs-orthodoxes et prêtres arméniens au cœur du Saint-Sépulcre ne militent guère en faveur d’une religion non violente, pas plus que les affrontements avec les Islamistes « d’inspiration talibane » qui se sont encore produits hier au Nigéria. De même en est-il des émeutes régulièrement organisées par les intégristes Juifs (les Haredim) dans les rues de Jérusalem pour imposer leur loi à des Yérosolomitains de plus en plus inquiets – ils surnomment le quartier qu’ils occupent « Little Teheran » ! Leur milice religieuse, dont les femmes sont le plus souvent la cible, ne semble avoir rien à envier aux « brigades pour la répression du vice et la promotion de la vertu » de certains Etats théocratiques musulmans. Quant aux guerres contemporaines, le propos de Bernard Kouchner installant avant-hier un pôle « religions » au Quai d’Orsay est accablant : « Toutes les guerres que j’ai connues comportaient à des degrés divers des histoires de religion. »

L’auteur s’en prend encore aux tabous alimentaires et sexuels, non sans souligner avec ironie : « Rien – de l’homosexualité à l’adultère – n’est jamais sanctionné sans que ceux qui décrètent l’interdiction (et exigent de sévères châtiments) aient un désir réprimé de succomber à la tentation même qu’ils condamnent. » Il dénonce l’attitude des religions envers la médecine dont elles se sont souvent attachées à combattre ou ralentir les progrès. Il fustige la circoncision (si à la mode de nos jours chez les chrétiens américains) et l’excision, responsables de morts par septicémie et de dysfonctionnements sexuels ; il qualifie « d’immorale » ces pratiques imposées à des enfants incapables de donner leur consentement.

Il met également en lumière l’approche mortifère des sectes millénaristes et des marchands d’apocalypse – marchands étant le terme approprié, si l’on se réfère aux fortunes qu’ils soutirent à leurs fidèles et aux gogos sous forme de dons et de produits dérivés. Voilà qui n’est pas sans rappeler le mot cruel de Baudelaire : « Dieu est un scandale, mais un scandale qui rapporte. » Véritables alchimistes du malheur, ces marchands transmutent le moindre séisme, le premier cyclone venu, en punition divine, comme l’Eglise exploitait les épidémies au Moyen-âge. Pourtant, remarque l’auteur, tornades, foudre et raz de marée frappent aveuglément, jusqu’aux lieux de culte eux-mêmes, phénomène qui permet de réfuter, depuis Lucrèce, leur prétendue origine divine et d’expliquer pourquoi clochers et minarets sont aujourd’hui équipés de paratonnerre…

 Lutte contre la raison, endoctrinement des plus jeunes, incitation aux comportements sadomasochistes, à la culpabilité généralisée, au racisme, interdits arbitraires, délires du créationnisme figurent encore au menu de cet essai à dessein polémique. Pour autant, Christopher Hitchens ne s’en tient pas au pur pamphlet, genre qui pourrait, par ses excès, trouver ses limites et éroder la légitimité de ses arguments. Il se livre à une analyse fine des Ecritures pour mieux en souligner ce qu’il identifie comme les contradictions, les incohérences, les erreurs au regard des connaissances scientifiques contemporaines, les traductions tendancieuses, les ajouts postérieurs aux textes originaux, autant de preuves, avance-t-il, qu’il s’agit là de créations non pas divines, mais bien humaines qu’il qualifie à plusieurs reprises de « bricolages » destinés à imposer des « révélations ».

Quant aux figures marquantes des XXe et XXIe siècles, il se charge d’en déboulonner les statues trop hâtivement élevées à son goût. Martin Luther King ne trouve grâce à ses yeux, comme Jean-Paul II, que par son action politique ; Mère Theresa, dont il connaît particulièrement bien le dossier, se trouve copieusement étrillée, témoignages et documents à l’appui, ainsi que Gandhi et le Dalaï-lama. Un chapitre plus généralement consacré à l’Histoire instruit le procès de l’implication des religions dans le génocide du Rwanda et de leurs complicités avec les principales dictatures non communistes du XXe siècle. Même la théologie de la Libération d’Amérique latine se trouve épinglée. Nul doute que l’auteur pourrait partager à l’égard des partisans de ce mouvement le sentiment qu’exprimait avec malice (en 1834) Théophile Gautier dans sa préface de Mademoiselle de Maupin : « Quelques-uns [des tenants de la vertu] font infuser dans leur religion un peu de républicanisme ; ce ne sont pas les moins curieux. Ils accouplent Robespierre et Jésus-Christ de la façon la plus joviale. »

Enfin, et ce n’est pas l’idée la moins intéressante développée dans cet essai, Hitchens souligne, comme Michel Onfray avant lui, qu’il n’est pas nécessaire d’être croyant pour développer une éthique. Exemples à l’appui, il réfute le mot de Dostoïevski selon lequel « Si Dieu est mort, tout est permis » ; il s’applique à démontrer que les religions peuvent conduire à de comportements immoraux (« l’intransigeance et le dogmatisme sont l’ennemi moral du bien », souligne-t-il), tandis que les non-croyants savent, autant que les autres, obéir à une morale, laquelle, simplement, n’aura rien de commun avec la « moraline » de Nietzsche.

 Erudit, Dieu n’est pas grand en appelle aux grands noms de la littérature, de la philosophie, des Lumières et de l’Humanisme : Voltaire, Shakespeare, David Hume, Spinoza, Heine, Montesquieu. Ce livre incisif et parfois violent surprendra peut-être le lecteur français, habitué à une approche structurée, intellectuelle, ponctuée de nombreuses références ou notes de bas de page. Le style adopté ici par Hitchens tient en effet davantage de la conversation, de la promenade qu’il organise, au fil des chapitres autour des différents thèmes qu’il aborde. Ce parti pris, parfois déroutant, n’est toutefois pas sans avantages : il rend la lecture de l’essai fluide et d’autant plus facile que l’auteur ponctue son texte d’un humour souvent grinçant (un trait qu’il partage, sur un sujet similaire, avec Michel Onfray). On regrettera cependant que cet humour ne soit que partiellement rendu par une traduction qui, parfois, peine à convaincre (surtout, curieusement, dans la première moitié du livre). On reprochera sans doute à Hitchens d’utiliser des textes sacrés, pour servir sa thèse, la même lecture littérale qu’en donnent une partie des religieux auxquels il entend s’opposer. Il faut probablement y voir une volonté de les combattre à armes égales.

Lucide, l’auteur est tout à fait conscient que le phénomène religieux reste, encore pour longtemps, solidement ancré dans les sociétés humaines : « Sigmund Freud avait parfaitement raison de décrire, dans L’Avenir d’une illusion, la pulsion religieuse comme fondamentalement indéracinable, jusqu’à ce que – ou à moins que – l’espèce humaine parvienne à vaincre sa peur de la mort et sa tendance à prendre ses désirs pour la réalité. »

Ce penseur majeur de l’athéisme sait également qu’une laïcité intégriste ne saurait constituer un moyen de défense efficace. En revanche, il en appelle à l’Humanisme des Lumières comme système de pensée, afin que soit respecté le droit de ne pas croire et que la société résiste aux pressions de minorités qui tenteraient d’imposer leur vision du monde à tous – un danger réel, avance-t-il, pour l’humanité : « Face à ces phénomènes sinistres et grotesques, la solution n’est pas la chimère de la dictature séculière, mais la défense du pluralisme laïque et du droit de ne pas croire ou de ne pas être obligé de croire. Cette défense est devenue aujourd’hui une responsabilité urgente et incontournable : il s’agit même d’une question de survie. »

Illustrations : Christopher Hitchens – Interrogatoire de l’Inquisition espagnole, gravure – Michel-Ange, La Création, détail.

8 réflexions au sujet de « Le pamphlet athée de Christopher Hitchens »

  1. Certes, et je partage globalement les idées défendues ici, et acheterai le livre; n’en demeure pas moins une question: les sociétés qui ne croient plus en rien, mis à part le roi  » argent  » ne sont-elles pas vouées à être détruites par celles, même plus « primitives », qui croient, et ce quelque soit la croyance, religion…

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  2. Très interessante review. Puis-je me permettre de lui apporter un complement d’information sous forme de rumeur litteraire ? Je me souviens avoir entendu parler pour la première fois de ce Hitchens dans le penible livre de Martin Amis, Experience. Martin Amis a un dieu, Saul Bellow, qui fait figure de seduisant dinosaure sur les questions religieuses ; lors d’une visite rituelle au maître dans sa maison des Berkshires Amis emmène son ami Hitchens en le suppliant de bien se comporter et de ne pas aborder les sujets qui fâchent entre l’athee militant et le vieux moraliste nobelise. Naturellement Hitchens ne resistera pas à la tentation de provoquer Bellow sur les terrains mines : Israël, l’atheisme… Amis est bouche bee, il donne un coup de pied à Hitchens sous la table. Bellow garde le silence, un petit sourire desole en coin. Dans un de ses livres, il fait dire à son porte-parole qui se sent de plus en plus etranger à l’epaisse humanite orgiaque du Nouveau monde : Autrefois les gens etaient religieux, nos parents ne disaient jamais un mot sur le sexe mais parlaient sans cesse de la mort ; depuis les tabous se sont inverses. Le sexe est partout – pas forcement mieux vecu mais impossible à ne pas considerer comme le centre de nos vies ; et pas un mot sur la mort.

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  3. C’est un livre d’arrière-garde d’un monde (les Lumières) qui est en train de s’écourler de partout. Sans une foi collective aucune identité collective ne peut survivre; sans identité collective, tout civisme, forme de politesse et de culture sont voués à disparaître. La morale et l’éthique peuvent exister, mais elles seront individuelles; personne n’acceptera de devoir respecter la morale de son voisin, alors qu’on accepte plus facilement de respecter une morale d’inspiration divine. L’écroulement général de l’Europe et de la France sont les meilleurs témoins de tout ceci; suffit de regarder l’état de notre justice (qui n’ose plus punir) ou de nos écoles pour s’en convaincre.

    Il a également tort en renvoyant dos à dos toutes les religions. Elles ne sont pas égales et ne produisent pas les mêmes effets. Si la raison s’effondre ça n’est pas parce que les Lumières s’éteignent mais parce que nous avons refusé la béquille sur laquelle la raison s’appuie, cette béquille étant la foi chrétienne. Si la laïcité recule c’est parce que ce concept fin et très particulier, n’existe que dans une civilisation chrétienne. Que celle-ci apostasie et alors l’Etat prend toute la place sans qu’aucun contre-pouvoir ne puisse être légitime en particulier dans le domaine éthique. Dans tout ce qui touche à la manipulation de l’être humain, plus rien n’a de sens; seule la logique du Progrès érigée en dogme, càd à la fin celle du comfort matériel maximal, prévaut – le reste est balayé. Seules des religions, avec toute leur part d’intransigeance et de sacré, sont capables de s’opposer à cette tendance.

    Enfin ce dont la jeunesse particulièrement française a soif pour sortir de sa dépression bobo-gauchiste, c’est de spirituel. C’est de foi.

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  4. En introduction pour mes remarques, je cite ce passage : « On reprochera sans doute à Hitchens d’utiliser des textes sacrés, pour servir sa thèse, la même lecture littérale qu’en donnent une partie des religieux auxquels il entend s’opposer. Il faut probablement y voir une volonté de les combattre à armes égales. »

    –> si l’auteur a une telle volonté, c’est une bonne idée de sa part. Espérons que cela soit le cas, et qu’il ne s’agisse pas d’un dédain à l’emporte-pièce face à la foi –et même face aux religions qui font parfois l’objet d’une foi dépourvue d’esprit et de sagesse–.
    Face aux gens obtus, il ne sert à rien de parler subtil. Autant les pousser dans leurs retranchements, ce qui pourra peut-être conduire certains d’entre eux à chercher « plus loin », à faire preuve de plus de finesse.

    Voilà, à présent je vais aborder justement à cet aspect un peu primaire des attaques de l’auteur. Il semble qu’il fustige la foi « religieuse », au lieu de juste s’en prendre au fait de considérer les textes et dogmes religieux avec une foi aveugle.

    Oman Khayyâm (1048-1131) donne le ton : « Et croyez-vous qu’à des gens comme vous, / D’esprit véreux, frustrés, fanatiques, / Dieu a donné un secret qu’il me cache ? / Eh bien, qu’importe ? Croyez donc cela aussi. »

    –> cela vaut pour les fanatiques, qu’ils soient instruits ou qu’ils aient une « foi de charbonnier », et pour tous ceux qui s’accrochent à leur foi comme à un étendard identitaire. Mais il existe d’autres personnes, certes bien plus rares, qui ont « la foi » selon telle ou telle tradition religieuse, et qui sont ouverts, raisonnables, tolérants et subtils, se permettant de prendre des distances avec certains textes sacrés et dogmes.
    Du coup, des fanatiques peuvent en venir à contester leur foi, mais peu leur importe : leur foi, ils veulent la vivre, et non pas la prouver à ceux qui s’évertuent à la nier.

    « la foi religieuse : celle-ci présente sous un jour entièrement erroné les origines de l’homme et du cosmos  »

    –> plus que la foi, ce sont plutôt les textes sacrés et dogmes religieux qui sont concernés. Certes, ils sont trop souvent eux-mêmes l’objet d’une « foi religieuse » dépourvue de discernement, dépourvue d’ « esprit ». Mais parfois, la foi religieuse parvient à s’émanciper et à être vécue de façon autonome, sans servilité face aux textes et dogmes.

    Par exemple, bien des Chrétiens, même pratiquants, ne croient pas que le monde a été créé en 6 jours, etc… Pour autant, les récits bibliques de la création leur parlent, parce qu’ils savent les lire pour ce qu’ils sont : des mythes fondateurs, des cosmologies, et non pas des récits historiques, ni des comptes rendu scientifiques (ces mythes, originaires de Mésopotamie et d’Egypte, n’étaient pas perçus de façon erronée par ceux qui les ont créé ; car c’est en étant « à l’écoute » qu’ils les ont créés, et non en adhérant fanatiquement à des croyances présentées comme sacrées).

    On pourrait ajouter qu’il y a des Juifs religieux qui ne considèrent pas que la Bible octroie aux Juifs un droit de propriété sur les terres de Cisjordanie ; ces Juifs religieux ont pris acte du fait que leur foi peut être vécue sans être concrètement reliée à une terre spécifique (même si un lien reste au plan symbolique) ; et ceci est valable, en principe, depuis les premiers siècles de l’ère chrétienne, lorsque le Judaïsme rabbinique a vu le jour, se fondant sur le courant plus « spirituel » des pharisiens (par opposition au courant des sadducéens), pour parvenir à vivre sans le Temple et ses sacrifices d’animaux.

    On pourrait aussi évoquer ces mots de Rumi, qui distinguent implicitement la vraie foi de la croyance en tel texte sacré ou tel dogme : « viens, qui que tu sois, croyant ou incroyant, viens ; c’est ici la demeure de l’espoir ». Et Sana’i : « (…) les indices de la Voie, c’est que tu regardes le vrai et rompe avec le faux ; que tu tournes ta face vers le monde vivant ; (…) ; que tu purifies l’âme des maux et la renforce par la raison ; (…) ». La foi, quand elle a des fondations correctes, est libre — y compris des textes sacrés, des dogmes — , et ne va pas à l’encontre de la raison, qui opère dans tous les domaines où elle est utile.

    A propos de raison : prétendre, en se fondant sur la raison, que l’existence d’une divinité est une illusion, sous prétexte qu’on ne peut « percevoir » une divinité, c’est avoir une raison si orientée par les sentiments, émotions et idéologies, qu’elle n’est même pas capable de se connaître et de connaître son champ d’application. Bien entendu, ceci ne signifie pas qu’il convienne de croire en une divinité. Il convient surtout d’avoir une démarche plus personnelle, plus profonde et subtile. Et de songer que faute d’obtenir des certitudes bien fondées, la position la plus honnête et la plus sage –et assez courageuse, car elle n’est pas vraiment confortable– est celle des agnostiques (à ne pas confondre avec les athées, qui ont droit au respect, pour autant qu’ils respectent les autres).

    Je reprends le fil de mon commentaire.

    « il se livre à une analyse fine des Ecritures pour mieux en souligner ce qu’il identifie comme les contradictions, les incohérences, les erreurs au regard des connaissances scientifiques contemporaines, les traductions tendancieuses, les ajouts postérieurs aux textes originaux, autant de preuves, avance-t-il, qu’il s’agit là de créations non pas divines, mais bien humaines qu’il qualifie à plusieurs reprises de « bricolages » destinés à imposer des « révélations ». »

    –> la Bible (et le Coran) n’étant pas des livres d’histoire, ni des livres scientifiques, il n’est ni surprenant ni scandaleux (sauf pour les fanatiques dotés d’une foi mal fondée et, partant, déformée) que la science et l’archéologie viennent nuancer, voire contredire certains de leurs passages, et certains des dogmes qui les entourent.

    Le caractère temporel, humain, imparfait, etc…, des textes sacrés appelle non à les rejeter, ni à les mépriser, mais à utiliser notre intelligence pour faire la part des choses. Car ces textes, quand on les aborde correctement, recèlent des sources d’inspiration, de sagesse, d’énergie positive ; sans oublier les récits épiques, la poésie, etc…, bref toutes choses qui peuvent nous interpeler et nous faire du bien (pour autant que l’on sache aborder intelligemment les passages durs, menaçants, culpabilisants, etc… : les faits présentés comme véridiques sont-ils confirmés par l’archéologie, l’histoire, la science, ou infirmés par elles ? ou ni l’un ni l’autre ? dans quel contexte ont les textes ont-ils été écrits ? à quelle époque ? par qui et pour qui ? dans quel type de société et de culture ? quelle était la situation politique, économique et sociale à l’époque ? quel était le ou les buts poursuivis par les créateurs de ces textes ? a-t-on affaire à des métaphores ? à de la poésie ? à l’expression d’une détresse personnelle ou « nationale » ? à des superstitions ou à un pessimisme étayés par une situation particulière ? quels sont les ressorts utilisés par le texte pour toucher le lecteur ? quelle connaissance de la psychologie du lecteur possédait le créateur du texte –même s’il s’agissait à l’origine de récits oraux– ? quel serait un équivalent moderne du texte examiné ? un tel équivalent serait-il nécessairement religieux ? ce texte me plaît-il ? me trouble-t-il et si oui pourquoi ? que puis-je retirer de bon de ce texte ? et comme la Bible forme in fine un ensemble, n’y a-t-il pas un autre passage, éventuellement dans un autre texte biblique, qui vienne apporter la contradiction ou des nuances face au texte que je lis ? qu’en penser ? n’y a-t-il pas une forme de doute qui soit positive ? Le doute du chercheur n’est pas le doute qui s’oppose à la vraie foi ; le doute qui s’oppose à la vraie foi, c’est le doute face à la vie, et non le doute face aux dogmes).

    « Lucide, l’auteur est tout à fait conscient que le phénomène religieux reste, encore pour longtemps, solidement ancré dans les sociétés humaines : « Sigmund Freud avait parfaitement raison de décrire, dans L’Avenir d’une illusion, la pulsion religieuse comme fondamentalement indéracinable, jusqu’à ce que – ou à moins que – l’espèce humaine parvienne à vaincre sa peur de la mort et sa tendance à prendre ses désirs pour la réalité. » »

    –> cette vision de l’auteur du pamphlet et de Freud n’est que partiellement juste. Car la vie religieuse n’est pas qu’une « pulsion » de défense face à la mort et aux réalités contrariantes. La vie religieuse présente différentes caractéristiques selon les individus, leurs capacités, et la situation où ils se trouvent dans leur cheminement. Pour certains, la vie religieuse consistera essentiellement à considérer toutes les réalités contrariantes, pour les accepter intérieurement, et s’ouvrir à la paix –ce qui n’exclut pas, au plan concret, de mener une action, quand c’est possible et souhaitable, pour modifier telle ou telle réalité–. La vraie vie « religieuse », c’est la vie de la foi, c’est la foi en la vie, la foi dans notre vie dans l’univers, la foi dans la réalité. Cette vie « religieuse » peut se servir de telle ou telle religion formelle comme on se sert d’un tuteur pour permettre la bonne croissance d’une plante. Mais elle existe chez tout le monde, croyant ou athée (ceci dit sans développer cette autre question : l’athéïsme revêt souvent un aspect religieux, pour ainsi dire).
    En d’autres termes, la vie religieuse n’est pas qu’un repli, qu’une pulsion réactive et défensive ; elle est aussi, chez une minorité de « religieux », une expansion, un envol.

    Pour conclure : on devra toujours se coltiner des fanatiques (formellement religieux, ou non : les fascistes et les « staliniens » sont aussi des « religieux », en un sens) et des gens à l’esprit obtus ou sans aucun recul par rapport à eux-mêmes et à leurs conditionnements. Aussi est-il souhaitable, au moins autant que de batailler avec les plus obtus des religieux, de défendre, enseigner, promouvoir la laïcité en tant que valeur suprême permettant à tous, religieux ou non, de cohabiter dans le respect, afin que la société reste harmonieuse et vivable.
    Oui, sauvons la laïcité, en attendant que certains archaïsmes religieux deviennent vraiment très rares ! La bataille primordiale est d’essence politique et sociale (tout en ayant des fondements philosophiques) ; quant à la bataille théologique et culturelle, plus longue, elle doit avoir lieu dans une société laïque, sinon elle risque de ne pas aboutir.

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  5. Depuis que les hommes de religion se sont interposés entre l’Homme et Dieu (ou toute autre puissance), l’Amour a pris le visage de la torture au non de la foi, le Pardon s’est muni de la flamme de l’enfer pour punir ceux qui refusent (ou hésitent) de se plier à des dogmes qui vont très souvent contre le bien-être de l’Homme.
    L’Homme a besoin de croire pour supporter un quotidien pas toujours facile, pour se décharger du poids de l’existence, pour « rêver » d’un avenir meilleur (le paradis). On se retourne tous vers une force suprême : Dieu, le Cosmos, ou tout simplement ce qui est plus puissant que le reste, le narcissisme de l’Homme.
    Croyant, laïque ou athée, l’Homme a besoin d’une épaule sur laquelle pleurer. Peut-être (sans doute) que les récits de la création, du destin, du paradis, de l’enfer, de la lumière et du salut éternel ne sont que des fables dépassant celles de La Fontaine, ça permet, en sombrant dans l’hypnose (dangereuse) de la religion, de déserter les divans des psychanalystes.
    Quand l’Homme est incapable de compter sur l’Homme, il plonge dans des mythes quand il n’a pas le moyen de payer les drogues qui font « oublier ».

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  6. Votre accusation sur les hommes de religion ayant remplacé l’amour par la torture est totalement grotesque. Dans une écrasante majorité (hospices, hôpitaux, écoles, dispensaires) c’est bien évidemment l’inverse qui s’est passé, d’une façon tellement massive qu’on ne le voit même plus. Et ça continue à l’heure actuelle.

    Quand aux mythes… il faudrait peut-être accepter de se pencher sur ce que révèle la crucifiction de Jésus quant à des phénomènes de désir mimétique et de bouc-émissaire qui sont universels (lire René Girard). Je ne connais aucun autre événement qui ait autant appris à l’humanité les ressorts réels de sa nature, et les travers perpétuels (péché originel) dans lesquels elle ira constamment se vautrer. Certes beaucoup de sages l’avaient pressenti, mais rien d’autre que la Passion n’en a donné une révélation aussi incroyablement éclatante et justement, totalement démythifié. On ne cache plus les cadavres dans les placards, on ne cherche plus un ou des coupables, on ne se cache pas pour une fois derrière la poutre que l’on a dans son oeil: Dieu est mort et nous sommes tous coupables, plus aucune culture fondée sur le calvaire de l’un pour souder les autres ne pourra jamais plus être légitime. La passion du Christ c’est donc un mythe inversé, et c’est sûrement ce qui se rapproche le plus de la Vérité.

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  7. @ Olivier,
    Pourquoi le spirituel devrait-il nécessairement s’accompagner de foi en des absurdités ?
    Je peux fort bien croire à l’esprit sans pour autant me sentir obligé de prêter foi à un (ou des) créateur personnel et omniscient.
    Si l’on a réellement besoin de croire à ça pour appuyer la morale, cela revient à dire que la morale est une fiction, ce que je ne crois pas. La morale vient de l’empathie et non de la foi (voyez comment certains zélotes font fi de toute morale au nom de leur foi).
    Quant à ce que vous donnez en exemple : hospices, hôpitaux, écoles, dispensaires, voilà bien les outils d’asservissement par excellence d’un pouvoir qui s’est trop longtemps appuyé sur la foi.
    Du Nazaréen (pour moi, un exemple à suivre), je retiens le : Mon père, pourquoi m’as-tu abandonné — qui n’a pas évidemment pas reçu de réponse.

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  8. Vous faites sûrement référence à la morale naturelle. Soit. Mais l’empathie comme source de la morale, c’est du délire pur. On peut très bien avoir de l’empathie pour un meurtier de sang froid en pensant qu’il va devoir passer 30 ans dans un cage ou être exécuté, ça n’empêche que dans ce cas précis la morale commande à ce que l’on taise son empathie. Il apparraît donc que l’empathie peut parfois être l’ennemi de la morale. C’est plus basiquement le cas dans l’éducation d’un enfant: on peut avoir de l’empathie envers un jeune ado qui s’amuse, fait la fête et passe du bon temps avec ses potes mais la morale la plus élémentaire commande à ses parents de le reprendre en mains, quitte à le faire souffrir, afin qu’il n’hypothèque pas tout un pan de son avenir. Idem pour venir en aide à un camé, on peut avoir de l’empathie à l’idée d’un sevrage, et pourtant la morale commande qu’on le violente sur son addiction. Pareillement, on peut fermer les yeux sur son pote qui trompe sa femme et pourtant la demande commande que si l’on est son ami, l’on se doit de lui rentrer dedans et de lui interdire de recommencer cet acte lâche.

    Et c’est pour cela que la religion existe tout simplement, et que même si dans le cas du christianisme on tente d’aller au-delà, on ne peut jamais complètement refouler la Loi. Au risque de voir une immense vague déferler sur nous comme elle le fait aujourd’hui, à savoir un retour totalisant de la Loi qui est en gros le programme social et politique de la religion islamique.

    Tout est donc bien plus compliqué et j’en ai peur, tragique, que ne le présentent des types comme Hitchens ou Onfray. Je ne dis pas que ce qu’ils racontent est idiot ou dénué de sens, je dis qu’ils occultent (à dessein?) toute une partie de la réalité de ce qu’est l’humanité pour se focaliser sur certains aspects peut-être pas si importants. Enfin le plus grand reproche est qu’ils mettent comme tous les athées toutes les religions sur le même plan – celui du mythe asservissant – alors qu’il est tellement criant de constater les différences béantes qui les caractérisent et dont la diversité des civilisation jusqu’à ce jour porte l’implacable témoignage.

    En ce qui concerne Jésus-Christ, il n’est pas question d’obliger qui que ce soit à croire. Il est question qu’un peu plus de monde tente de comprendre ce que la Passion a PERMIS de révéler (que l’on y croit ou pas ne change rien à la faire). la puissance révélatrice des Evangiles et la nouvelle approche de Dieu et de la morale justement qui en ont découlé, sont à couper le souffle à qui veut bien s’y pencher. Nietzsche l’avait très bien compris, mais pour ce monde mis par-dessus tête par le Christ lui faisait horreur et il en appelait à un retour des anciens dieux et du temps antique. Au moins reconnaissait ce point pivotal de l’Histoire humaine que fut la crucifiction (pour le maudire).

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