Histoire des religions

 Philosophe et journaliste, Frédéric Lenoir maîtrise le don rare d’expliquer avec des mots simples les arcanes des religions. Peut-être sa plume de romancier l’aide-t-elle dans cette tâche difficile. Son dernier essai, le Petit traité d’histoire des religions (Plon, 378 pages, 20,90 €) – un titre qui doit beaucoup à Mircea Eliade – dresse de manière synthétique, mais précise, limpide et passionnante, l’histoire du fait religieux des origines à nos jours.

« La croyance en un monde invisible (une réalité supra-empirique), écrit-il dans son introduction, et la pratique de rituels collectifs qui s’y rapportent – c’est ainsi que je définirais la religion – accompagnent l’aventure humaine depuis des dizaines de milliers d’années. » De fait, l’auteur commence son récit historique à Qafzeh, un site proche de l’actuelle Nazareth, où une jeune femme et un enfant « proto-Cro-Magnons » furent enterrés dans une sépulture il y a cent mille ans, première preuve archéologique, pense-t-on, d’une croyance en un au-delà.

Dans un souci de neutralité revendiqué, indispensable à un tel ouvrage, Frédéric Lenoir ne s’attache à aucun parti pris idéologique tendant à prouver l’existence ou la non-existence de forces surnaturelles que les monothéismes appellent « Dieu ». Il s’intéresse au « comment », ce en quoi il s’intéresse d’abord à l’Homme : « comment est apparu le sentiment religieux ? Quels sont les premières croyances et les premiers rituels ? Comment se sont-ils développés au fur et à mesure de l’évolution des sociétés et de la complexification de leur organisation ? Comment sont nées et se sont développées les grandes religions historiques ? », telles sont les questions auxquelles le livre répond avec clarté.

Suivant une démarche chronologique, l’auteur aborde les religions originelles, liées à la nature, puis les temps néolithiques où les divinités, en relation avec le mystère de la fécondité, devinrent féminines. Avec la prospérité des villes, l’apparition de la notion de propriété et de hiérarchie entre les individus, les dieux de la cité remplacent peu à peu les déesses ; le patriarcat s’impose progressivement, qui créera la fiction de l’inégalité des hommes et des femmes encore de mise aujourd’hui dans nombre de grandes religions et de traditions tribales ; les rites deviennent plus sophistiqués, permettant une cohésion sociale placée autant au service du politique que du religieux. Apparaissent les notions de péché, de culpabilité de l’individu et de sacrifice expiatoire. Les mondes indo-européens, chinois, mayas, animistes font l’objet de développements. Philosophies grecques et chinoises sont analysées, ainsi que l’Hindouisme et le Bouddhisme ; leurs fondements et leur contenu exerceront une influence capitale sur les cultures respectives de leurs régions d’origine, les rapports interpersonnels des individus et leurs visions du monde. L’auteur consacre tout un chapitre au Zoroastrisme, avant de traiter du Judaïsme, du Christianisme et de l’Islam. Abordant la Bible, il en souligne les similitudes avec les récits mésopotamiens qui lui sont antérieurs et en constituent une source très probable. Frédéric Lenoir dresse en outre la cartographie complexe des différents courants apparus dans les trois monothéismes, des plus obscurantistes aux plus ouverts, en passant par les mystiques. Il n’occulte ni les dérives violentes (par exemple chez Augustin, Thomas d’Aquin ou l’Inquisition) ni les messages de paix.

 Au fil des chapitres, et plus encore dans sa conclusion, l’auteur met en perspective l’évolution concomitante des religions et des sociétés, dans laquelle il voit un arrachement progressif à la nature. Ce n’est pas le moindre intérêt du livre. De la symbiose entre l’Homme et la nature des peuples paléolithiques à sa domestication, puis son exploitation, se dessine l’histoire de l’humanité à travers les orientations définies par les religions. Le verset de la Genèse « Soyez fécond, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la » offre un exemple assez significatif d’une volonté de plus en plus dominatrice. Comme le disait cruellement Voltaire : « Dieu a fait l’homme à son image… et l’homme le lui a bien rendu ! »

La démonstration globale est convaincante, comme l’est aussi une autre mise en perspective décrite par Frédéric Lenoir : le fait que, dans des régions du monde éloignées les unes des autres, les sociétés humaines se sont posées les mêmes questions aux mêmes moments, qu’il se soit agi de la notion de sacrifice – une forme d’échange avec la ou les divinités – ou l’apparition de codes éthiques fondamentaux. Etrangement, avec la prise de conscience environnementale et un certain « retour à la nature », alliés au sentiment d’autonomie de la personne, on voit aujourd’hui apparaître deux mouvements assez inattendus, mais l’évolution des religions n’est pas linéaire et sa dimension humaine la rend protéiforme. En parallèle avec les aspirations intégristes issues d’un retour aux sources mal compris, l’un serait une quête de spiritualité qui s’affranchirait des Eglises et de leurs doctrines en net décalage avec les aspirations humaines à la liberté, une sorte de « religion à la carte » où les préoccupations spirituelles et éthiques l’emporteraient sur les dogmes figés et les sermons moralisateurs. L’autre mouvement s’orienterait vers un retour aux cultes primitifs, à travers un néochamanisme qui, pour répondre à une quête spirituelle, n’en présente pas moins une certaine artificialité : « Là où l’initiation traditionnelle est l’œuvre d’une vie, souligne l’auteur, on la voit désormais s’offrir en cursus de dix ou douze cours, assortis de séances de perfectionnement. […] Ces enseignements n’ont donc d’ancestral que l’étiquette dont ils se parent. Ils témoignent toutefois d’une insatisfaction profonde, d’un besoin de sacré chez les Occidentaux que le carcan des religions historiques telles qu’elles se sont constituée au fil de l’histoire ne suffit plus à assouvir. »

Un seul domaine ne fait l’objet d’aucune présentation, alors qu’il constitue une composante  des sociétés modernes non dénuée d’aspirations spirituelles et éthiques, celui de l’agnosticisme et de l’athéisme, qui n’aurait pas fait figure d’intrus dans un tel essai. Pour autant, au moment où il est question de l’enseignement du fait religieux dans les programmes scolaires, ce livre, par ses qualités pédagogiques et son souci de neutralité le plus souvent atteint, se présente comme une possible approche, dans le respect des valeurs de laïcité.

Illustrations : Frédéric Lenoir – Menhir (carte postale) – Vénus de Laussel.

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