Exposition de toiles volées par les Nazis

 « A qui appartenaient ces tableaux ? » Cette question sert de titre à une intéressante exposition organisée jusqu’au 25 octobre au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (Hôtel de Saint-Aignan, 71, rue du Temple, 75003). Le sous-titre se veut plus explicite : « spoliations, restitutions et recherche de provenance : le sort des œuvres d’art revenues d’Allemagne après la guerre. » Cette exposition avait d’abord été accueillie par le musée d’Israël (du 18 février au 3 juin dernier), comme je l’avais indiqué ici-même dans un article du 25 mai. Elle retrace l’histoire des pillages organisés par les Nazis de 1940 à 1944 dans les collections d’objets d’art françaises, pour la plupart ayant appartenu à des propriétaires juifs (marchands et collectionneurs).

Des organismes officiels furent spécialement mis en place par les Nazis pour gérer les pillages : aux premières interventions de l’ambassade d’Allemagne, se substitua surtout l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), placé sous l’autorité d’Alfred Rosenberg (idéologue du parti nazi et théoricien de l’antisémitisme) qui installa une antenne à Paris dès l’automne 1940. On estime à 22.000 objets ou lots d’objets les envois vers l’Allemagne qui furent acheminés sous l’égide de l’ERR entre avril 1941 et juillet 1944, pour un total de 100.000 œuvres. A qui étaient-elles destinées ? D’une part aux musées existants, d’autre part aux entrepôts créés en attente de la construction du musée pharaonique qu’Hitler voulait ouvrir à Linz, enfin aux collections particulières de quelques hiérarques du Reich, notamment Hermann Goering qui manifestait une prédilection pour les peintres flamands et germaniques (en particulier Lukas Cranach). 

Les techniques de spoliation variaient. A la confiscation et au vol dans les appartements et les stocks des galeristes, s’ajoutaient l’achat à vil prix et l’échange contre des passeports pour l’étranger. En outre, le Reich ne pouvant s’accommoder de certaines toiles « d’art  dégénéré », certaines furent détruites, d’autres échangées, d’autres encore furent vendues discrètement en Suisse. L’historienne Lynn Nicholas a fort bien traité cette question dans son ouvrage, Le Pillage de l’Europe (Le Seuil, 1995). Elle y décrit aussi la concurrence que se livraient parfois Hitler et Goering pour des tableaux de choix. Son livre étant malheureusement épuisé, on pourra toujours consulter celui de Michel Rayssac, L’Exode des musées (Payot, 1006 pages, 35€), qui livre des précisions utiles sur le rôle de quelques résistants français qui tentèrent de protéger ce patrimoine, comme Rose Valland dont l’action clandestine fut décisive. A son sujet, on ne peut d’ailleurs que recommander l’essai de Corinne Bouchoux, Rose Valland, la résistance au musée (134 pages, Geste éditions, 17€). 

 En 1945, sur les 100.000 œuvres expédiées en l’Allemagne, 60.000 furent retrouvées, dans les caches que les Nazis avaient disséminées sur l’ensemble du territoire incluant l’Autriche, dans les stocks des musées ou les collections privées des élites du régime. Celles dont l’origine pouvait facilement être identifiée – 45.000 – furent restituées à leurs propriétaires avant 1949 ; d’autres furent vendues par les Domaines, entre 1950 et 1953, tandis que 2000 autres étaient confiées aux Musées nationaux. Depuis lors, certaines œuvres ont pu être récupérées (parfois non sans peine) par les ayants droit des collectionneurs dans le cadre de la Commission d’indemnisation des victimes de spoliations.

De ces chiffres officiels, il ressort que 40.000 œuvres ne revinrent jamais. De celles-ci, quoiqu’ayant pour beaucoup appartenu aussi à des collections juives, il n’est pas question. Certaines, à l’évidence, furent détruites pendant les combats ou lors des bombardements de Berlin. D’autres doivent être conservées discrètement dans des collections particulières – on parle aussi, çà et là, de coffres de banques suisses. Mais la majeure partie existe bel et bien. Son histoire, bien que relevant du crime de guerre tel que défini dans la jurisprudence de Nuremberg, n’a rien de politiquement correcte. Elle fut en effet volée sur ordre de Staline dans les réserves Nazies par l’armée Rouge à l’intérieur de sa zone d’occupation qui incluait Berlin, envoyée en URSS et entreposée dans les réserves des musées et celles du KGB où elle se trouverait encore. Sur cet épisode, que j’ai développé assez largement dans mon essai sur L’Origine du monde de Courbet, on pourra lire ci-dessous quelques détails dans l’article du 25 mai dernier, Art deux fois volé.

Dans le dossier de presse de l’exposition A qui appartenaient ces tableaux ?, se trouve seulement une mention sibylline : « Enfin, du fait de la position adoptée par l’URSS en matière de restitution, on n’y trouve pas d’objets ou œuvres provenant de musées situés en zone d’occupation soviétique. » On ne peut faire grief aux Musées nationaux  d’employer cette litote : en Russie, aujourd’hui, le sujet est tabou, les autorités se partagent entre négationnisme et revendication du butin nazi au titre de dédommagement de guerre, au mépris total des victimes. On le comprend aisément, l’Administration des musées français ne peut, sans craindre de détériorer ses relations avec son alter ego russe, mettre l’accent sur ce point ultrasensible. C’est aux historiens que revient la charge de traiter ce sujet, mais ils sont rares à s’y risquer et ne peuvent guère compter sur la coopération des archives russes.

Les 53 peintures exposées ne représentent qu’une infime partie des œuvres qui furent objets de spoliation par les Nazis, mais elles n’en demeurent pas moins intéressantes par leur parcours (expliqué dans le catalogue) et leur valeur artistique. La Buveuse, de Peter van Hooch, qui avait été choisie par Goering, rappelle singulièrement La Buveuse de vin (aussi appelé Le Verre de vin) de Vermeer. Citons encore Neige au soleil couchant, de Claude Monet, un Portrait de jeune homme de Delacroix, le Portrait du Père Desmarets d’Ingres, un bel Autoportrait de  Cézanne, le Portrait d’Antonin Proust par Manet, ainsi que des toiles de Fragonard, Chardin, Ernst, Matisse, Utrillo ou Vlaminck. J’ajouterai une mention particulière pour l’extraordinaire toile de Gustave Courbet, Les Baigneuses (dite aussi : Deux femmes nues) qui avait été achetée par Ribbentrop. Cette œuvre aurait figuré en belle place dans la rétrospective Courbet du Grand Palais (actuellement accueillie au musée Fabre de Montpellier) à côté des Dormeuses de l’ancienne collection Khalil Bey et de la Femme nue couchée (volé par l’armée Rouge au baron Hatvany de Budapest en janvier 1945 et récemment découverte à Bratislava) si elle n’avait été fort justement prêtée pour l’occasion.

Dans le cadre de la présente exposition, un colloque international se tiendra les 14 et 15 septembre prochain sur le thème : Spoliations, restitutions, indemnisations et recherche de provenance: le sort des œuvres d’art retrouvées après la seconde guerre mondiale.

Illustrations : Peter de Hooch, La Buveuse (photo RMN) – Gustave Courbet, Baigneuses (photo RMN)

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