Barbey d’Aurevilly vu par François Taillandier

 On fête cette année, dans une relative discrétion (à l’exception de colloques universitaires et de quelques expositions en Normandie), le 200e anniversaire de la naissance de Jules Barbey d’Aurevilly. Cet écrivain étonnant, qu’admirait sincèrement Baudelaire, n’est aujourd’hui lu que par un cercle trop restreint de lettrés. Pourtant, son œuvre singulière, composée essentiellement de romans et de nouvelles, mérite qu’on lui porte une véritable attention.

Dans un essai qui vient d’être publié, Un réfractaire, Barbey d’Aurevilly (Bartillat, 128 pages, 14 €), François Taillandier (qui obtint le grand prix du roman de l’Académie française en 1999 pour Anielka) jette sur cet écrivain un regard d’écrivain et non de biographe ; c’est ce qui en fait à la fois l’intérêt et l’originalité. L’auteur voit en Barbey un réfractaire, terme dont il dresse une belle définition, qui n’est pas sans rappeler celle que Baudelaire donnait du « poncif », et qui fait plaisir à lire en ces temps de consensus mou :

« Un réfractaire change de visage selon l’époque. Etre réfractaire est une vocation, une fatalité, ou peut-être plutôt un trait de caractère, une ʺaffectionʺ. Une tare d’enfance. D’instinct, le réfractaire s’éloigne de ce qui prédomine. Ce n’est pas telle ou telle idée qui l’horripile : c’est le fait qu’elle soit reçue sans plus être examinée. Le réfractaire est libertin sous Louis XIV, émigré sous la Convention, bonapartiste sous Louis XVIII. Vers 1900, il est chrétien enragé, comme Léon Bloy, ou alors il se moque de tout, comme Alphonse Allais. En 1940, il est gaulliste. Il se refuse en tout cas aux génuflexions d’usage, aux lieux communs du temps, convaincu que partout et en toute occasion, ce à quoi la majorité adhère aisément devient ipso facto une imbécilité ou un mensonge. »

Barbey se présente en effet comme rebelle aux tendances de son temps. Le XIXe siècle accueille-t-il le progrès scientifique et la philosophie des Lumières, il se proclame chrétien, voire ultramontain, joue résolument la carte d’une foi presque obscurantiste contre celle de la raison. Ses idées sont exprimées sans nuances, avec un sens étonnant de la provocation et de la formule fracassante, dans Les Prophètes du passé.

Cependant, son christianisme ne s’exprime pas dans ses œuvres de fiction d’une manière  lénifiante, bien-pensante. Barbey n’a pas l’esprit borné de vierge effarouchée et le cœur sec d’un Louis Veuillot, ni l’imbécilité chronique d’un Bathilde Bouniol, ces deux critiques qui voulaient que la peinture se limitât aux guimauves sulpiciennes et clamaient que les sculptures des jardins publics représentant des nus pervertissaient la jeunesse ! Il apparait aussi, à travers son art, comme un réfractaire dans son propre camp. Il suffit de lire Une vieille maîtresse ou Les Diaboliques pour s’en convaincre. François Taillandier le souligne :

« Personne, dans le roman du XIXe siècle, qui abonde pourtant en adultères et en passions coupables, n’a mis à nu cet Eros profond, nocturne, qui est un trouble et un vertige, qui ébranle l’identité même, qui met l’âme en danger de ne plus se reconnaître. On ne voit guère que certains passages de Georges Bataille, au siècle suivant, qui aient tenté d’éclairer ces ténèbres-là, et les donnent à sentir avec une telle puissance. »

La comparaison à l’auteur de L’Histoire de l’œil semble particulièrement bien choisie car son œuvre sombre ne peut se comprendre que comme une expression de l’Eros nocturne et mortifère d’inspiration chrétienne. Huysmans ne s’y trompait pas, lorsqu’il écrivait dans La Plume du 15 juin 1894 que seul un artiste foncièrement chrétien comme Barbey d’Aurevilly était apte à écrire Les Diaboliques. Une nouvelle incluse dans ce recueil et intitulée A un dîner d’athées ne serait d’ailleurs pas incongrue dans un roman de Bataille : le personnage principal, le major Ydow y scelle le sexe de sa maîtresse infidèle Rosalba à la cire bouillante au moyen du pommeau de son sabre…

La crudité de plume avec laquelle Barbey d’Aurevilly décrit de nombreuses scènes de passions fauves, de désirs exacerbés et d’amours incandescentes trahit sa fascination pour l’ensemble de ces sentiments, mais surprend dans un siècle où les hypocrisies du puritanisme se traduisaient facilement par une condamnation devant la sixième chambre du Tribunal correctionnel. Lorsque Les Diaboliques furent publiées, en 1874, elles firent d’ailleurs l’objet de poursuites, comme Madame Bovary et Les Fleurs du mal plusieurs décennies auparavant. La IIIe République naissante voulait rétablir les « valeurs » face à la prétendue décadence morale du Second Empire responsable, disait-on pour mieux s’en dédouaner, de la défaite de 1871. Barbey obtint un non lieu, notamment grâce à Gambetta, mais le livre, partiellement détruit, ne fut réédité qu’en 1882, avec de superbes gravures de Félicien Rops qui en font un trésor de la bibliophilie.

 Etrange personnage, donc que cet écrivain à la personnalité difficilement saisissable, presque oxymorique, qui avait adopté Never more pour devise. Né dans le Cotentin, ses combats font de lui un Don Quichotte de la Manche. N’avait-il pas écrit à son ami le libraire Trébutien : « moi qui suis un homme de premier jet, un brutal et rapide artiste, animalisé par les passions… » ? Mais ne nous y trompons pas, chez cet homme de lettres, auteur d’un essai sur Brummell, il y a un dandy qui ne dort que d’un œil. Son sens de la provocation rappelle une notion fondamentale du dandysme que Charles Asselineau attribuait à juste titre à Baudelaire : l’esthétique de l’étonnement. Un aphorisme de Barbey semble confirmer cette impression : « Un des plus jolis genres de mystification – et il y en a de si jolis – est d’exagérer ses propres opinions pour exaspérer un sot, qui croit avoir des convictions opposées. Rien d’amusant comme la colère de ce sot. »

Dans Un Réfractaire, l’auteur ne se limite pas à analyser son héros, il met en lumière ses techniques de romancier et le replace dans le contexte de son époque (né sous Napoléon Ier, mort sous Sadi Carnot…). Tout juste oserais-je lui reprocher d’avoir écrit : « Flaubert, Baudelaire, il les a admirés. » Pour Baudelaire, c’est l’évidence, il s’agissait d’une admiration réciproque – Barbey défendit d’ailleurs les Fleurs du mal avec une belle vigueur, mais quid de Flaubert ? Il écrivit en 1857 un papier plutôt réservé sur Madame Bovary. Quant à L’Education sentimentale, il mit ce superbe roman en pièces dans un article du Constitutionnel qui s’achevait sur cette épitaphe, peu glorieuse au regard de la postérité : « Ci-gît, qui sut faire un livre, mais qui ne sut pas en faire deux ! » Pour autant, à travers ce portrait de Barbey d’Aurevilly, François Taillandier esquisse aussi un peu le sien. Et cette confrontation de deux écrivains, amoureux de toutes les époques, sauf la leur, donne lieu à un heureux moment de lecture.

Illustrations : Barbey d’Aurevilly, caricature par André Gill, vers 1880 – Félicien Rops, illustration  pour A un dîner d’athées in Les Diaboliques, gravure, 1882.

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