François Mauriac, écrivain catho… dique

 Le monde intellectuel a souvent méprisé la télévision (sauf à s’en servir pour sa promotion), medium jugé incompatible avec un certain élitisme et réservé au divertissement populaire. François Mauriac, académicien, prix Nobel de littérature et intellectuel engagé faisait figure d’exception. Le regard qu’il portait au quotidien sur le petit écran ne laisse pas de surprendre. De 1959 à 1964, il tint en effet une chronique télévisuelle hebdomadaire, à L’Express d’abord, puis au Figaro littéraire sous le titre « Les Hasards de la fourchette ». L’ensemble vient d’être réuni pour la première fois par Jean Touzot et Merryl Moneghetti en un volume : François Mauriac, « On n’est jamais sûr de rien avec la télévision » (Bartillat, 660 pages, 25 €). Ce livre est passionnant à deux égards.

D’une part, il rappellera aux téléspectateurs qui ont connu cette époque de nombreux souvenirs, ceux d’un temps « préhistorique » où le zapping n’existait pas, puisqu’on ne disposait que d’une seule chaîne (la seconde n’apparut qu’en 1963). Il montrera aussi à tous le contenu des programmes qui y étaient diffusés. De quelques émissions mythiques, les titres restent en mémoire : Cinq colonnes à la une, Les bonnes adresses du passé, Cinépanorama, La vie des animaux. Ce qui surprend davantage le lecteur d’aujourd’hui, c’est la qualité de la grille proposée, qui faisait la part belle à la culture. Emissions littéraires, documentaires sur les arts (Lorjou, Chirico, Zadkine, Giacometti…), reconstitutions historiques alternaient avec des pièces du répertoire classique, des dramatiques, adaptées d’œuvres de bon niveau, des spectacles d’opéra. Si Mauriac se plaint parfois de voir relégué Lecture pour tous en seconde partie de soirée, Macbeth, Andromaque, Port Royal, Le Paysan parvenu de Marivaux, La Traviata, les Perses d’Eschyle, Candide, Le Cid, Athalie, Phèdre, Les Chaises de Ionesco, Tous ceux qui tombent de Beckett étaient cependant diffusés aux heures de grande écoute. A l’exception de quelques chaînes culturelles, il est difficile d’imaginer pareille programmation aujourd’hui !

D’autre part, ce recueil de près de 200 chroniques nous en apprend beaucoup sur l’auteur lui-même. Mauriac, alors âgé de 75 ans, se prend vite au jeu ; il devient un téléspectateur si assidu qu’il renonce parfois à une soirée ou à une première au théâtre pour rester devant son petit écran, et il le fait savoir. Se définissant, sans aucun préjugé, comme un « téléspectateur moyen », ses centres d’intérêt se révèlent multiples. Il regarde (non sans quelque appréhension) les émissions médicales d’Etienne Lalou et Igor Barrère, se délecte du feuilleton policier Les Cinq dernières minutes où Raymond Souplex tient son public en haleine, s’émerveille devant les spectacles de cirque de La piste aux étoiles, se réjouit de chaque interview de Brigitte Bardot (mais s’agace devant Johnny Hallyday), suit régulièrement les jeux télévisés (Télématch, L’Homme du XXe siècle) et semble fasciné par la puissance évocatrice du « direct » (notamment l’assassinat et les obsèques de Kennedy). De manière étonnante, il regarde, avec plaisir, Interville, La Caméra invisible et … Bonne nuit les petits : « Je donne rendez-vous, pas tous les soirs, mais très souvent, à Nicolas, à Pimprenelle et à Nounours. Lui surtout me plaît, et sa bonne grosse voix […]. Le marchand de sable me plaît mois. Je le trouve cérébral, intellectuel, supérieur. C’est un ange laïcisé qui a jeté ses ailes aux orties. »

A de nombreuses reprises spectateur indulgent, François Mauriac n’en oublie toutefois  pas son rôle de critique, et sa plume acérée sert l’exercice. Ainsi, note-t-il à l’occasion de Lecture pour tous, en 1959 : « Le petit écran permet, dès la première minute, de classer les auteurs. Il y a les habiles qui disent ce qu’ils croient utile pour plaire et pour donner envie aux gens d’acheter leur bouquin ; et il y a les sincère qui écoutent avec angoisse la question posée et dont les mains tourmentées, le regard trahissent la recherche intérieure pour trouver le mot juste qui sert au plus près la vérité. » Cette remarque reste pertinente aujourd’hui…

Devant l’actualité, l’éditorialiste du Bloc-notes se sent tenté d’aborder les questions politiques, mais il se ravise très vite et l’on peut lire, en forme de repentirs, quelques perles d’humour, telle celle-ci : « Mais ce n’est pas l’endroit pour parler de ces choses. Ouvrons la porte de communication : si ces messieurs et dames veulent me suivre dans le bloc-notes. »

Ses critiques d’œuvres classiques ne se limitent pas à donner un avis sur la mise en scène ou le jeu des acteurs (même s’il se montre, par exemple, injustement dur envers Maria Casarès) ; c’est pour lui l’occasion de livrer son interprétation de la pièce (notamment Tartuffe), de confier des anecdotes, de confesser ses pensées pour le plus grand intérêt des lecteurs.

Ecrivain catholique, le regard qu’il porte sur certaines émissions reste marqué par les convictions conservatrices de son époque. Nabokov ne lui plaît guère, à cause de son sulfureux roman (pourtant un chef-d’œuvre) Lolita ; il se voit surnommé « le satanique docteur Nabokov » ; Roger Peyrefitte se voit, lui, reprocher Les Amitiés particulières et Léonor Fini d’avoir illustré Histoire d’O… Un débat sur le contrôle des naissances (en  octobre 1960), le hérisse et il s’attaque à un prêtre qu’il juge laxiste : « Ce Père traite, d’un air détaché, des pilules stérilisantes comme s’il en avait plein sa bonbonnière. […] Je vais vous étonner, mon Révérend Père : on nous a appris à nous autres, pauvres nigauds, que l’acte de chair était rigoureusement interdit s’il était commis sans l’intention de procréer. Si nous ne voulions plus d’enfants, il nous restait d’être chastes dans le mariage comme vous l’êtes vous-même dans le célibat, et de crucifier notre chair avec le Christ. » En 1963, il s’inquiète de l’influence grandissante du protestantisme américain, à l’occasion de la visite du pasteur Billy Graham, le futur télévangéliste qui participa à faire de Georges W. Bush un « born again ».

Mauriac cherche à comprendre son siècle, les évolutions de la société, les nouvelles valeurs de la jeunesse, qui lui échappent. C’est pourquoi la télévision l’intéresse, comme un instantané de ces évolutions. La modernité le scandalise parfois (les films de Roger Vadim, catalogués trop érotiques, Les Raisins verts, de Jean-Christophe Averty, jugés trop avant-gardistes et irrespectueux envers la religion). Lucide, il saisit rapidement combien la télévision n’est qu’un reflet de la société : « Votre petit écran est un miroir. Ne vous en prenez pas à lui de la tête que vous avez. C’est à cela que vous ressemblez. […] La télévision rend à l’homme d’aujourd’hui ce que l’homme d’aujourd’hui lui a prêté. » Certains de ses propos prouvent encore qu’il ne se fait aucune illusion sur l’avenir de cette technologie : « Tristesse d’une émission vivante comme celle-là [consacrée à Montesquieu], renvoyée en fin de soirée, après le sport, après des chansons idiotes ; nous mesurions ce que la T.V. pourrait être et ce qu’elle sera de moins en moins, invinciblement entrainée par la force d’attraction d’une masse énorme de vulgarité, de niaiserie… » La lecture de ses papiers hebdomadaires nous montre d’ailleurs le glissement subtil qui s’opère, entre 1959 et 1964, des ambitions culturelles vers une orientation de plus en plus commerciale, celle-ci prenant son envol avec la création de la deuxième chaîne et la concurrence qui, dès lors, s’instaure pour rafler des parts d’audience, ancêtres du fameux audimat.

Que l’on partage ou non les opinions de François Mauriac, ce livre reste un document de  première importance pour qui s’intéresse à la société des années 1960 ; le style de l’auteur, vif, brillant, drôle ou grave, toujours agréable à lire, ne semble pas avoir pris une ride. Notons encore la présence heureuse de nombreuses notes de bas de page qui apportent des précisions utiles sur les émissions, leurs participants et leur contexte, sans oublier un index alphabétique des personnes, des œuvres et des émissions, en fin de volume.

Le 22 juin 1963, Mauriac écrivait : « Nous avons compris (mais combien sommes-nous parmi les intellectuels, les artistes, les « penseurs » de tout poil ?) ce que le peuple a compris, lui, dès le premier jour : que la T.V. est appelée à tout envahir, sinon à tout recouvrir, sinon à tout dévorer. » Cette phrase prémonitoire suffirait à nous inciter à lire ses chroniques.

Illustrations : Famille réunie devant la télévision, au début des années 1960 – François Mauriac, entretien avec Roger Stéphane – Mire de la RTF.

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