Vive les vrais libraires !

Dans un ouvrage publié à la Table Ronde en 1967, Tristan Maya, écrivain et fondateur du Prix de l’Humour noir racontait qu’il avait lu parmi les annonces d’un marchand de fonds le texte suivant : « A vendre petit commerce propre, ne nécessitant aucune connaissance spéciale : librairie dans le VIe arrondissement… »

 Ne nécessitant aucune connaissance spéciale… Voilà bien définie la différence entre un marchand de livres et un libraire. Le marchand de livres sera facilement remplacé au pied levé par un épicier ou une mercière (je n’ai rien contre ces deux corporations, je m’empresse de le dire) ou tout autre individu ayant un minimum de sens commercial. On trouvera toujours chez lui les mémoires d’un footballer ou d’une chanteuse à la mode – par « nègres » interposés, bien entendu –, les épanchements d’une ex-future candidate à telle ou telle élection, les inévitables romans à grand tirage et petit talent issus d’un marketing habile, le dernier opus opportuniste d’un philosophe germanopratin et médiatisé, bref, autant de volumes qui se vendent mais qu’on ne lit pas forcément et qui, une fois la saison passée, et s’ils ne finissent pas au pilon, feront merveille pour stabiliser une commode bancale, comme dans Monsieur chasse de Georges Feydeau.

Chez les marchands de livres, on s’amuse à peu de frais. L’ouvrage hélas épuisé de Tristan Maya auquel je faisais allusion, intitulé Liliane est au lycée en porte témoignage. Titre énigmatique au premier abord, celui-ci reprend simplement une demande faite à un libraire par un client peu familier d’Homère et qui avait vaguement entendu parler de L’Iliade et L’Odyssée… Dans ce livre, l’auteur raconte ainsi qu’un lecteur cherchant Chatterton d’Alfred de Vigny se vit renvoyé par un marchand de livre vers le quincailler voisin, qu’on proposa à un autre qui avait demandé le livret des Indes galantes de Rameau une édition du Kâma-Sûtra, ou qu’à un troisième qui recherchait une édition du Discours de la Méthode de Descartes, on répondit : « il ne me reste plus que la méthode de bridge. » Le marchand de livre s’affranchit facilement de la culture.

Au cours de nombreuse années de chine, j’ai pu, de mon côté, noter quelques perles savoureuses, comme cette édition de L’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand classée au rayon des guides touristiques (où aurait aussi pu figurer Stockholm, Fontainebleau et Rome d’Alexandre Dumas) et ces ouvrages de Sainte-Beuve relégués bien malgré eux dans la section Religion. Cependant, le plus cocasse fut de dénicher un jour dans un rayon tout aussi religieux – c’est absolument authentique – Notre Dame des Fleurs et Le Miracle de la rose de Jean Genet. On imagine sans peine la déconvenue du pieux lecteur qui aura en toute confiance parcouru quelques pages de chacun de ces romans…

On objectera que les erreurs les plus nombreuses proviennent généralement des clients eux-mêmes, et on aura raison. La majeure partie de Liliane est au lycée leur est dédiée. Qu’on en juge :

Dans un monde où l’audiovisuel se limitait encore à deux chaines de télévision (1967), un  lecteur voulut se procurer Les Aventures de Télé-Match (on ne reconnaitra jamais assez le poids des mots chez Fénelon). Moins philosophe qu’entomologiste, un autre recherchait Les Tiques de Spinoza. Restons au rayon zoologie, avec Les Trois hyènes d’Euripide ; il est vrai qu’à l’époque, le feuilleton Daktari remportait un franc succès. Autres exemples : plein de certitudes, un client demandait Le Mythe décisif de Camus tandis qu’un tenant probable de la laïcité voulait acquérir L’Annonce faite à la mairie, de Paul Claudel et qu’un affamé réclamait On dîne, de Giraudoux. Mal dans ses baskets sans doute, un lecteur souhaitait se procurer Le Diable au cor, de Radiguet ; un autre, résolument cartésien, Les Raisons de la colère de Steinbeck.

Au fil des pages, on note quelques apparentements terribles, comme Le Cousin de Rameau, de Diderot, Le Cousin Ponce (je vous laisse deviner son prénom) et La Cousine bête de Balzac. D’autres titres encore témoignent d’un humour involontaire et d’une imagination fertile : Ulysse dans la vallée (version bucolique de Joyce, ou balzacienne de l’Odyssée, allez savoir), Les 1000 de Jean-Jacques Rousseau (et même Monsieur Emile, les lettres forcent le respect), sans parler d’un classique de Pétrone revu et corrigé de manière inattendue : Le Satyre est con… Corneille était normand, on le sait, mais était-ce une raison suffisante pour qu’il écrivît Le Cidre ? C’est pourtant ce que Maya nous apprend. Le Cid toujours, publiée dans la collection Vaubourdolle chez Hachette, deviendra même Le Cidre de vos bordels (avec une préface de Marthe Richard ?) Enfin, cerise sur le gâteau naturellement, Maya cite Le Mariage des bigarreaux de Beaumarchais (un lecteur près de ses sous avait, lui, cherché « Le Barbier de Séville en bon marché » et un rouennais présumé, Le Barbier de Sotteville) !

Mais revenons plus sérieusement aux libraires. Au contraire du marchand de livre qui s’improvise aisément, il faudra des années de lecture, de culture et de passion pour faire  un bon libraire, connaissant bien son fonds, capable de conseiller ses clients, de faire découvrir de nouveaux talents, de transmettre son enthousiasme pour un titre ou un autre, d’organiser sa vitrine selon ses goûts, sans céder à la dictature des modes. C’est l’un des plus vieux métiers du monde, on en signale l’existence en Grèce au IVe siècle avant notre ère. Cette corporation peut même s’enorgueillir d’un martyr : les habitués de la ligne 13 du métro l’ignorent peut-être, mais la station « Malakoff, rue Etienne Dolet » rappelle que ce dernier, libraire-éditeur et ami de Rabelais, fut accusé d’hérésie et d’athéisme, emprisonné, puis envoyé au gibet de la place Maubert en 1546 pour avoir vendu des livres qui n’avaient pas eu l’heur de plaire à l’Eglise.

Les frères Goncourt regrettaient, dans leur Journal en date du 2 janvier 1867, « Un symptôme du temps : la boutique du libraire des quais n’a plus de chaises. France [le père d’Anatole France] fut le dernier libraire à chaises, la dernière boutique où il y avait un peu de causerie et de perte de temps entre les affaires. Maintenant, les livres s’achètent debout. Une demande et un prix : voilà où la dévorante activité du commerce d’aujourd’hui a mené cette vente du livre, autrefois entourée de flânerie, de musarderie et de bouquinage bavard et familier. »

Certes, rares sont aujourd’hui les librairies où l’on peut s’asseoir et deviser tranquillement, mais les vrais libraires existent encore. Vu la rentabilité de leurs entreprises – si l’on en croit un rapport, elle serait de 2 à 3% – ils exercent moins un métier qu’un sacerdoce et une passion. Leur implication dans la vie culturelle assure à celle-ci une diversité sans laquelle la majeure partie des auteurs disparaitrait au profit de quelques productions à succès aux styles et sujets formatés, vecteurs d’un prêt-à-penser et d’un inévitable nivellement par le bas.

Il convient de garder cette notion en mémoire au moment où plusieurs amendements se font jour au Parlement, qui pourraient remettre en question la loi Lang sur le prix unique des livres. Une dérégulation, loin d’offrir aux lecteurs des conditions favorables, risquerait de se traduire par une réduction de l’offre, la disparition des librairies les plus fragiles et,  finalement, une augmentation des prix des livres, comme l’exemple de la Grande-Bretagne nous le montre. La dérégulation, voulue dans beaucoup de domaines par l’Union Européenne, partait d’un bon sentiment : protéger le consommateur et susciter la baisse des prix par le jeu de la libre concurrence. La réalité économique en a voulu autrement. Par le mécanisme des concentrations, le marché se réduit dans chaque domaine à une poignée d’acteurs qui n’ont pas toujours intérêt à se livrer à une guerre des prix, une fois leur position dominante acquise (le cas des opérateurs de téléphonie mobile est, à cet égard, significatif.) Le livre n’est pas un produit comme les autres ; il relève de l’exception culturelle dont les meilleurs promoteurs demeurent les vrais libraires.

Aux voyageurs qui, en ces mois de vacances, passeraient un moment dans la région de La Rochelle (ma ville d’adoption) et qui seraient en mal de lecture, je profite de cet article pour signaler quelques vrais libraires, qui participent à l’animation culturelle de leurs villes respectives en organisant, notamment des rencontres régulières avec des auteurs et avec lesquels il est toujours intéressant de converser.

« Les Saisons » (2, rue Saint-Nicolas, 17000 La Rochelle) : Dans la lignée de Marcel Béalu et Pierre Béarn, le libraire, Stéphane Emond est aussi écrivain. Il ne faut pas se fier à la petite taille de sa boutique (dont l’enseigne est un hommage à Francis Pons) : son fonds, particulièrement en littérature française et étrangère et en sciences humaines, est d’une grande richesse; il comporte aussi quelques livres insolites.

« La Librairie du Rivage » (82, boulevard Aristide Briand, 17200 Royan) : Animé par Patrick Frêche, il s’agit d’un bel espace, très clair, au fonds important incluant notamment une large section de littérature destinée à la jeunesse.

« La Librairie des Halles » (1 bis, rue Thiers, 79000 Niort) : Anciennement située dans un monument historique place du Pilori, cette librairie dont s’occupe Anne-Marie Carlier bénéficie, dans ses nouveaux locaux, d’un vaste espace qui lui permet de proposer un fonds diversifié, incluant littérature, essais, beaux-arts, régionalisme, etc.

Illustrations : Honoré Daumier, Librairie – J.-H. Marlet, Bouquiniste quai Voltaire – Etienne Dolet – Arcimboldo, Le Bibliothécaire.

6 réflexions au sujet de « Vive les vrais libraires ! »

  1. Je suis « nègre » professionnelle… c’est-à-dire que j’écris pour les autres des récits, mémoires et histoires d’entreprise. J’aime les librairies et encore plus les libraires. « Mon » libraire… vend les mémoires de personnages locaux que j’écris, en connaissance de cause bien sûr, parce qu’il connaît son métier : il sait que c’est bien écrit, c’est mon métier. Je vous demande, si cela ne vous arrache rien du côté de l’esprit ou de la langue, de cesser ce lieu commun qui consiste à mépriser les artisans que nous sommes, au même titre que les libraires. Merci.

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  2. J’ai beaucoup d’estime pour le métier de nègre. Je n’ai d’ailleurs guère fait que ça toute ma vie, rédiger des lettres et des rapports que signaient mes chefs, et c’est bien comme ça. J’en ai beaucoup moins en revanche pour les célébrités qui publient des « mémoires » en voulant nous faire croire qu’elles les ont écrites elles-mêmes. J’en ai encore moins pour les éditeurs à qui j’avais proposé un manuscrit et qui m’ont dit qu’ils le publieraient si je trouvais « quelqu’un de connu qui accepte de le signer ». N’ayant ni footballeur ni lauréat de StarAc dans mes relations (du reste le sujet ne s’y prêtait guère), j’ai laissé dormir mon ouvrage dans mes tiroirs.

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  3. Michel, Si une célébrité me payait cher pour écrire ses mémoires, j’irais, pour des raisons alimentaires. Et je m’en fiche de ne pas signer. Mais parlons des éditeurs en effet ! Qui font des ponts d’or à des stars qui n’ont rien à dire, et dont le « rien » est enjolivé par un bon écrivain. Ces éditeurs qui laissent ainsi dormir de très bons manuscrits qu’ils ne lisent pas.

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  4. Le seul intérêt pour cet article défendant le « vrai » libraire serait de redorer le blason des « nègres » … Je m’interrogerais plus volontiers sur la notion de « vrai »; sur cette insistance croissante (à la limite du cliché) à vouloir faire du libraire un « passeur », un être bon et droit … N’y aurait-il pas plutôt, derrière cette facade enjoleuse, l’expression d’un snobisme de réseau : auteur, éditeur, critique, lecteur. La rentrée littéraire approchant je vous invite à observer la vie des « vrais » livres dans les « vraies » librairies avec des « vrais » lecteurs. Le libraire, le « vrai », est certes surqualifié, débordé et sous-payé (relativement cela s’entend à une star et son nègre) mais c’est quand bien même un commerçant : un relais partie prenante dans une chaine économique, dont il est le reflet par excès ( le marchand) ou par défaut (le « vrai » libraire). Enfin, il vend (par excès ou par défaut) ce que son époque produit.

    P-S. : Pourquoi dès qu’il s’agit de défendre notre noble métier ne parlons nous que de littérature ? Parce que tout le reste ?

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  5. BRAVO POUR LA PERLE…
    JE CONNAIS UN PIERRE PONS AH AH…
    UN FRANCIS PONGE
    MAIS PAS ENCORE DE FRANCIS PONS…
    PEUT ETRE EST CE CET AUTEUR DE LIVRES INSOLITES DONT VOUS PARLEZ DANS VOTRE BLOG ????
    CORDIALEMENT

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