Hitler aux enchères

 L’histoire-fiction peut sans doute intéresser les romanciers, mais, pour l’historien, elle mène nécessairement à une impasse. C’est pourquoi il serait inutile de se demander quel aurait été le sort du monde, au XXe siècle, si Adolf Hitler était devenu un peintre reconnu au lieu de se lancer dans la politique. En revanche, un examen de ses aquarelles permet de comprendre les raisons pour lesquelles sa peinture ne remporta aucun succès. Deux tableaux du dictateur viennent d’être vendus à Nuremberg, auxquels il faut ajouter treize aquarelles et dessins dispersés en Angleterre le 23 avril dernier. Hasard du calendrier ou coup médiatique bien orchestré ? En effet, les deux ventes se situent exactement entre la date de naissance (20 avril 1889) et celle de décès (30 avril 1945) du Führer…

Les deux peintures vendues à Nuremberg, de 1914, représentaient des bâtiments pris dans la campagne allemande. Mises à prix 3.500 €, elles ont atteint respectivement 14.000 et 18.000 €. Leur intérêt pictural ne dépasse pourtant pas celui que l’on pourrait accorder à un peintre du dimanche ayant acquis quelques bases techniques : d’une facture assez plate, elles seraient probablement parties à une centaine d’Euro si la signature n’avait pas été celle d’Hitler.

La seconde vente, organisée par Mullock’s dans l’ouest de l’Angleterre sur le thème de la Seconde Guerre mondiale, réunissait 370 lots, parmi lesquels 13 aquarelles et dessins qu’Hitler réalisa entre 1908 et 1913. Il faut rappeler qu’en 1907 et 1908, il avait échoué par deux fois au concours d’entrée à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne et que, de 1908 à 1913, il vécut (mal) de sa peinture, essentiellement composée de paysages à l’aquarelle. Dans Mein Kampf, il écrivit de cette période précise : « Cinq années pendant lesquelles je dus, comme manœuvre d’abord, ensuite comme petit peintre, gagner ma subsistance, maigre subsistance, qui ne pouvait même pas apaiser ma faim chronique. »

« Petit peintre »… Il semble qu’il ne se soit guère nourri d’illusions sur son talent… Parmi les petits tableaux dispersés en Angleterre, qui, selon la maison de vente, avaient été rapportés d’Allemagne par un sous-officier britannique, figurent des bouquets de fleurs dénués d’intérêt (un vase de roses, des bouquets de roses, crocus, perce-neige), des paysages ruraux, des scènes de campagne, une mine de plomb aquarellée représentant une panthère noire et un portrait de militaire au crayon. La valeur artistique de l’ensemble ne dépasse guère celle des cartes postales que les peintres locaux vendaient à l’époque aux touristes. Tout juste peut-on reconnaître dans un ou deux paysages un honnête rendu de la perspective, tel que n’importe quel « petit peintre », précisément, aurait pu l’exécuter.

Toutefois, l’une des aquarelles vendues (11.000 £, environ 11.260 €), si elle représente  bien un autoportrait d’Hitler, pourrait intéresser les psychanalystes. Elle montre un pont de pierre traversant une rivière ; à l’extrémité la plus éloignée du pont, un homme est assis, en veste et pantalon de golf marron, les jambes pendant dans le vide. Le visage de cet homme est dénué de traits. Au-dessus de sa tête, Hitler a noté ses initiales, suivies d’un texte illisible. L’expert de la vente émet l’hypothèse d’une représentation du suicide romantique, de nombreux jeunes autrichiens s’étant, à cette période, suicidés par noyade en se jetant d’un pont. On ne peut l’exclure, mais on s’interrogera surtout sur l’aspect esseulé et dérisoire de ce personnage inexpressif.

A l’opposé, ce qui ne soulève aucune question, c’est le prix auquel ces tableautins tout juste dignes de décorer le couloir d’une résidence secondaire, ont été adjugés. Les treize de la vente anglaise ont atteint la somme totale de 95.589 £ (environ 107.645 €), soit près de 8.300 € par lot. Dans une chronique précédente, je me demandais si les dictateurs faisaient vendre, puisque trois agences les avaient utilisés dans leurs campagnes publicitaires. Les résultats des enchères de la semaine passée prouvent en tout cas qu’ils se vendent. Les acheteurs pourront naturellement arguer de leur intérêt pour les documents relatifs au second conflit mondial, ils n’en font pas moins penser à ceux qui, essentiellement aux Etats-Unis, s’arrachent sur un marché à peine parallèle les reliques des tueurs en série.

En regardant ces aquarelles de la période 1908-1913, on ne peut qu’être troublé : pour médiocres qu’elles soient, ces peintures représentent des fleurs inoffensives et des paysages paisibles, autant de sujets situés aux antipodes de l’œuvre de mort que le même homme réalisera à partir de 1933 et qui plongea le monde dans l’horreur.

Illustrations : Hitler en 1922 – Hitler, Autoportrait présumé, catalogue Mullock’s, Royaume-Uni. 

Matisse et les abstraits, une exposition à ne pas manquer.

 Proposer une approche originale d’un peintre aussi important et surtout aussi étudié que Matisse (1869-1954) semblait un véritable défi, tant on pouvait penser que presque tout avait été dit sur son œuvre. Ce défi a cependant été relevé avec brio par les organisateurs de l’exceptionnelle exposition Ils ont regardé Matisse, une réception abstraite Etats-Unis/Europe, 1948-1968 qui se tient jusqu’au 15 juin au musée départemental Matisse du Cateau-Cambrésis (Nord).

Originale, cette exposition l’est par son thème inédit : une mise en relation de l’œuvre du peintre français et des principaux artistes du mouvement expressionniste abstrait de l’après-guerre, tant aux Etats-Unis qu’en Europe. Exceptionnelle, elle l’est par la qualité des prêts qui ont permis de la mettre en place. Car ce ne sont pas moins d’une cinquantaine de toiles venues de grandes collections publiques et privées, françaises et étrangères, qui ponctuent le parcours (chronologique) de l’exposition, où elles se confrontent habilement – et parfois malicieusement ou bien non sans hardiesse – aux tableaux de Matisse conservés dans la collection permanente du musée (peintures, gouaches découpées et sculptures).

Parmi les quinze artistes représentés, on découvre notamment Jackson Pollock, Mark Rothko, Raymond Hains, Jacques Villeglé, Simon Hantaï, Sam Francis, Claude Viallat, Blinky Palermo et, même, Daniel Buren. On imagine sans peine la somme de travail et la persévérance qu’il fallut aux commissaires pour obtenir l’accord d’établissements aussi prestigieux que la National Gallery de Washington, le Metropolitan Museum de New York, la Fondation Beyeler de Bâle ou la Staatsgalerie de Stuttgart pour le prêt de toiles souvent de très grande taille.

Ce dialogue provoqué entre les œuvres ne cherche pas à rallier Matisse à l’abstraction –  lui-même ayant toujours refusé cette étiquette – mais tend à démontrer le jeu des influences directes et indirectes, les intégrations intellectuelles, les assimilations et les relectures de son œuvre par les peintres abstraits. Le contraste était frappant, il faut le préciser, dans les années 1950, entre l’importance accordée Outre-Atlantique au peintre français et l’oubli relatif dont il était victime dans son propre pays.

Ce n’est évidemment pas un hasard si le premier contact du visiteur avec Matisse s’organise autour de la Porte-fenêtre à Collioure, une toile de 1914 où le maître tutoie l’abstraction sans toutefois s’y aventurer totalement. Certaines influences apparaissent comme des évidences visuelles. En observant Hors de la toile numéro 7 de Jackson Pollock, il n’est guère difficile d’opérer un rapprochement avec La Danse de Matisse ; on y retrouve la présence de lignes dynamiques, de jeu de courbes, de rythme presque sauvage qui font toute la puissance évocatrice de cette toile emblématique. De même, les gouaches préparatoires de Raymond Hains et Jacques Villeglé pour Pénélope rappellent le graphisme, la technique et la palette même du peintre – notamment ce bleu pur tout à fait particulier que l’on retrouve dans La Lyre (1946) ou La Vague (1952) et que Hains utilisera dans ses collages gouachés, Ellsworth Kelly dans Blanc bleu (1959), Sam Francis et François Rouan dans certaines de leurs compositions qui figurent dans le cadre de l’exposition.

 Autre influence visible, celle exercée sur Rothko qui, d’ailleurs, ne cachait pas sa « dette » envers Matisse : « De cette observation pendant des mois et des jours, confiait-il, toute ma peinture est née ». L’accrochage du Nu rose, intérieur rouge (1947) du maître met, par exemple, en lumière l’écho rendu par des toiles telles Sans titre (1947), N°9 (1948), voire Orange et brun rouge (1954). La couleur tient naturellement une place primordiale dans cette exposition, cette couleur dont Matisse disait qu’elle était, « peut-être plus encore que le dessin, une libération. »

En revanche, d’autres filiations apparaissent avec moins de netteté, notamment chez les peintres européens, à l’exception, sans doute, du travail de la matière. Il est vrai que beaucoup appartiennent à la génération suivante, qui a davantage assimilé l’art de Matisse à travers les démarches de leurs prédécesseurs américains qu’à partir de ses œuvres originales. Les toiles froissées/défroissées de Simon Hantaï invitent ainsi à une inévitable relecture et, face aux œuvres de Daniel Buren, Barnett Newman et de Blinky Palermo, le visiteur s’interrogera sans doute longuement… C’est cependant cette interrogation, cet appel au doute et à la réflexion, cette mise en perspective et cette remise en question des idées reçues qui rendent la visite de Ils ont regardé Matisse captivante pour tout amateur d’art contemporain.

A noter que le catalogue de l’exposition, bilingue, richement illustré et commenté (Ils ont regardé Matisse, sous la direction d’Eric de Chassey, Editions Gourcuff Gradenigo, 264 pages, 39 €), constitue un prolongement utile à cet événement unique.

Illustrations : Henri Matisse, Porte-fenêtre à Collioure, 1914, huile sur toile, Centre Pompidou, Paris – Jackson Pollock Out of the Web Number 7, 1949, huile et émail sur panneau, Staatsgalerie Stuttgart.

La gastronomie selon Alexandre Dumas

 Le succès des comédies au cinéma montre qu’en cette période de crise, chacun recherche un moment de détente. Et s’il est un livre qui invite à la détente, au plaisir et au rêve, c’est bien l’extraordinaire Dictionnaire de cuisine qu’écrivit à la fin de sa vie Alexandre Dumas.

Depuis longtemps, l’auteur des Trois Mousquetaires nourrissait le projet d’un ouvrage à la gloire de cette bonne chère qui avait tenu une si grande place dans son existence. Il avait, pour ce faire, accumulé une abondante documentation. Ce livre devait, disait-il, couronner sa carrière d’écrivain. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il tint sa promesse, car cette œuvre colossale, qui se lit comme l’un de ses romans, représente, comme l’a écrit l’un de ses biographes, « la plus magistrale introduction qui ait été conçue à l’art de cuisiner. »

Il existe trois versions de ce dictionnaire dont Dumas ne vit aucune, s’étant éteint peu après la remise de son manuscrit à l’éditeur Lemerre (qui publia aussi Baudelaire, Gautier, Barbey d’Aurevilly…). L’édition originale est un fort volume intitulé Grand dictionnaire de cuisine, qui contient plus de 3000 recettes ; en 1882, Lemerre publia un Petit dictionnaire de cuisine, enfin, dans les années 1960, une autre version abrégée vit le jour sous le titre Mon dictionnaire de cuisine. Si le Petit dictionnaire n’incluait que des recettes et s’adressait essentiellement aux cuisiniers et aux ménagères, Mon dictionnaire de cuisine a su conserver tout ce que le romancier avait consigné d’anecdotes biographiques, de références historiques, de récits de voyage qui en font à la fois un complément à ses Mémoires et un véritable roman gastronomique.

Pour le plus grand bonheur des gourmets, des gourmands et des lecteurs assidus de ses œuvres, Mon Dictionnaire de cuisine (Bartillat, collection Omnia, 670 pages, 14 €) vient d’être réédité. Je me garderai bien de parler de la préface de cette nouvelle publication, puisque les éditeurs, Constance de Bartillat et Charles Ficat, m’ont fait la joie de me la confier. En revanche, le texte de Dumas, sur lequel je travaille depuis plusieurs années, mérite d’être évoqué.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il ne s’agit pas à proprement parler d’un recueil de recettes. Comprenant, dans cette version, plus de 360 entrées, ce dictionnaire dresse la liste de tout ce qui se rapporte à la gastronomie : aliments, épices, boissons, métiers de bouche, techniques culinaires, instruments de cuisine et jusqu’aux méthodes employées par les professionnels de l’époque pour soigner les brûlures.

L’ouvrage s’ouvre sur une longue introduction qui retrace avec brio une histoire de la cuisine, des origines au XIXe siècle. Puis, de « Abattis » à « Vuillemot » (nom d’un ami cuisinier qui assura la supervision technique de l’édition, les corrections ayant été confiées à Leconte de Lisle et Anatole France), suivant un ordre alphabétique parfois un peu fantaisiste, Dumas traite son sujet selon une méthode simple : chaque entrée fait l’objet d’un descriptif technique (zoologique, étymologique, botanique, historique) qui précède une suite de recettes. Mais, en gastronome comme en romancier, il ne manque jamais une occasion de truffer ses articles d’anecdotes personnelles, de traits d’humour, de digressions bibliographiques, voire littéraires ou poétiques (citant certaines recettes en vers). Il ne décrit pas un ingrédient, il le raconte, avec le style qui fit son succès, rehaussé d’épithètes gourmandes. Ce dictionnaire est une somme d’érudition où l’on ne s’ennuie jamais ; grâce à ses multiples voyages, l’auteur brosse en outre avec jubilation un panorama de la cuisine de son temps qui dépasse de loin le seul domaine français, c’est pourquoi, à côté de la poularde, du brochet, du poireau ou du pot-au-feu, on trouvera des notices sur certains mets exotiques à base d’autruche, de baleine, de chien, de requin, etc.

En parcourant cette littérature gourmande, le lecteur s’aperçoit vite que Dumas maîtrise son sujet au-delà du simple statut d’amateur. Et il ne se trompe pas, car le romancier n’hésitait jamais à s’installer en cuisine, chez lui ou dans les hôtels dans lesquels il descendait. Louis Bouilhet écrivait ainsi à son ami Flaubert, en mai 1858 : « Dumas, en chemise, met la main à la pâte, fait une omelette fantastique, rôtit la poularde au bout d’une corde […] coupe l’oignon, remue mes chaudrons, jette vingt francs aux marmitons [de l’hôtel de Mantes dans lequel il se trouvait] et prend les gros tétons de la cuisinière reconnaissante. »

 Sans doute, certaines recettes sont-elles difficiles à réaliser, dans la mesure où les proportions des ingrédients, ainsi que les temps de cuisson, ne sont pas toujours indiqués d’une manière rigoureuse. Le but de Dumas n’était pas de rédiger des ordonnances pharmaceutiques ; il souhaitait avant tout procurer au lecteur un plaisir résolument épicurien, lui laisser une large liberté d’interprétation, éveiller sa curiosité autant que son imagination et lui donner une furieuse envie de se mettre aux fourneaux.

Le livre s’achève sur une notice consacrée à la moutarde, qui dépasse de loin le petit texte publicitaire que lui avait commandé le vinaigrier Bornibus. Sur une quinzaine de pages, c’est toute l’histoire de ce condiment, depuis l’Antiquité, qui se trouve retracée. Cependant, pour succulent que soit ce texte, j’y ai relevé un argument avec lequel je serai volontiers (et en toute humilité) en désaccord. Dumas écrit en effet « Il n’est de moutarde qu’à Dijon. Ce fut inutilement que le Midi se mit à faire de la moutarde et substitua son moût de vin au vinaigre. » Même si personne ne songe à contester l’excellence de celle de Dijon, que n’avait-il goûté la moutarde violette de Brive ! Ce condiment, qui doit effectivement sa couleur au moût de raisin qui entre dans sa composition, existait déjà au XIIIe siècle. Il acquit ses lettres de noblesses un siècle plus tard, lorsque le pape Clément VI, originaire de Corrèze fit venir en Avignon un moutardier du nom de Jaubertie afin qu’il lui en préparât pour sa table. Son succès fut si grand qu’il obtint le titre de Grand Moutardier du pape. Cette moutarde, malheureusement peu facile à trouver, hors de quelques épiceries fines, est fabriquée par la maison Denoix, de Brive, depuis 1838. N’étant lié ni de près ni de loin à ce fabricant, je ne le cite que pour permettre à chacun de tenter de se procurer ce produit étonnant. Un savant assemblage de graines de moutarde, de moût et d’épices lui donne une délicatesse, une douceur et une saveur fruitée (de fruits rouges) qui contrastent avec la puissance des moutardes classiques. Souveraine sur une tête de veau fraichement sortie de son bouillon de cuisson ou sur des tranches d’andouillette froide, elle accompagne parfaitement un petit salé, un poulet en gelée ou un gigot froid et accommode fort bien une vinaigrette. Si l’on est un peu aventurier, on peut même la déguster avec certains fromages (un vieux Comté, un Salers…).

Cette digression montre combien l’enthousiasme culinaire d’Alexandre Dumas est contagieux… Quoiqu’il en soit, Mon Dictionnaire de cuisine s’inscrit parmi les meilleures lectures gastronomiques qu’on puisse trouver. Véritable manifeste hédoniste, il invite au rêve, à l’évasion et constitue aussi un savoureux pied de nez aux promoteurs de l’ascétisme et autres esprits gris qui nous promettent l’apocalypse de notre santé et le feu de Sodome et Gomorrhe dans nos assiettes si nous commettons le « péché » de manger ce qui régale nos papilles et flatte notre palais.

Illustrations : Caricature d’Alexandre Dumas aux fourneaux – Couverture du magazine La Cuisine des familles représentant Dumas préparant son omelette aux huîtres – Moutarde violette de Brive. 

Les dictateurs font-ils vendre ?

 Dictateurs et autres personnages peu recommandables feraient-ils vendre ? Cette question peut sembler incongrue ; cependant, deux agences de publicité, géographiquement situées aux antipodes l’une de l’autre, viennent de concevoir deux campagnes assez semblables, basées sur un humour au second degré diversement apprécié – l’une d’entre elles ayant même récemment provoqué un scandale en Chine.

La première campagne, réalisée par Grey Worldwide, une agence de Düsseldorf pour le compte de Doc Morriss Pharmacies, une pharmacie virtuelle néerlandaise, visait à promouvoir une ligne de préservatifs. Les trois visuels, sans aucun support textuel, représentaient plusieurs spermatozoïdes, dont l’un arborait, de manière allusive, mais parfaitement reconnaissable, les têtes d’Adolf Hitler, de Ben Laden et de Mao Zedong. Cette dernière image a eu le don de provoquer l’ire de très nombreux internautes Chinois, de Chine comme de la diaspora, qui y voient une insulte à leur pays. Cette réaction surprendra sans doute dans un Occident bien informé des millions de morts dont le « Grand Timonier » est responsable, cependant, elle se comprend aisément à la lumière de la culture chinoise, cinq fois millénaire et particulièrement susceptible dès que l’un de ses symboles est mis en cause, critiqué ou caricaturé, même s’il s’agit de faire appel au second degré.

 Sans doute l’agence de communication n’avait-elle pas l’intention de scandaliser ainsi tout un pays, mais cet exemple illustre de belle manière comment peut naître un conflit interculturel dans le monde de l’entreprise. Le tollé semble avoir été tel que la société s’est sentie obligée d’adresser aux autorités chinoises une lettre d’excuses. Grand bon en arrière, donc, si l’on suppose qu’il ne s’agissait pas d’un coup médiatique prémédité… Car un précédent aurait pu inviter les créateurs à davantage de prudence : l’année dernière, une publicité espagnole pour Citroën (qui possède une importante usine à Wuhan) représentant un Mao louchant et bouche tordue (d’après le portrait officiel exposé place Tien An Men), avait dû être remplacée en urgence par une autre, reprenant un portrait de Napoléon à Fontainebleau par Paul Delaroche – bel exemple d’autodérision, diront les uns, exaspérante preuve d’autoflagellation (une spécificité très française), répondront les autres.

 La seconde campagne a été mise en place par The Jupiter Drawing room, une agence d’Afrique du sud, pour le compte de Nulaid eggs, un producteur d’œufs local. Si le graphisme diffère considérablement (plutôt psychédélique, il faut le reconnaître, et d’un goût esthétique qui pourrait se discuter), l’idée reste similaire. Mais cette fois, les créateurs ont trouvé un moyen habile de contourner la difficulté : si Hitler et Ben Laden illustrent toujours deux visuels, c’est le despote coréen Kim Jong-Il (dont la choucroute capillaire est facilement reconnaissable) qui campe le troisième larron. En outre, chaque placard inclut un slogan sans ambigüité : « L’Histoire a produit beaucoup de mauvais œufs, heureusement, les nôtres sont toujours bons. »

 Ces deux campagnes s’ajoutent à une troisième, de l’agence allemande Service Plan, créée pour le chapelier de Bonn Hut Weber, dont j’avais illustré ma chronique du 17 avril dernier, consacrée à la censure imbécile d’une affiche représentant Jacques Tati. Le visuel, qui tire toute sa force de sa sobriété, mettait en scène les figures stylisées d’Hitler et de Chaplin, le slogan pouvant être traduit par « c’est le chapeau qui fait toute la différence ».

L’utilisation de dictateurs à des fins publicitaires était, jusqu’à  présent, peu répandue. Dans un article précédent, j’avais cité le cas de l’unique encart vendu par le Professeur Choron au couturier Renoma, qui avait été publié dans Hara-Kiri. Le journal avait choisi une photo d’Hitler et de Goering, assorti du slogan : « Pourquoi Hitler et Goering étaient-ils aussi chics ? Parce qu’ils s’habillaient chez Renoma !» La maison de couture, comme on l’imagine, n’avait pas souhaité renouveler l’expérience…

Ces trois campagnes récentes permettent toutefois de se poser une question : peut-on rire de tout ? Sans aucun doute, en matière d’art ou de caricature, la liberté d’expression doit rester la règle, et l’on peut donc répondre par l’affirmative. S’agissant d’une publicité, dans la mesure où elle engage l’image d’une entreprise, c’est naturellement à sa direction de se prononcer. Il est certain que Doc Morris Pharmacies ne peut guère, pour le moment, espérer conquérir l’immense marché chinois. Mais telle n’était, à l’évidence, pas sa stratégie. Son cœur de cible se situe en Europe et, de ce point de vue, sa campagne, prématurément interrompue, n’en est pas moins un succès considérable. Les média du monde entier ont largement repris l’information, lui assurant une promotion aussi gratuite qu’inespérée. Les agences elles-mêmes profiteront de cette manne. C’est, je crois, Phyneas Taylor Barnum, le célèbre fondateur de cirque, qui disait  que l’important n’était pas que l’on parle en mal ou en bien de telle ou telle chose, mais que l’on en parle. Il avait probablement tout compris à la publicité.

Illustrations : publicités pour Doc Morriss Pharmacies, Agence Grey Worldwide, graphiste Klaus Knut – publicités pour Nulaid Eggs, The Jupiter Drawing Room – Publicités pour Citroën en Espagne.

Censure fumeuse contre Jacques Tati

 Bien avant l’invention des logiciels de retouche photographique, Staline avait fait effacer Trotski (et bien d’autres) des clichés officiels, à grands renforts de ciseaux. Aujourd’hui, c’est le très consensuel Jacques Tati qui se trouve victime d’un autre totalitarisme que « l’air du temps » et les groupes de pression antitabac entretiennent à toute occasion. L’affiche de l’exposition « Jacques Tati, deux temps, trois mouvements » qui se tient actuellement à la Cinémathèque française reprend en effet une photo de Mon oncle représentant un Monsieur Hulot plus vrai que nature, transportant son neveu Gérard sur le porte-bagage de son solex, sa sempiternelle pipe coincée entre ses dents. C’est cette pipe – quoique, comme dans tous les films de Tati, jamais allumée – qui n’a pas eu l’heur de plaire aux juristes de la RATP, lesquels craignaient, à l’occasion de leur campagne d’affichage, de contrevenir aux dispositions de la loi du 10 janvier 1991, dite loi Evin, qui interdit « toute publicité directe ou indirecte pour l’alcool et le tabac ». En lieu et place de la pipe, les organisateurs de l’exposition, fort surpris de la décision de leur partenaire, ont choisi de faire figurer un petit moulin à vent jaune, parfaitement incongru et qui eût sans doute bien fait rire Tati.

Peut-être les juristes responsables de cette bouffonnerie sont-ils incultes, inculture et  censure constituant les deux faces d’une même médaille. Pierre Assouline, qui fut le premier à s’élever contre cette mesure, a d’ailleurs raison d’y voir un « crime contre l’esprit. » Mais peut-être voulurent-ils simplement éviter à la RATP l’un de ces procès dont les associations hygiénistes, qui ne manquent jamais une occasion de faire parler d’elles, brandissent régulièrement la menace. Le terrorisme intellectuel d’une bien-pensance qui voudrait imposer à tous une vie bien réglée dans le meilleur des mondes lissés possible a envahi notre société et gagne malheureusement, chaque jour, du terrain, notamment dans la sphère culturelle. Car Tati n’est pas la première victime de la loi Evin. En 1996, la Poste avait déjà effacé la cigarette de Malraux sur un timbre qu’elle avait émis ; en 2005, la BnF avait aussi retouché une photo de Prévert qui partageait avec Francis Carco et Blaise Cendrars l’habitude d’un éternel mégot vissé au coin des lèvres. Lucky Luke lui-même a dû substituer un brin d’herbe à sa cigarette dans la bande dessinée !

 Si l’on veut absolument respecter la loi Evin à la lettre (« publicité directe ou indirecte » ouvrant aux interprétations les plus abusives), ou plutôt se prosterner devant les tenants de l’ordre moral dans leurs revendications les plus ubuesques, il va falloir, je le crains, renoncer à montrer bien des images, sauf à les retoucher, donc les dénaturer. L’Eglise fit stupidement recouvrir les nudités des peintures bibliques de Michel-Ange ou de Masaccio lors de la trop célèbre « Croisade des feuilles de figuier », peut-être nous forcera-t-on un jour à substituer un accessoire quelconque à ce « tabac que l’on ne saurait voir » chez nos célébrités.

Le magnifique Baudelaire au cigare de Neyt serait-il hors la  loi ? Mettons un sucre d’orge entre les doigts du poète, et faisons de même pour Freud, Hitchcock et Romain Gary… jusqu’à ce que le sucre d’orge devienne, lui aussi, tabou, puisqu’il ne faut manger ni trop sucré, ni trop salé, etc… Un portrait de Churchill ne semble pas politiquement correct ? Collons-lui un stylo dans la main pour remplacer son havane. Que dire encore de cette photo publiée dans un grand hebdomadaire, il y a quelques mois, montrant Nicolas Sarkozy dans son bureau de l’Elysée, tenant un cigare ? De Gaulle ou Hannah Arendt ont-ils posé avec une cigarette ? Substituons-lui le premier colifichet venu – un crayon ou, pourquoi pas ?, un petit sifflet festif, du type « langue de belle-mère » – peu importe le ridicule, puisqu’une pseudo morale sera sauve ! Quant au commissaire Maigret, retouchons consciencieusement films et téléfilms image par image pour faire disparaître cette pipe hautement provocatrice et subversive, et profitons-en pour envoyer au gnouf ce satané fumeur de capitaine Haddock, mille sabords ! Voilà qui devrait faire un tabac dans l’intérêt de la santé publique.

 Au passage, profitons-en pour épurer nos musées de leur odieux tabagisme publicitaire : apposons quelques repeints sur Les Joueurs de cartes de Cézanne, mutilons sans remords l’Autoportrait de Van Gogh de 1889, L’Homme à la pipe de Courbet, la Femme à la cigarette de Picasso. Avec Magritte, la question est encore plus simple à résoudre : il suffirait de passer une épaisse couche d’une peinture quelconque sur sa célèbre toile, Ceci n’est pas une pipe, et d’y inscrire : Ceci est le néant. Cela ferait un beau monument dressé à l’âme des censeurs qui tirent la loi Evin de leur poche plus vite que leur ombre, et davantage encore de ceux qui, par une curieuse servilité, devancent leurs désirs.

 L’affaire me rappelle singulièrement l’une de mes visites en Iran, à la fin des années 1980. J’avais trouvé, dans une librairie, une édition du très innocent Petit Larousse que chaque écolier consulte : toutes les images de représentation corporelle avaient été caviardées par les fonctionnaires du service de la « répression du vice et de la promotion de la vertu ». Ainsi, du David de Michel-Ange, on ne voyait que la tête, les mains et les pieds ! Personne n’imaginerait Charlot sans son chapeau, Leclerc sans sa canne, ou Brassens sans sa guitare. Or, la pipe fait partie intégrante de Monsieur Hulot, tout comme son imperméable.

 Cette forme de censure de ces nouveaux tenants de la « répression du vice » n’est pas seulement ridicule, elle prouve qu’ils prennent le public pour un imbécile, incapable de distinguer une photographie ou une représentation artistique d’une publicité incitant à la consommation du tabac. Cela dit, devons-nous nous plaindre de cette infantilisation, nous qui, face aux multiples pressions sociales et réglementations hygiénistes, ne protestons jamais, sinon en silence ? Enfin, la cause est entendu, Monsieur Hulot conserve sa pipe « en privé » (à la Cinémathèque) et s’en voit amputé en public… Et cette mesure nous est imposée… par quelques allumés.

Illustrations : Affiche de l’exposition de la Cinémathèque – Affiche RATP (détail) – Baudelaire au cigare – Charles de Gaulle – Affiche de Maigret, L’Affaire Saint-Fiacre – Sigmund Freud – Hannah Arendt – « It’s the hat », Campagne de publicité du chapelier Hut Weber de Bonn, © Francisca Mass/Service Plan.

Antonin Artaud, entre totem et tabou.

 Rien n’est simple, dès qu’il est question d’Antonin Artaud. C’est ce qu’explique avec une précision quasi-chirurgicale Florence de Mèredieu dans son volumineux essai, L’Affaire Artaud (Fayard, 678 pages, 29,90 €). J’avais suivi de loin en loin cette affaire médiatisée, quoique paradoxalement peu connue du grand public, depuis la fin des années 1970, à la faveur de relations amicales entretenues avec Gaston Ferdière qui avait été le dernier psychiatre d’Artaud, mais j’ignorais bien des détails que l’auteure dévoile au fil des pages.

Pour comprendre « l’affaire », il faut revenir à son origine, ce qu’elle appelle « la scène primitive » qui débute le 4 mars 1948, à la Maison de santé d’Ivry-sur-Seine. Le poète est découvert mort dans sa chambre. Vers 8 heures du matin, une secrétaire prévient Paule Thévenin, une amie du poète qui fait partie de ce cercle qu’on appellera vite « les amis de la dernière heure ». La famille d’Artaud sera étrangement avertie beaucoup plus tardivement ; elle n’arrivera qu’en fin d’après-midi. A sa grande surprise, elle découvrira une pièce entièrement vide. Les nombreux dessins et manuscrits (406 cahiers !) du Mômo, visibles encore la veille, ont disparu, ainsi que sa correspondance, ses livres, ses moindres notes. Déjà, deux « clans » se forment et le lecteur s’interroge : pourquoi l’administration n’a-t-elle pas prévenu en priorité la famille, selon la procédure habituelle ? Que s’est-il passé, ce matin-là, dans cette chambre, autour du cadavre ?

Les amis d’Artaud estimaient qu’il existait un risque, pour l’œuvre d’Artaud. La famille aurait pu occulter une partie – sulfureuse – de ses écrits, par simple bigoterie plus encore que par ignorance. La mère du poète était effectivement connue pour ses profonds sentiments chrétiens, son frère Fernand semblait encore plus confit en dévotion. Or, les textes d’Artaud traitaient fréquemment de religion, de sexualité ; ils regorgeaient de « blasphèmes » et faisaient une large place aux « outrances verbales », autant de sujets scandaleux et inacceptables pour de petits bourgeois bien-pensants. Il faut préciser que l’œuvre d’Artaud n’est pas, comme une image d’Epinal le laisserait volontiers croire, l’expression plus ou moins pathétique d’une maladie mentale ; elle se présente avant tout comme hautement subversive, corrosive, mettant à mal toutes les conventions sociales, religieuses, littéraires et jusqu’au langage même.

Les soupçons des amis étaient loin d’être infondés. Fernand s’opposa ainsi à la publication de « l’adresse au pape » de son frère, texte qu’il jugeait inconvenant. On peut imaginer ce qui serait advenu si les manuscrits étaient tombés entre les mains de la famille, ou au moins de certains de ses membres… Les exemples abondent, dans la littérature, d’héritiers abusifs qui s’attachèrent à « nettoyer » l’œuvre de leurs aïeux ! Songeons à Caroline Aupick, la mère de Baudelaire – elle aussi passablement confite en bondieuserie – qui tenta de faire supprimer Le Reniement de saint Pierre d’une réédition des Fleurs du Mal, à Caroline Commainville, la nièce de Flaubert, qui « épura » sa correspondance, à Edmond Richard, qui fit de même pour les archives d’Apollonie Sabatier, à Isabelle Berrichon, la sœur de Rimbaud. En escamotant les documents réunis dans la chambre d’Artaud, on peut donc penser que Paule Thévenin contribua à sauver son œuvre. Mais, ce faisant, elle contribua aussi au fil des années, nous indique Florence de Mèredieu dans une longue démonstration fortement documentée, à la dénaturer.

Lorsqu’on lit le fruit de son enquête, on découvre que, dès 1948, les mouvements qui s’organisent autour du Mômo semblent s’apparenter, par analogie, à une secte. On y trouve une divinité (le poète), une grande prêtresse intouchable (Paule Thévenin), une chapelle concurrente diabolisée (la famille), des fidèles entièrement dévoués à leur pythie et pratiquant parfois la foi du charbonnier en toute irrationalité, des zélotes prêts à toutes les manipulations, des totems et reliques (les manuscrits et dessins), des apparitions et disparitions aussi miraculeuses que suspectes (des mêmes documents), de puissants réseaux d’influence (jusqu’aux hautes sphères de l’Etat et du monde intellectuel), un sentiment de fièvre obsidionale (« tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous, etc. »), quelques affaires de « gros sous », des tabous et une garde prétorienne qui interdit à quiconque n’est pas adoubé, à quiconque ferait preuve de liberté d’esprit, l’accès à la divinité et à ses reliques, n’hésitant pas – selon l’expérience de l’auteure – à user de pressions, voire de menaces à peine voilées. C’est probablement un cas unique dans l’histoire littéraire.

L’auteure transgresse un tabou majeur en instruisant dans son essai le procès de Paule Thévenin, figure incontournable de la galaxie Artaud, femme de caractère, pour le moins, que même ses amis décrivent comme redoutable, voire « emmerdeuse » à ses heures. Celle-ci se serait dès l’origine abusivement arrogée un droit sur les œuvres d’Artaud en donnant une interprétation très extensive d’un pouvoir que l’écrivain lui avait confié, reproduit in extenso dans le livre. De ce document, il résulte simplement qu’Artaud donne qualité à son amie de percevoir ses droits d’auteur sur une liste déterminée d’ouvrages, à charge pour elle de les lui remettre. Il ne s’agissait donc pas d’un pouvoir général incluant l’ensemble de ses écrits passés et à venir. Il s’agissait encore moins d’un testament littéraire la chargeant de publier ses manuscrits. Il serait trop long de détailler ici la masse des tractations, des procès et des pressions que Florence de Mèredieu décrit par le menu et dont le blocage de la publication progressive des œuvres n’est pas le moindre épisode.

 On peut en revanche souligner deux aspects particulièrement intéressants : comme elle en fit l’amère expérience en 1981, après une visite chez l’amie du poète, l’accès aux documents et leur utilisation – en dépit de l’autorisation des ayants droit, s’agissant ici de dessins en sa possession – semble avoir été systématiquement refusé aux personnes étrangères au « clan ». Concernant les manuscrits, la détentrice prétendait en outre ne pas les posséder ce qui, compte tenu de la manière dont ils étaient parvenus jusqu’à elle et des réclamations de la famille, se comprend aisément. Ce qui se comprend moins, c’est son mépris apparent pour tous ceux qui ne faisaient pas partie de son cercle ou d’une élite, de préférence médiatisée.

Plus grave, l’auteure dénonce une manipulation des manuscrits opérée par Paule Thévenin, depuis longtemps présentée aussi « officiellement » qu’arbitrairement comme la seule capable de déchiffrer l’écriture d’Artaud, lors de la (lente) publication des divers tomes des Œuvres complètes chez Gallimard. Elle qualifie ainsi le tome XXVI, où figure la célèbre conférence que donna le Mômo au théâtre du Vieux-Colombier, de « supercherie ». Décalage de textes, suppressions, montages, omissions, ajouts de ponctuation ne sont en effet guère pratiqués par les transcripteurs de manuscrits, même lorsque ceux-ci sont complexes ou difficiles à décrypter (ayant travaillé sur les manuscrits de Théophile Gautier pour mon édition critique de ses Œuvres érotiques, je puis le confirmer). Or, il n’est qu’à lire le synoptique des pages 202 et 203 de L’Affaire Artaud pour constater que la transcription de Paule Thévenin et la transcription diplomatique (c’est-à-dire respectant exactement la graphie et l’agencement du manuscrit de chaque page) réalisée par Florence de Mèredieu sur l’un des cahiers originaux, maintenant conservés à la BnF, ne correspondent absolument pas. Un constat troublant, de nature à remettre sérieusement en question les travaux de Paule Thévenin et qui lui inspire ce commentaire : « – Le montage et l’abouchement de textes entre eux qui proviennent de Cahiers et de pages différents. Ces textes ainsi ʺcollésʺ et ajustés les uns aux autres de manière arbitraire par Paule Thévenin peuvent aller d’une ligne à plusieurs pages. Ce montage bouleverse, sans raison et de façon grave, la continuité du texte. »

Pour une partie du monde des Lettres qui considère Paule Thévenin comme intouchables – certains vont jusqu’à la comparer au grand baudelairiste Jacques Crépet ! – voilà qui s’apparente à un sacrilège. D’autant que l’auteure a parfois des mots cruels, soulignant, par exemple, que ce n’est pas l’œuvre d’Artaud qui n’aurait pas existé sans Paule Thévenin, mais bien le contraire… Et l’histoire réserve parfois des surprises plus cruelles encore. Dans une note de l’édition Quarto-Gallimard des Œuvres d’Artaud établie par Evelyne Grossman qui fut publiée en 2004, cette dernière notait en effet : « Tout ce passage et celui qui suit sont rédigés au crayon d’une écriture si rapide que les mots, parfois, ne sont plus même formés. La retranscription donnée de ce passage dans les Œuvres complètes [établie par Paule Thévenin] est parfois une reconstruction conjecturale. » Reconstruction conjecturale… Les termes restent diplomatiques, mais le désaveu ainsi exprimé à l’égard de Paule Thévenin frappe le lecteur. Voilà qui explique en partie la condamnation de cette édition Quarto par Jacques Derrida, l’un de ses plus prestigieux soutiens inconditionnels…

L’essai de Florence de Mèredieu aborde toutes les facettes de l’Affaire Artaud, ou plutôt des affaires, car, comme les poupées gigogne, elles s’encastrent les unes dans les autres. Elle décortique les différents et très nombreux procès, analyse sans concession les réseaux d’influence, resitue le rôle de la famille, aborde la question des psychiatres et de l’introuvable dossier médical d’Artaud. Elle égratigne au passage quelques protagonistes, Derrida, Bernard Noël, Roland Dumas ; la section consacrée à cet avocat devenu ministre, qui intervint dans de nombreuses successions artistiques (Picasso, Giacometti, Lacan…) est particulièrement savoureuse. Par ce travail d’archéologie documentaire, son livre constitue un ouvrage informatif et de réflexion de premier plan pour qui veut comprendre ce dossier particulièrement complexe, mais aussi pour qui souhaite connaître les mœurs littéraires des soixante dernières années (d’où le curieux sous-titre qu’elle a choisi : journal ethnographique).

Evoquant son sujet, l’auteure écrit : « Une des caractéristiques de l’Affaire Artaud, c’est précisément sa redondance, et l’éternel retour du même. » Son propre livre n’échappe pas à cette règle ; on peut le regretter car c’est sans doute là son principal défaut aux yeux d’un lecteur impartial, en d’autres termes qui n’appartient à aucun des « clans » toujours plus ou moins en conflit. Trois redondances principales se retrouvent au fil des pages, qu’il n’eût sans doute pas été trop difficile d’éviter.

La première est mineure, mais finit par agacer : dans toute la première moitié du livre,  Florence de Mèredieu ne cesse de répéter qu’elle est une universitaire et une intellectuelle. Le nombre des occurrences est si important que j’ai renoncé à les compter. Or, personne ne lui conteste ce statut, il suffit d’avoir lu, par exemple, sa très documentée biographie d’Artaud (C’était Antonin Artaud, Fayard, 1086 pages, 35 €) pour en être convaincu. L’avoir indiqué une fois suffisait à ceux qui n’auraient pas connu ses travaux.

La seconde redondance concerne ce qu’on pourrait appeler, si l’expression n’avait pas l’acception péjorative qu’on lui donne généralement, sa « posture victimaire ». Sans aucun doute, depuis ses premières recherches sur Artaud et sa rencontre avec celle qu’elle surnomme parfois « le Dragon » (Paule Thévenin), elle dut subir pressions et injustices, on multiplia les obstacles sur sa route, on passa ses essais sous silence et seule une ténacité hors du commun (qui est l’une des plus grandes qualités des chercheurs et qui, ici, force l’admiration) lui permit de mener ses travaux à terme. C’est une évidence que le lecteur comprend dès les premiers chapitres. Elle se compare, non sans humour, à frère Guillaume de Baskerville, le héros du Nom de la rose le roman d’Umberto Eco et, toute proportion gardée, elle n’a pas tort. Mais répéter cet état de fait aussi souvent, jusqu’aux dernières pages, même si l’on comprend que le sujet lui tienne à cœur,  finit par devenir contreproductif et pourrait nuire, dans l’esprit d’un lecteur peu au fait du contexte, à sa crédibilité. A ce sujet, je voudrais ajouter que, si Florence de Mèredieu se plaint à juste titre du mépris dont elle fut victime de la part de certains acteurs de l’Affaire, il lui arrive parfois d’user du même regrettable moyen : la condescendance aigre-douce avec laquelle elle évoque le beau livre d’Emmanuel Venet, Ferdière, psychiatre d’Artaud (Verdier, 42 pages, 5,50 €) auquel j’avais d’ailleurs consacré ici une chronique, m’a semblée aussi injuste qu’injustifiée.

Pour en finir avec les redondances, la structure même de l’essai, le plan choisi par l’auteure, appellent de très nombreuses redites – parfois à quelques pages d’intervalle – dont on aurait pu faire l’économie.

Quoiqu’il en soit, même (et surtout) si L’Affaire Artaud fera probablement grincer beaucoup de dents, il s’agit d’un ouvrage de référence qui apporte nombre d’informations inédites ou peu connues, d’un ouvrage indispensable pour se forger une opinion loin des idées reçues, des litanies connues et des discours prédigérés, sur l’une des affaires les plus étranges et, peut-être, les plus scandaleuses de la littérature du XXe siècle.

Illustrations : Antonin Artaud, par Man Ray – Antonin Artaud, autoportrait (in Marcel Béalu, La Bouche ouverte) – Gaston Ferdière et Antonin Artaud, la veille de sa sortie de l’asile de Rodez.

Loi Hadopi, commedia dell’ arte et « championat »

 En réaction au vaudeville parlementaire qui a accompagné le rejet du projet de loi Hadopi, ses partisans ont crié à la machination. Machination, peut-être pas, coup de théâtre, sûrement. Il est vrai que l’image d’une poignée de députés de l’opposition embusqués derrière un rideau comme des Scaramouche, Mascarille, Capitan et autre Matamore a quelque chose de comique dans cette commedia dell’ arte politique. Pour autant, dénoncer une manœuvre « pitoyable », ne serait-ce pas surtout manquer de fair-play ? Cette réaction rappelle singulièrement celle de ces footballers qui, le match perdu, s’appliquent piteusement à dénoncer un terrain trop lourd qui leur était défavorable : pour l’équipe gagnante, le terrain avait-il donc été plus sec ? La majorité parlementaire, comme son nom l’indique, bénéficie de la majorité ; cette lapalissade permet d’avancer que, sur un texte présenté comme aussi important, elle avait les moyens de faire venir en séance plus de 15 députés (l’UMP en dispose de 313, auxquels il faut ajouter ses alliés). Certes, les uns travaillaient en commission, d’autres déjeunaient, d’autres encore étaient peut-être partis chercher des œufs de Pâques dans leur circonscription de province, mais on peut quand même s’interroger sur un tel absentéisme.

A l’annonce du rejet, Denis Oliviennes confiait au Monde son amertume, ce qui est bien normal, puisque le projet de loi dérive directement de son rapport. Dans l’entretien, il soulignait : « La France est à la fois le pays en Europe qui a su le mieux préserver ses créateurs grâce au principe d’exception culturelle, et le pays qui est le paradis du piratage. »

Accuser ainsi les Français d’être les Barbe Noire, Francis Drake ou (version littéraire), Long John Silver du monde dématérialisé contemporain n’était pas sans gravité. Cela revenait à ternir l’image de la France sur la scène internationale, la réduite à l’état d’un de ces îlots des Caraïbes du XVIIe ou du XVIIIe siècle tels que décrits par Stevenson ou Daniel Defoe. Sans doute cette accusation reposait-elle sur des études sérieuses, menée par des cabinets spécialisés, voire par un organisme international. Il semble – hélas ! – qu’il n’en soit rien.

Ce propos répondait comme un écho à celui exprimé par Christine Albanel dans un  entretien accordé au JT de 20 heures de TF1 le 20 mars dernier. L’argumentaire de la ministre n’étant pas nécessairement facile à suivre, on pourra en visionner la vidéo.

En voici toutefois un extrait :« […] La France est championne dans la musique […] on a un cinéma assez fantastique […] et en même temps, comme nous sommes Français, comme nous adorons détourner les lois […] et bien, on est les champions du téléchargement également parce que illégal [sic], également parce qu’on est bien équipé. C’est à dire qu’en France le haut débit paraît normal alors que dans la plupart des pays, vous n’avez pas le haut débit, vous avez un nombre de giga limités et en plus on a l’adsl, et puis donc on a l’adsl.[…] on est le paradoxe [sic] d’être un des pays les plus fort culturellement et celui qui est en train de mettre en péril ses propres industries culturelles avec la moitié de nos petites PME musicales qui ferment leur porte […] »

Si nous comprenons bien, la France serait arbitrairement décrétée champion du téléchargement aux seuls motifs que les Français « adoreraient détourner les lois » et que la France bénéficierait de l’adsl… Bien d’autres pays d’Europe et du monde bénéficient du haut débit, soit par adsl, soit par fibre optique ou autres moyens. Un rapport de l’OCDE (OECD broadband statistics to June 2007) situe même les Français au 12e rang des abonnés au haut débit, après des pays comme le Danemark, la Suisse, la Finlande ou la Belgique, et devant l’Espagne (19e), l’Italie (21e) et la Grèce (27e). Le seul argument à retenir serait donc notre prétendue propension à détourner les lois.

Ce type de méthode, qui consiste à accuser un groupe de personnes sans véritables preuves et en usant d’un stéréotype grossier, est une vieille ficelle. Dans ce même esprit, les groupes de pression hygiénistes qui voudraient voir disparaître l’alcool en général et le vin en particulier de nos habitudes prétendent que les Français sont les champions de la consommation d’alcool. Le subterfuge se révèle efficace si l’on s’adresse à un auditoire qui n’a jamais franchi les frontières ou n’a pas la curiosité de vérifier le bien fondé de ce qu’on lui dit. Il suffit de voyager en Islande, en Finlande, en Pologne ou en Russie pour s’apercevoir que les Français consomment moins d’alcool que leurs voisins et surtout consomment différemment (le plaisir l’emportant sur la recherche de l’ivresse, la qualité sur la quantité, le vin sur les alcools forts). Cet hédonisme déplaît aux tenants de l’ascétisme hygiénique.

 Concernant le piratage informatique, il suffit également de se promener dans les rues de Damas, de Beyrouth, de Singapour ou de Bangkok pour découvrir des boutiques ayant pignon sur rue et vendant à un prix dérisoire films, musique et logiciels piratés. La France est d’autant moins « championne » du piratage que plusieurs études démontrent le contraire. Ainsi, l’analyse annuelle du marché de l’Internet en France publiée par GFK indique que les téléchargements ont diminué drastiquement entre 2006 et 2007. Le Special 301 report de l’ESA, aux Etats-Unis, portant sur le piratage des logiciels de jeux, place la France (7,9%) largement derrière l’Italie (17%) et l’Espagne (15,1%) et juste devant l’Allemagne (6,9%). Ramené en téléchargement per capita, la France disparaît même du podium, occupé par Israël, l’Espagne, l’Italie et la Pologne. Certains de ces pays étant moins équipés en haut débit que nous, l’argument de l’adsl tombe d’ailleurs de lui-même, autant que notre place de tête dans le sport où nous sommes supposés exceller, le détournement des lois…

Une autre étude, concernant le piratage des logiciels, tous types confondus, menée par la très sérieuse Business Software Alliance en 2007 place la France au 82e rang sur 107 ! Est-ce là le score d’un champion ? Enfin, une autre étude, publiée par Ipsos MediaCT sur  la pratique du téléchargement dans 12 pays (dont les Etats-Unis, le Japon, la Chine, la Grande-Bretagne, etc.) avance que le téléchargement serait moins répandu en France qu’ailleurs (notamment en Espagne et en Chine). En d’autres termes, tenter de faire passer les Français pour les champions du monde du piratage semble moins relever de la vérité scientifique que de la désinformation, dans le but de créer un climat favorable, au sein du public, à une loi dont j’ai indiqué dans ma précédente chronique les risques qu’elle faisait courir à bien des internautes innocents n’ayant jamais téléchargé illégalement, mais dont les pirates contrôleront l’ordinateur par intrusion dans leur wifi et dont j’ai souligné combien elle était déjà technologiquement obsolète.

Le projet de loi sera sans doute présenté une seconde fois devant le parlement. Les majors, qui auront bien davantage les moyens de s’offrir les services de sociétés de tracking pour repérer les piratages que les PME dont parlait Christine Albanel, tiennent beaucoup à ce texte. Et il sera sans doute voté. Pour autant, était-il nécessaire de présenter la France comme « le paradis du piratage » aux yeux du reste du monde pour en arriver là ? Curieuse conception d’une vertu qui s’appelle le patriotisme, méthode étrange qui, en revanche, rappelle un vieil adage : « quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage »…

Illustrations : Capitan – Pantalone – Barbe Noire – Long John Silver.