Les dangers de « l’affaire Siné »

Dans l’un de ses Cahiers, en septembre 1951, Hannah Arendt écrivait : « La méfiance justifiée à l’encontre de toute moralisation ne provient pas tant de la méfiance à l’égard des normes du bien et du mal que de la méfiance à l’égard de la capacité de l’homme au jugement moral, c’est-à-dire à critiquer les actions du point de vue de la morale. » Cette phrase semble « coller » à l’actualité, à travers un sujet grave face auxquels il est malheureusement aujourd’hui plus fréquent de privilégier la passion à la réflexion : l’antisémitisme.

 L’affaire Siné – puisque, désormais, affaire il y a – est en passe de devenir le triste feuilleton de l’été ; les marronniers sont en avance sans que le réchauffement climatique en soit responsable. Que reproche-t-on à ce vieil anar iconoclaste, pourfendeurs des hypocrisies, polémiste habitué aux coups de gueule sans nuances, fondateur d’un journal héritier de celui qui se revendiquait « bête et méchant » ? D’avoir tenu des propos antisémites, une épithète forte, sémantiquement liée aux abominations du régime nazi. Voici le paragraphe incriminé de sa chronique du 2 juillet dernier :

« […] Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l’UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n’est pas tout : il (JS) vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! »

Il semble bien difficile, devant un tribunal, d’obtenir une condamnation pour antisémitisme en s’appuyant sur un pareil texte, tant l’argument semble mince pour constituer le délit. Le fait de pouvoir substituer à « judaïsme » tout autre qualificatif religieux (bouddhiste, protestant, born-again, musulman, hindouiste, etc.) sans changer le sens de la phrase litigieuse rend la suspicion d’antisémitisme peu consistante. Par ailleurs, avoir vu dans ces lignes le raccourci – aussi stupide qu’odieux – « Juif = pouvoir et fortune » ou « il faut être Juif pour réussir dans la vie », n’est-ce pas avant tout avoir voulu l’y voir ? Si la jeune fille en question avait été l’héritière d’un banquier singapourien, d’un magna du pétrole texan, d’un riche homme d’affaires saoudien ou d’un roi de l’acier indien, le sens ironique du propos eut été identique.

De la critique par Siné d’un comportement individuel, sur lequel chacun se forgera une opinion (cela peut sembler naïf, mais pourquoi, dans le cas concerné, vouloir absolument privilégier l’arrivisme à l’amour, si tant est que la nouvelle soit avérée – ce qui ne semble pas être le cas ? Personne ne s’est apparemment posé la question…) on voudrait déduire la critique d’une communauté déterminée, et de cette communauté tout entière. Cette lecture trop rapide pose un véritable problème, moins peut-être celui de la liberté d’expression que celui d’un éventuel abus d’interprétation.

Dans son article du Monde du 21 juillet, où il se livre un peu vite à un montage de segments de phrases isolés de leur contexte et sans rapport l’un avec l’autre, Bernard-Henri Lévy écrit « La juste attitude […] est de déclencher sans attendre ce que Walter Benjamin appelait les ʺavertisseurs d’incendieʺ. » Certes, l’expression est bien employée par Benjamin dans Sens unique, publié en 1928, mais elle le fut au sujet des dangers du progrès technologique qu’il pressentait, non de l’antisémitisme. Pour autant, elle n’est pas ici dénuée de sens, un sens opposé toutefois à celui qu’a choisi l’auteur de La Barbarie à visage humain. Elle rappelle la fable d’Esope, Le Garçon qui criait au loup ; celle-ci raconte l’histoire d’un jeune berger qui, pour tromper son ennui, criait inutilement au loup pour voir la population du village venir le secourir. Le jour où le loup attaqua vraiment, il eut beau crier, les villageois, échaudés, ne le crurent pas et s’abstinrent d’intervenir. A force de crier à l’antisémitisme à tout propos, ne court-on pas le risque, particulièrement dangereux, de décrédibiliser une juste cause, d’en banaliser la notion et de lasser une opinion qui restera sourde si un jour survient une alerte sérieuse ? Les avertisseurs d’incendie, pour être efficaces, ne doivent retentir que lors d’un véritable incendie, sinon, ce ne sont que des sirènes aux chants trompeurs.

L’affaire Siné résonne en écho à deux autres, à l’occasion desquelles on utilisa l’argument de l’antisémitisme pour dissimuler l’existence d’une police de la pensée, sous couvert d’une intention louable. La première concerne Hannah Arendt, lors de la publication de la traduction française (1966) de son essai Eichmann à Jérusalem (Gallimard, collection Folio, 484 pages, 9,40€). La philosophe, que je tiens, sous ma seule responsabilité, comme l’un des plus grands esprits du XXe siècle, fut l’objet d’un lynchage médiatique dont elle souffrit jusqu’à sa mort, parce qu’elle était sortie des propos convenus.

On lui reprocha sa théorie de la « banalisation du mal », en l’interprétant plus ou moins délibérément de façon erronée, et surtout on lui fit grief d’avoir écrit que certaines autorités juives (les Conseils juifs dans quelques pays occupés) avaient coopéré avec les nazis, en désignant des victimes pour, en théorie, en sauver d’autres. Une telle vision de l’histoire était inacceptable aux bien-pensants. On fustigea Arendt pour avoir dévoilé une réalité gênante. On posa ouvertement la question « Arendt est-elle antisémite ? » Cependant, elle n’avait rien inventé : elle ne faisait que retranscrire les conclusions des juges Yitzak Raveh et Halévi (qu’il serait ridicule de soupçonner d’antisémitisme) que l’on peut retrouver en lisant les minutes du procès Eichmann.

 Les persécutions ne rendent pas les individus meilleurs qu’ils ne le sont ; devrait-on qualifier d’antisémites les historiens et les victimes rescapées qui ont raconté que Rumkowski, président du Judenrat du ghetto de Lotz, était un pervers qui abusait des jeunes filles de sa communauté et inscrivait celles qui se refusaient à lui sur les listes des convois en partance pour Auschwitz au prétexte qu’il fut, lui aussi, assassiné dans ce camp ? L’histoire a ses cruautés, les passer sous silence ne les efface pas. Au contraire, toute tentative illusoire de les masquer sert à nourrir les rumeurs de complot exploitées par les tenants des idéologies les plus nauséabondes.

La seconde affaire fit l’objet d’un procès, puisqu’aujourd’hui les prétoires semblent remplacer les forums ; elle concerne Edgar Morin, sociologue mondialement reconnu (il y a une université Edgar Morin au Mexique) qui fut condamné en 2005 pour « diffamation raciale » à cause d’un article, Israël-Palestine, le cancer, publié dans Le Monde le 4 juin 2002 et partiellement repris dans Le Monde moderne et la question juive (Le Seuil, 263 pages, 12€). Certes, de nombreuses voix s’élevèrent pour le défendre et la Cour de cassation l’innocenta en annulant l’arrêt de la Cour d’appel de Versailles, en juillet 2006, mais le mal était fait. Comme dans les procès intentés aux artistes pour « pornographie », souvent, les accusateurs savent que leur dossier est pratiquement vide et qu’ils n’obtiendront pas gain de cause, mais leur tentative de censure sert à intimider ceux qui n’adhèrent pas à leur système de pensée et à dissuader les autres de s’exprimer. Car, on le sait, la qualification d’antisémitisme ou de diffamation raciale conduit à une exclusion sociale dont les intellectuels qui en sont accusés injustement, comme Edgar Morin ou Hannah Arendt, ont toutes les peines à se remettre.

Cette mort sociale, qui condamne de facto toute publication future d’un auteur, pose un problème au regard de l’histoire littéraire. Comme il semble quasi certain que Vladimir Nabokov se serait vu traduit devant un tribunal par des groupes de pression moralisateurs pour apologie de la pédophilie s’il avait publié Lolita aujourd’hui, bien des écrivains parmi les plus prestigieux de la littérature française seraient de nos jours condamnés pour antisémitisme. Baudelaire verrait sans doute amputer ses Fleurs du mal pour y avoir évoqué une « affreuse Juive » (Spleen et idéal, XXXII). Théophile Gautier serait lourdement sanctionné pour quelques lignes peu amènes à l’égard des Juifs qui figurent dans son Constantinople (chapitre XIX) et ne trouverait plus d’éditeurs (privant ainsi les Lettres du Roman de la momie, du Capitaine Fracasse et d’autres chefs-d’œuvre). Quant  à Balzac, c’est presque toute la Comédie humaine qui lui vaudrait condamnation. Le portrait qu’il dresse d’Esther Gobseck, mais surtout celui du baron de Nucingen, notamment dans le Père Goriot, la Maison Nucingen et Splendeurs et misères des courtisanes, serait nettement inacceptable (un banquier avare, escroc, sans scrupule, que Balzac fait parler avec un fort accent, etc.).

On objectera que les époques changent, et que, si Baudelaire, Gautier ou Balzac vivaient à la nôtre, ils n’auraient pas écrit les textes mentionnés. On ne peut l’exclure, quoique cette « littérature fiction » n’ait guère de sens. Pourtant, la sensibilité même du sujet devrait inciter à la prudence. Ainsi, il n’y a pas si longtemps, quelques critiques se couvrirent de ridicule en voyant de l’antisémitisme là où le moins qu’on puisse dire est qu’il était absent. Lorsqu’en 1967, Romain Gary publia La Danse de Gengis Kohn, le roman n’échappa pas à ce qualificatif, ce qui suggéra à l’auteur cette remarque typiquement « garyenne » : « j’ai écrit des livres comme La danse de Gengis Kohn, et je vous fais remarquer que ce livre, acclamé d’une manière extraordinaire en Amérique, en Israël, a été traité par quelqu’un de ʺl’Expressʺ de ʺlivre antisémite et de profanation des morts d’Auschwitzʺ. C’est vous dire qu’il y a des malentendus extrêmement curieux, et qui viennent sûr du fait que les Juifs sont contaminés par l’antisémitisme. » (Propos recueillis par Richard Liscia pour la revue « L’Arche », 26 avril/25 mai 1970).

Le vieux magicien, qui avait plus d’un tour dans son sac, eut l’occasion de récidiver, peut-être pour tester une nouvelle fois les réactions du monde intellectuel ; il ne fut pas déçu. Lorsqu’il publia La Vie devant soi, sous le pseudonyme d’Emile Ajar, le même magazine attaqua cet auteur alors inconnu, sans nuances de propos : « […] personne n’a remarqué l’odeur légère, mais tenace d’antisémitisme qui flotte dans ces pages. On la décèle un peu comme à la campagne, un jour de printemps, on hume avec étonnement des effluves que l’on hésite à qualifier tant que l’on n’a pas avisé la fosse d’aisances, là-bas, au-delà du champ de pâquerettes. Sans doute Ajar ne l’a-t-il pas voulu, mais qu’il ne s’étonne pas d’être invité à dédicacer son ouvrage au prochain bal des anciens de la LVF. » Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir les commentaires de Gary (ancien de la France libre et Compagnon de la libération) à cet article pour le moins malheureux d’Angelo Rinaldi, rapportés dans la biographie de Myriam Anissimov, Romain Gary, le caméléon, Gallimard, p 543-546…

Un an plus tard, dans la version définitive de son livre le plus complexe, Pseudo, il les  résuma (toujours sous le pseudonyme d’Ajar) en écrivant ces lignes, fruit de son ironie mordante : « Dès la première allumette, je n’ai plus halluciné et j’ai vu le Christ. A ses côtés, Momo, le petit Arabe juif, Mohammed de la Goutte d’or, la goutte d’or, la goutte d’or, la goutte d’or, vous savez, celle de La Vie devant soi, ouvrage raciste et antisémite, comme cela a été dit par ceux qui ne sont pas en mesure de reconnaître le racisme et l’antisémitisme parce que c’est leur élément respiratoire naturel, et on n’a pas conscience de sa respiration. »

Dans toute son œuvre, et surtout dans Chien blanc, Gary exprime sa méfiance, voire son mépris pour certains professionnels de l’antiracisme qui « cachent en eux une faille paranoïaque [et] se servent ainsi des persécutés authentiques pour se retourner contre les ʺennemisʺ. » Il aura même à l’égard des vedettes médiatisées (ici, Marlon Brando) un mot cruel : « ça fait caniche de salon qui pisse sur le tapis. »

L’ironie n’est pas toujours interprétée comme telle, et celle de Siné, maladroite ou non, n’a pas échappé à ce sort. Le paradoxe – et le danger – de son « affaire », c’est que les invectives qu’elle a soulevées et la véhémence des réactions suscitées semblent si disproportionnées en comparaison du texte incriminé qu’elles risquent de créer dans l’opinion une réaction inverse à celle espérée.

Illustrations : Siné – Hannah Arendt – Edgar Morin – Romain Gary

Courbet champêtre

Lorsqu’un musée de province réalise une belle acquisition, c’est un événement qu’il convient de souligner. Or, le musée départemental Gustave Courbet d’Ornans vient d’enrichir sa collection d’une toile tout à fait intéressante, Les Amoureux dans la campagne (65 x 81 cm). Cet achat de l’Institut Courbet a été entièrement financé par ses ressources propres et le mécénat, pour un montant de 150.000 €, un prix très raisonnable compte tenu de la cote du peintre.

Le tableau, qui figurait déjà sur l’affiche de l’exposition organisée en 2007 au musée Courbet, fut réalisé en 1873. Juliette, la sœur du peintre, le conserva jusqu’à sa mort et le légua à deux amies, Mmes de Taste et Lapierre, qui s’en séparèrent en 1934.

Sa fraîcheur et l’inspiration romantique de son thème – deux amoureux allongés au pied d’un chêne dans la campagne – contrastent nettement avec la vie difficile de l’artiste à cette époque. L’année 1873 sera en effet pour lui particulièrement sombre. Les œuvres qu’il avait déposées chez le galeriste Paul Durand-Ruel sont confisquées par l’Etat ; c’est là l’une des conséquences de la destruction de la colonne Vendôme qui lui fut injustement imputée. En mai, une aventurière « rouleuse d’hommes en vogue », amie de Gambetta et de Dumas fils, Mathilde Montaigne Carly de Svazzena, tente de le faire chanter en le menaçant de publier des lettre érotiques qu’il lui avait écrites lors de leur courte liaison. A la fin du même mois, l’Etat ordonne la saisie de ses biens, ce qui le conduit, le 23 juillet, à s’exiler en Suisse. Si le tableau nouvellement acquis par l’Institut Courbet a été peint sur le vif, il le fut donc vraisemblablement au printemps ou au début de l’été.

L’attitude des deux personnages ne reflète pas la quiétude des amoureux endormis l’un contre l’autre de La Sieste champêtre, dessin au fusain réalisé vers 1844 (musée de Besançon), ni de la première version de L’Homme blessé (uniquement visible grâce à la radiographie). Le couple semble plutôt converser sous les ombrages. Pour autant, l’œuvre procède de la même veine et pourrait évoquer, selon Jean-Jacques Fernier, conservateur du musée Courbet, « le souvenir du bonheur, une idylle de jeunesse, vécue trente ans auparavant, avec Lise, son amoureuse dont il avait gravé le nom sur le tronc du chêne qui abritait leurs émotions à Flagey. »

Comme je l’avais indiqué dans un article précédent (Expositions estivales, 30 mai 2008), le musée Courbet d’Ornans restera fermé pour d’importants travaux d’agrandissement jusqu’en 2010, mais les visiteurs pourront retrouver les œuvres du maître non loin de là, à la très belle Saline royale d’Arc-et-Senans, dans le cadre de l’exposition « Courbet en Résidence, collections du Département du Doubs et de l’Institut Courbet », jusqu’à la fin de l’année.

Clichés littéraires

 Voici un petit livre qui divertira les lecteurs soucieux de ne pas bronzer idiot et donnera (peut-être) quelques migraines à tous ceux qui font profession d’écrire car tous, romanciers, essayistes, historiens, journalistes sont concernés. Le Dictionnaire des clichés littéraires d’Hervé Laroche (192 pages, Arléa, 7 €) présente, avec un humour bien venu et un esprit critique acéré, un amusant florilège des clichés littéraires les plus courants. Remy de Gourmont avait créé une distinction entre clichés et lieux communs. Pour lui, le premier représentait « la matérialité de la phrase », tandis que le second touchait la « banalité d’idée. » Charles Dantzig, dans La Guerre du cliché, se montrait plus indulgent : « mot ou locution d’origine artistique, formant image, et qui est répétée sans réfléchir. » L’origine artistique n’est pourtant pas toujours avérée. Dans tous les cas, il s’agit de formules toutes faites et si communément reprises qu’elles deviennent, selon l’humeur du lecteur, usées, prévisibles, lassantes, comiques, voire attendues.

Avec Le Dictionnaire des clichés littéraires, nous nous promenons au cœur d’un monde parallèle (littéraire) dans lequel « on savoure au lieu de manger, où l’on étanche sa soif au lieu de boire, où l’on rit aux éclats plutôt que d’éclater de rire, où l’on maugrée, où l’on claironne» Les conseils au second degré de l’auteur donnent le ton : « Sachez emplir plutôt que remplir, confectionner plutôt que faire, fredonner plutôt que chanter, et griffonner plutôt qu’écrire. » Une « mise en bouche » – savoureuse, évidemment – de près de quatre pages offre l’exemple de ce que peut être un texte entièrement constitué de clichés. Suit le dictionnaire, dont voici quelques extraits, parmi les plus significatifs :

Abreuver (s’) : à son amour, aux sources mêmes de l’amour. Métaphore que son côté  bovin ne parvient pas à disqualifier. L’abreuvoir, en revanche, est proscrit.

Accoutrement : toujours étrange. Un accoutrement normal n’intéresse personne.

Bigarré : couleur naturelle de la foule.

Contrée : trois types : 1) lointaine ; 2) inhospitalière ; 3) infestée de peuplades hostiles. Encore mieux au pluriel (plus lointaines, plus inhospitalières, plus infestées).

Infini : unité de mesure lorsqu’il s’agit de douleur, tendresse, tristesse, plaisir, bonté, amour, mansuétude, gratitude, ennui, courage, désespoir, solitude, etc. Quelques exceptions : inadéquat pour la colère (énorme), la rage (débordante) […] Infini gagne à être placé devant le substantif. Une infinie tendresse est plus infinie qu’une tendresse infinie.

Méfiance : deux possibilités : l’éveiller, l’endormir. Elle parvint aisément à endormir sa méfiance, jouant l’idiote à la perfection. Il n’est pas nécessaire de l’endormir avant de l’éveiller, ni de l’éveiller pour pouvoir l’endormir.

Rembrunir (se) : on se rembrunit même si l’on n’est pas brun au départ. On voit qu’une personne se rembrunit à ce que son visage s’assombrit.

Tristesse : trois états : 1) gaz : diffuse, insaisissable ; flotte ; 2) liquide : onde, vague, flot ; inonde, entraîne, envahit, submerge ; 3) antimatière : sans fond, infinie ; on s’y enfonce, on y tombe, on y sombre. Une grande dame de la littérature (dire bonjour à la dame).

Certains auteurs, soucieux de leur style, mettront tout en œuvre pour éviter ces clichés. C’est en particulier le cas de Flaubert, qui ne les utilisera que pour mieux les dénoncer ; aborder Madame Bovary dans cette perspective (les propos de M. Homais ou de Lieuvain, conseiller du préfet, lors du Comice agricole – Lieuvain, lieu vain, lieu commun ?) accentue le plaisir de la lecture.

Dans une intéressante postface, Hervé Laroche analyse le cliché qui, à l’image d’un produit de consommation, connaitrait un « cycle de vie » (qui fut définit pour le marketing par Theodore Levitt en 1965 dans un article de la Harvard Business Review) et qu’il adapte ainsi : « Un  auteur audacieux réalise une trouvaille poétique (qui peut d’ailleurs être condamné par les juges du bon goût de son époque), la qualité littéraire de cette trouvaille est reconnue et devient une référence (elle est imitée par des auteurs de moindre rayonnement), puis le mot, ou l’expression, devient un élément attendu, convenu, de l’expression littéraire, avant de finir déclassé, ʺringardʺ, au mieux sauvé par une récupération ironique qui pour un temps lui redonne une apparence de jeunesse. »

Certains termes ou expressions, il est vrai, connaissent à chaque époque un succès foudroyant (voilà un beau cliché…) et souvent inexpliqué, sinon par la pression sociale qui tente de les imposer, non sans quelques volontés normatives. Ils traduisent une pensée pré-formatée, une inconsistance intellectuelle et apportent généralement moins de précision que de flou artistique dans le discours. Etre concerné (sans complément), culpabiliser (dans le sens de : se sentir coupable), ou alternatif (sans électricité…) en sont trois exemples, non issus du franglais. En outre, le politiquement correct fournit à lui seul une généreuse série de clichés, de lieux communs et de poncifs qui ne craignent pas de braver le ridicule dans une démarche à peine voilée d’aseptiser le langage, de lisser tout système de pensée original et de condamner les supposées « déviances. »

L’un de ses représentants les plus répandu aujourd’hui est sans conteste citoyen, employé, non comme substantif, mais comme adjectif. Le Petit Larousse de 1969 ne le cite aucunement, pas plus que le Bouillet de 1904 ; plus complet, le Littré de 1956 en signale l’emploi comme adjectif, assorti de cette définition : « dévoué aux intérêts de son pays. »

De nos jours, tout peut devenir citoyen, une inspection (expression de la vigilance citoyenne), un geste (car, s’il se contentait d’être civique, il serait dénué de toute portée), un jury (car un simple jury de citoyens ne pourrait être pris au sérieux), un débat (car s’il n’était que public, on n’y participerait sûrement pas), voire une entreprise (trop heureuse de profiter de cette aubaine médiatique pour asseoir sa politique de communication). Ultime curiosité, il existe même des chiens citoyens (mais pas des chats, trop indépendants d’esprit sans doute pour se laisser embrigader).

Comme le soulignait Claude Allègre au cours d’un entretien, n’importe quelle idée, si imbécile soit-elle, devient assurément géniale si on l’affuble de la sacro-sainte épithète « citoyenne » (voire « écocitoyenne », pour coller davantage à l’air du temps). « Civique », « publique » ou « républicain » tendent à disparaitre du vocabulaire au profit du cliché citoyen, à tel point que, si un jour les sanisettes de nos villes passent du statut de toilettes publiques à la dignité (pour le moins) d’édicules citoyens, personne ne s’en étonnera. Un autre cliché suit d’ailleurs un parcours identique, « responsable », employé également en tant qu’adjectif et cuisiné à toutes les sauces, jusqu’aux plus nauséabondes (pour justifier la délation, par exemple). Les critiques, dans quelques décennies, traqueront peut-être ces nouveaux clichés dans les textes du début du XXIe siècle.

Cela dit, si l’on suit l’étude menée par Hervé Laroche, cette notion reste très subjective aux yeux du lecteur, le même texte pouvant être jugé « bourré de clichés » par les uns, mais « bien écrit » par d’autres. L’auteur en tire une conclusion originale : « La première [manière de voir le cliché] y détecte une ʺdégradationʺ naturelle du langage et de l’expression littéraire, qui produit des habitudes inconscientes d’écriture, ou encourage la paresse des auteurs. La seconde fait du cliché un élément de la construction, par l’auteur, d’une offre de qualité littéraire qui a vocation à être évaluée par un lecteur naturellement critique. Le cliché est un signal sur le marché de la qualité littéraire. »

De nombreuses entrées du dictionnaire sont illustrées d’exemples. L’auteur tient à préciser qu’ils sont souvent « de son cru » ; pour les autres, il s’est abstenu de citer les auteurs concernés. Bien des phrases semblent en effet tirées de romans de gare ou de la collection Arlequin, mais on se prend à regretter de ne pas voir figurer quelques plumes célèbres. Il revient donc à chacun s’il le souhaite, en tant que lecteur, de se livrer à ce petit « devoir de vacances » distrayant.

Illustrations: Julien Dupré, Vaches à l’abreuvoirMadame Bovary, édition originale – Déclaration des droits de l’homme et du citoyen

Guernica revisité

Les œuvres majeures servent de source d’inspiration aux artistes, longtemps après avoir été réalisées. On se souvient de la Joconde revue et corrigée par Marcel Duchamp ou de L’Origine du monde masculinisée par Orlan dans son Origine de la guerre. Picasso ne pouvait échapper à cette réappropriation qui ne tient ni de la copie, ni du plagiat.

Deux artistes très différents ont récemment dévoilé leurs travaux numériques inspirés par Guernica. Doit-on encore présenter cette toile de la taille d’une fresque (7,8 m x 3,5 m), peut-être la plus célèbre du maître qui la peignit en mai 1937 (quelques jours après le bombardement du 26 avril) pour être exposée dans le pavillon espagnol de l’Exposition universelle ? Sa présence passait d’autant moins inaperçue que, cette année-là, les pavillons de l’Allemagne et de l’Union soviétique rivalisaient dans un gigantisme d’un goût douteux, avec leurs sculptures néoréalistes, prouvant ainsi, s’il en avait été besoin, que l’art et le totalitarisme font rarement bon ménage.

En regardant cette toile imposante, dont la monochromie accentue la thématique de l’horreur, on raconte que l’ambassadeur nazi Otto Abetz aurait demandé à Picasso : « C’est vous qui avez fait cela ? » et que le peintre lui aurait répondu : « Non, c’est vous ! » Rappelons en effet que c’est la Luftwaffe qui bombarda la ville, en appui des troupes de Franco. Le mot semble trop beau, trop à propos, trop théâtral aussi pour être vrai, pourtant, il semble bien authentique et, en tout cas, on a très envie d’y croire.

L’artiste allemande Lena Gieseke, une jeune graphiste qui a étudié aux Etats-Unis et vécu en Malaisie et en Italie, a choisi Guernica pour un intéressant travail de représentation en  trois dimensions. L’idée, comme elle s’en explique sur son site Internet, lui est venue d’une longue pratique des puzzles. « A travers le puzzle, vous explorez une œuvre, vous examinez des détails que vos yeux, autrement, n’auraient jamais captés. Votre expérience du tableau est intense, lorsque vous faites un puzzle, mais aussi étendue et renforcée par vos propres fantasmes. »

« Mon projet, poursuit-elle, n’est pas seulement une œuvre de création en soi, il s’inscrit dans un contexte plus large. Il fournit l’occasion inhabituelle de voir la toile d’une manière unique, mettant en lumière des aspects normalement invisibles au spectateur ordinaire. »

L’artiste voit dans sa technique une possibilité d’approche nouvelle des chefs d’œuvre de  la peinture. Elle a, je crois, raison et l’on attend ses travaux futurs pour y trouver une confirmation de son talent. Modestement pourtant, elle s’interroge sur l’originalité de son travail, se demandant s’il s’agit d’une copie, d’une image revisitée ou une œuvre véritablement originale. Chacun en jugera.

Les puristes se plaindront sans doute que le film d’animation de Lena Gieseke annihile les aplats qui caractérisent cette peinture de Picasso et rend moins évidente la référence au collage de journaux que le maître avait voulue en hachurant le corps du cheval. Pour autant, le parcours tridimensionnel auquel cette vidéo nous invite n’est pas dénué de poésie ; il respecte en outre l’iconographie d’origine tout en introduisant une profondeur inédite et en nous présentant les personnages et les animaux sous des angles inattendus. Avoir vu Guernica en trois dimensions permet d’examiner la toile exposée au musée Reina Sofia de Madrid d’un œil neuf, de repenser notre rapport à ce tableau.

 Un second créateur s’est intéressé à Guernica, Marcelo Ricardo Ortiz, un graphiste qui vit à Sao Paulo. Plus audacieux que le film d’animation précédent, le sien s’éloigne surtout bien davantage de la toile originale et rompt totalement avec sa symbolique. Guernica devient un prétexte qui semble arriver un peu trop à l’improviste à la fin de la vidéo. Cela n’enlève rien à la prouesse technique de l’animation, mais il est plus difficile d’établir une réelle filiation avec l’œuvre de Picasso et, a fortiori, avec son contexte. Ortiz fait évoluer le soldat à l’épée de laquelle nait une fleur représenté au premier plan à gauche du tableau de 1937 dans différents chefs d’œuvre de la peinture : la Chambre à Arles (1888) de Van Gogh, la Réminiscence archéologique de l’Angélus de Millet (1935), la Persistance de la mémoire (1931), et le Paysage aux papillons (1959) de Dali, enfin dans les célèbres escaliers de La Relativité (1953) de M. C. Escher. Une curiosité à regarder.

Naturellement, il se trouvera toujours des pharisiens et des zélotes pour crier au sacrilège : on ne doit pas toucher à un tableau célèbre, et surtout pas à celui-là. Toutefois, le respect figé d’une œuvre n’est-il pas le pire hommage qu’on puisse lui rendre ? Guernica n’échappe pas à la règle. Certes, si cette toile épique, à mi-chemin du cubisme et de l’expressionnisme, reprend un fait bien concret, elle a depuis longtemps pris une valeur universelle. Pour autant, est-ce une raison suffisante pour la sacraliser ?

Picasso avait toujours refusé d’en expliquer les allégories (les personnages parlent finalement d’eux-mêmes), ce qui nous laisse une entière liberté de dialogue avec elle. Lui-même n’a jamais hésité à revisiter et repenser les maîtres anciens, au point qu’il n’est pas incongru de parler, comme l’écrit Anne Baldassari, de « cannibalisme pictural » – lequel n’a rien à voir avec le plagiat, mais inclut le détournement et le pastiche qui sont le fruit d’un véritable travail de réflexion. Ses variations d’après Delacroix, Manet ou Vélasquez, notamment, réalisées entre 1950 et 1962, en témoignent. Chacun pourra s’en rendre compte en visitant l’exposition Picasso et les maîtres organisée aux galeries nationales du Grand-Palais du 8 octobre 2008 au 2 février 2009, qui rassemblera 210 œuvres significatives.

Ces mots qui s’exportent

 Les voyageurs polyglottes, ou simplement ceux qui prêtent l’oreille à ce qui se dit autour d’eux dans les pays qu’ils visitent, ont certainement remarqué que bien des mots français se sont faufilés dans les langues étrangères. Le mot est un produit d’exportation qui, à l’instar de tous les autres, joue un rôle déterminé sur le « marché » spécifique du langage : le plus souvent, s’il vient d’ailleurs, c’est pour combler avec des fortunes diverses une lacune, en définissant un concept ou un objet nouveau que la langue locale n’avait pu ou voulu prendre en compte.

Il en est ainsi, notamment, dans les secteurs techniques et technologiques : je me souviens de négociations portant sur la propulsion de navires auxquelles j’avais participé il y a quelques années dans le Maghreb ; celles-ci se tenaient en arabe, mais certains termes techniques (moteur, réducteur, chevaux, etc.) étaient empruntés au français, faute d’équivalent.

D’autres fois, des mots français font leur entrée dans le vocabulaire d’un pays pour leur symbolique particulière, souvent riche d’enseignements sur notre image et celle de notre culture. C’est la raison pour laquelle des termes apparaissent de par le monde, dans les domaines de la diplomatie (force majeure, coup d’Etat, impasse, chargé d’affaires, étiquette) ou de la cuisine et de l’art de vivre (hôtel, haute-cuisine, mayonnaise, bouillon, chaud-froid, consommé, de luxe, à la carte, côtelette, première, haute-couture, etc.)

Plus inattendus peut-être – c’est en tout cas une source d’étonnement assez constante de mes auditeurs lorsque je donne un cours de relations interculturelles à l’université ou aux collaborateurs d’une entreprise – beaucoup de termes relatifs à l’amour, aux femmes et à la transgression appartiennent au français (mademoiselle, brunette, petite, tête-à-tête, enfant terrible ou encore… ménage à trois). L’existence de cette dernière expression, surtout présente dans le monde anglo-saxon marqué par le puritanisme, s’explique sans doute par le fait que seuls les Français et leur art du libertinage pouvaient définir une telle situation…

Si les amoureux de la langue de Molière et de Gracq (mais aussi certains déclinologues dont on se demande parfois s’ils ne se confondraient pas plutôt avec les déclinophiles tant ils semblent se complaire dans leur rôle) regrettent, souvent à juste titre, l’entrée croissante dans notre langue de mots d’origine anglaise, ils ignorent ou feignent d’ignorer que l’anglais inclut déjà, et sans plainte des intéressés, environ 30% de mots français, « anglicanisés » ou non.

Par ailleurs, des substituts se font jour, que nous pouvons librement employer en lieu et place du franglais. Un homme d’affaires italien me faisait ainsi remarquer avec une certaine envie que nous avions inventé des mots comme ordinateur, courriel et livrel  tandis que, dans son pays, on ne parlait toujours que de computer, mail et e-book. Cette création de substituts demande parfois très peu d’efforts, un mot français existant déjà depuis des lustres, non utilisé ou tombé en désuétude. Il en est ainsi, dans le domaine de la chanson de variété – où la culture, il est vrai, brille souvent moins que les paillettes – de l’élégant florilège qui pourrait avantageusement remplacer l’agaçant best of, décliné en best of de, suivi du nom de la chanteuse ou du chanteur par des éditeurs musicaux qui n’entrevoient pas, semble-t-il, le ridicule et l’imbécilité de cette expression.

De nombreux mots français sont venus enrichir le vocabulaire de pays aussi divers que le Japon, la Russie, la Grèce ou la Suède, mais en perdant souvent au passage tout ou partie leur sens premier. Parfois même, leur usage a disparu de nos conversations. C’est à la recherche de ces derniers que s’est attaché Franck Resplandy, romancier et lexicographe, dans son ouvrage L’Etonnant voyage des mots français dans les langues étrangères (207 pages, Bartillat, 20€). Avec érudition et une belle dose d’humour, l’auteur les recense et livre la clef de leur glissement sémantique.

 Les personnalités célèbres prêtent involontairement leur concours à cet enrichissement. Si « de Gaulle » a longtemps servi de surnom, en Afrique francophone, à l’homme le plus grand d’un village, aujourd’hui Resplandy nous apprend qu’Alain Delon désigne en Roumanie « un trois-quarts en daim avec doublure en fourrure » (par référence au manteau que l’acteur portait dans Rocco et ses frères), tandis que les Russes voient en Alen Delon, et non sans une connotation ironique, « un bel homme présomptueux ». Le sort ne sourit guère davantage à ce Belmondo (Belmonda au féminin) qui symbolise, encore en Russie, « un homme qui se croit beau et irrésistible ». D’autres noms apparaissent dans le livre, qui s’emploient en Pologne, en Italie, aux Etats-Unis, comme Napoléon, Pompadour, Récamier ou Robespierre dans des acceptions pour le moins inattendues.

Parfois, le mot français en vigueur dans un pays n’est guère flatteur. Alfons, version danoise et suédoise du prénom « Alphonse », désigne un proxénète (ailleurs, on dit Madam pour évoquer une tenancière) ; ami, en allemand de Cologne, est un « sale type » ; bonvivant prend, outre-Rhin, le sens péjoratif de « bambocheur », de même que visage se rapproche de notre « sale gueule ». Dans le même pays, grande nation désigne la France, mais avec une ironie qui doit beaucoup aux vestes (sans rapport, cette fois, avec la haute-couture) de 1871 et de juin 1940 ; enfin, embrassons-nous, en Italie, dénonce une « unité de façade » dans le monde politique.

L’après-ski des Anglais et des Allemands ne risque pas d’être recouvert de fourrure de bébé-phoque et de susciter l’ire de Brigitte Bardot (au passage, un bardotka est un soutien-gorge pigeonnant en Russie), puisqu’il désigne de manière un peu snob les activités succédant à la fréquentation des pistes (restaurant, discothèque, etc.). Le chalet échappe aux montagnes, même dans des pays où les reliefs sont présents : en Espagne, il s’agit d’une simple maison individuelle et au Liban, d’un appartement loué pour les vacances. Mayday, signal international de détresse, n’a rien à voir avec une belle journée de printemps mais dérive de l’expression « venez m’aider ». Msear, en cambodgien, vient de « monsieur » et s’utilise pour parler d’un fonctionnaire ; salopp en allemand trompe bien son monde : cet adjectif est synonyme de « décontracté » et « sympathique ». On le voit, les faux-amis abondent, favorisant d’embarrassants quiproquos, comme ce rendez-vous qui, employé par un homme d’affaires français pour rencontrer le plus professionnellement du monde une homologue américaine, risque de lui valoir des poursuites pour harcèlement sexuel, puisqu’il ne s’applique qu’aux rendez-vous galants…

Etrange cas encore que celui de l’homme moyen sensuel, qui qualifie en Angleterre « l’homme de la rue », « l’individu lambda », ou de ce portatif, autre nom, en Grèce, d’une « lampe de chevet » et de ce Ravaillac qui, en Suède, ne désigne pas un régicide, mais un « libertin ». « Henri IV » eut, sans doute mieux convenu… Plus étonnant, le wei (allô) chinois viendrait de notre « ouais », peu élégant, mais très répandu. Nul n’étant prophète en son pays, les dessins animés japonais que nous nommons manga sont appelés anime (prononcer : animé) dans le monde anglophone. L’auteur oublie notamment que le farang de Thaïlande qui désigne tout individu blanc est une déformation de « français », mais on lui pardonnera volontiers, eu égard à la richesse des entrées de son recueil.

Si l’on découvre dans ce livre que, bien souvent, les termes français prennent une connotation valorisante, le chapitre « Mauvaises langues » reprend quelques expressions étrangères qui traduisent plutôt la piètre réputation, justifiée ou non, que nous avons acquise au cours des siècles dans certains domaines. Certes, le French kiss (en italien bacio alla francese,  en grec galiko fili ou en turc fransiz öpücügü) consacre notre art amoureux présumé, mais to take French lessons est moins flatteur puisqu’il signifie « contracter une maladie vénérienne ». Que dire du néerlandais iets met de Franse slag doen qui qualifie un « travail bâclé » ou d’expressions allemandes, slovènes, grecques ou espagnoles (despedirse a la francesa dans cette dernière occurrence) qui, toutes, sont synonymes de « partir sans payer »… Voilà une source intéressante de méditation, alors qu’une étude récente réalisée par TNS pour le voyagiste Expedia classe le touriste français dans le peloton de queue de la popularité, toutes catégories confondues.

On peut bien sûr regretter le recul de l’usage du français de par le monde. L’accroissement des dotations budgétaires des Alliances françaises qui jouent un rôle prépondérant et font face à la concurrence du British Institute ou de l’Institut Goethe permettrait peut-être de limiter ce phénomène. Car de nombreux étrangers souhaitent apprendre le français, qui reste la langue diplomatique officielle et occupe la seconde place des langues étrangères apprises dans la Chine d’aujourd’hui, après l’anglais. En déduire que la langue de Shakespeare bénéficie pleinement de cette situation serait toutefois hasardeux. Certes, l’anglais est devenu, dans une très grande partie du monde, la langue de communication internationale et celle des affaires. Mais à quel prix ! Il suffit, comme j’en ai la chance depuis plus de vingt ans, d’entretenir des contacts avec les milieux d’affaires des cinq continents pour constater que l’anglais parlé à Shanghai, Bangkok, Lima, Le Caire ou Moscou perd en pureté, par pidginisation, pour aboutir à un Business English dans lequel Somerset Maugham eut été bien ennuyé d’écrire.

Illustrations :  Un Français typique (photo Alain Gaysterun) – Vache « Moulin rouge » (photo Spirit of Paris) – Carolus-Duran, Le Baiser, 1868.

Vive les vrais libraires !

Dans un ouvrage publié à la Table Ronde en 1967, Tristan Maya, écrivain et fondateur du Prix de l’Humour noir racontait qu’il avait lu parmi les annonces d’un marchand de fonds le texte suivant : « A vendre petit commerce propre, ne nécessitant aucune connaissance spéciale : librairie dans le VIe arrondissement… »

 Ne nécessitant aucune connaissance spéciale… Voilà bien définie la différence entre un marchand de livres et un libraire. Le marchand de livres sera facilement remplacé au pied levé par un épicier ou une mercière (je n’ai rien contre ces deux corporations, je m’empresse de le dire) ou tout autre individu ayant un minimum de sens commercial. On trouvera toujours chez lui les mémoires d’un footballer ou d’une chanteuse à la mode – par « nègres » interposés, bien entendu –, les épanchements d’une ex-future candidate à telle ou telle élection, les inévitables romans à grand tirage et petit talent issus d’un marketing habile, le dernier opus opportuniste d’un philosophe germanopratin et médiatisé, bref, autant de volumes qui se vendent mais qu’on ne lit pas forcément et qui, une fois la saison passée, et s’ils ne finissent pas au pilon, feront merveille pour stabiliser une commode bancale, comme dans Monsieur chasse de Georges Feydeau.

Chez les marchands de livres, on s’amuse à peu de frais. L’ouvrage hélas épuisé de Tristan Maya auquel je faisais allusion, intitulé Liliane est au lycée en porte témoignage. Titre énigmatique au premier abord, celui-ci reprend simplement une demande faite à un libraire par un client peu familier d’Homère et qui avait vaguement entendu parler de L’Iliade et L’Odyssée… Dans ce livre, l’auteur raconte ainsi qu’un lecteur cherchant Chatterton d’Alfred de Vigny se vit renvoyé par un marchand de livre vers le quincailler voisin, qu’on proposa à un autre qui avait demandé le livret des Indes galantes de Rameau une édition du Kâma-Sûtra, ou qu’à un troisième qui recherchait une édition du Discours de la Méthode de Descartes, on répondit : « il ne me reste plus que la méthode de bridge. » Le marchand de livre s’affranchit facilement de la culture.

Au cours de nombreuse années de chine, j’ai pu, de mon côté, noter quelques perles savoureuses, comme cette édition de L’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand classée au rayon des guides touristiques (où aurait aussi pu figurer Stockholm, Fontainebleau et Rome d’Alexandre Dumas) et ces ouvrages de Sainte-Beuve relégués bien malgré eux dans la section Religion. Cependant, le plus cocasse fut de dénicher un jour dans un rayon tout aussi religieux – c’est absolument authentique – Notre Dame des Fleurs et Le Miracle de la rose de Jean Genet. On imagine sans peine la déconvenue du pieux lecteur qui aura en toute confiance parcouru quelques pages de chacun de ces romans…

On objectera que les erreurs les plus nombreuses proviennent généralement des clients eux-mêmes, et on aura raison. La majeure partie de Liliane est au lycée leur est dédiée. Qu’on en juge :

Dans un monde où l’audiovisuel se limitait encore à deux chaines de télévision (1967), un  lecteur voulut se procurer Les Aventures de Télé-Match (on ne reconnaitra jamais assez le poids des mots chez Fénelon). Moins philosophe qu’entomologiste, un autre recherchait Les Tiques de Spinoza. Restons au rayon zoologie, avec Les Trois hyènes d’Euripide ; il est vrai qu’à l’époque, le feuilleton Daktari remportait un franc succès. Autres exemples : plein de certitudes, un client demandait Le Mythe décisif de Camus tandis qu’un tenant probable de la laïcité voulait acquérir L’Annonce faite à la mairie, de Paul Claudel et qu’un affamé réclamait On dîne, de Giraudoux. Mal dans ses baskets sans doute, un lecteur souhaitait se procurer Le Diable au cor, de Radiguet ; un autre, résolument cartésien, Les Raisons de la colère de Steinbeck.

Au fil des pages, on note quelques apparentements terribles, comme Le Cousin de Rameau, de Diderot, Le Cousin Ponce (je vous laisse deviner son prénom) et La Cousine bête de Balzac. D’autres titres encore témoignent d’un humour involontaire et d’une imagination fertile : Ulysse dans la vallée (version bucolique de Joyce, ou balzacienne de l’Odyssée, allez savoir), Les 1000 de Jean-Jacques Rousseau (et même Monsieur Emile, les lettres forcent le respect), sans parler d’un classique de Pétrone revu et corrigé de manière inattendue : Le Satyre est con… Corneille était normand, on le sait, mais était-ce une raison suffisante pour qu’il écrivît Le Cidre ? C’est pourtant ce que Maya nous apprend. Le Cid toujours, publiée dans la collection Vaubourdolle chez Hachette, deviendra même Le Cidre de vos bordels (avec une préface de Marthe Richard ?) Enfin, cerise sur le gâteau naturellement, Maya cite Le Mariage des bigarreaux de Beaumarchais (un lecteur près de ses sous avait, lui, cherché « Le Barbier de Séville en bon marché » et un rouennais présumé, Le Barbier de Sotteville) !

Mais revenons plus sérieusement aux libraires. Au contraire du marchand de livre qui s’improvise aisément, il faudra des années de lecture, de culture et de passion pour faire  un bon libraire, connaissant bien son fonds, capable de conseiller ses clients, de faire découvrir de nouveaux talents, de transmettre son enthousiasme pour un titre ou un autre, d’organiser sa vitrine selon ses goûts, sans céder à la dictature des modes. C’est l’un des plus vieux métiers du monde, on en signale l’existence en Grèce au IVe siècle avant notre ère. Cette corporation peut même s’enorgueillir d’un martyr : les habitués de la ligne 13 du métro l’ignorent peut-être, mais la station « Malakoff, rue Etienne Dolet » rappelle que ce dernier, libraire-éditeur et ami de Rabelais, fut accusé d’hérésie et d’athéisme, emprisonné, puis envoyé au gibet de la place Maubert en 1546 pour avoir vendu des livres qui n’avaient pas eu l’heur de plaire à l’Eglise.

Les frères Goncourt regrettaient, dans leur Journal en date du 2 janvier 1867, « Un symptôme du temps : la boutique du libraire des quais n’a plus de chaises. France [le père d’Anatole France] fut le dernier libraire à chaises, la dernière boutique où il y avait un peu de causerie et de perte de temps entre les affaires. Maintenant, les livres s’achètent debout. Une demande et un prix : voilà où la dévorante activité du commerce d’aujourd’hui a mené cette vente du livre, autrefois entourée de flânerie, de musarderie et de bouquinage bavard et familier. »

Certes, rares sont aujourd’hui les librairies où l’on peut s’asseoir et deviser tranquillement, mais les vrais libraires existent encore. Vu la rentabilité de leurs entreprises – si l’on en croit un rapport, elle serait de 2 à 3% – ils exercent moins un métier qu’un sacerdoce et une passion. Leur implication dans la vie culturelle assure à celle-ci une diversité sans laquelle la majeure partie des auteurs disparaitrait au profit de quelques productions à succès aux styles et sujets formatés, vecteurs d’un prêt-à-penser et d’un inévitable nivellement par le bas.

Il convient de garder cette notion en mémoire au moment où plusieurs amendements se font jour au Parlement, qui pourraient remettre en question la loi Lang sur le prix unique des livres. Une dérégulation, loin d’offrir aux lecteurs des conditions favorables, risquerait de se traduire par une réduction de l’offre, la disparition des librairies les plus fragiles et,  finalement, une augmentation des prix des livres, comme l’exemple de la Grande-Bretagne nous le montre. La dérégulation, voulue dans beaucoup de domaines par l’Union Européenne, partait d’un bon sentiment : protéger le consommateur et susciter la baisse des prix par le jeu de la libre concurrence. La réalité économique en a voulu autrement. Par le mécanisme des concentrations, le marché se réduit dans chaque domaine à une poignée d’acteurs qui n’ont pas toujours intérêt à se livrer à une guerre des prix, une fois leur position dominante acquise (le cas des opérateurs de téléphonie mobile est, à cet égard, significatif.) Le livre n’est pas un produit comme les autres ; il relève de l’exception culturelle dont les meilleurs promoteurs demeurent les vrais libraires.

Aux voyageurs qui, en ces mois de vacances, passeraient un moment dans la région de La Rochelle (ma ville d’adoption) et qui seraient en mal de lecture, je profite de cet article pour signaler quelques vrais libraires, qui participent à l’animation culturelle de leurs villes respectives en organisant, notamment des rencontres régulières avec des auteurs et avec lesquels il est toujours intéressant de converser.

« Les Saisons » (2, rue Saint-Nicolas, 17000 La Rochelle) : Dans la lignée de Marcel Béalu et Pierre Béarn, le libraire, Stéphane Emond est aussi écrivain. Il ne faut pas se fier à la petite taille de sa boutique (dont l’enseigne est un hommage à Francis Pons) : son fonds, particulièrement en littérature française et étrangère et en sciences humaines, est d’une grande richesse; il comporte aussi quelques livres insolites.

« La Librairie du Rivage » (82, boulevard Aristide Briand, 17200 Royan) : Animé par Patrick Frêche, il s’agit d’un bel espace, très clair, au fonds important incluant notamment une large section de littérature destinée à la jeunesse.

« La Librairie des Halles » (1 bis, rue Thiers, 79000 Niort) : Anciennement située dans un monument historique place du Pilori, cette librairie dont s’occupe Anne-Marie Carlier bénéficie, dans ses nouveaux locaux, d’un vaste espace qui lui permet de proposer un fonds diversifié, incluant littérature, essais, beaux-arts, régionalisme, etc.

Illustrations : Honoré Daumier, Librairie – J.-H. Marlet, Bouquiniste quai Voltaire – Etienne Dolet – Arcimboldo, Le Bibliothécaire.

César vu par Jean Nouvel

Le XXe siècle a offert à la sculpture sa révolution technologique en mettant à sa disposition machines et produits industriels (auparavant, l’industrialisation de la sculpture se limitait pratiquement aux tirages multiples que permettaient le moulage et la fonderie.) De nombreux sculpteurs comprirent rapidement tous les avantages qu’ils pouvaient tirer de cette situation nouvelle, à commencer par Marcel Duchamp qui, avec ses ready-made, hissa des produits industriels de série au rang d’objets d’art. La démarche de Duchamp revêt une importance considérable : il ne cherche pas, la plupart du temps, à transformer les objets, il les choisit (les « invente » au sens d’un chasseur de trésor), les détourne de leur usage (porte-bouteilles, urinoir) et, par là-même, déstructure leur signification première pour nous imposer la sienne. Le signifié ne subit aucune modification, sinon celle, capitale, de son signifiant. Mais, ce faisant, il rompt au passage avec les techniques et matériaux classiques et ouvre des perspectives résolument novatrices.

 C’est au cœur de ces perspectives que s’inscrit la démarche créatrice de César. Celle-ci fut longtemps objet de mépris, non de la part des collectionneurs et des marchands, mais de la critique, surtout en France. Non seulement ses recherches sur la matière – en majorité des rebuts et matériaux industriels – furent souvent incomprises, mais encore on le fit plus que de raison passer pour un opportuniste, pire encore, une sorte de farceur pittoresque. Le sérail ne lui pardonnait ni ses succès mondains que rapportaient les chroniqueurs, ni sa popularité – un « défaut » qui trahit naturellement, dans les cénacles élitistes, une évidente faiblesse de l’œuvre… De plus, César, artiste complexe, échappait aux classifications faciles ; ses productions obligeaient à porter sur elles un regard sans cesse renouvelé, a fortiori lorsqu’il menait plusieurs recherches simultanément. Comme l’explique Catherine Millet, « César, aussi classique soit-il dans l’esprit […], aussi attaché soit-il au “métier”, se trouve pris dans une problématique qui fait que la sculpture n’est plus seulement l’art des belles proportions à bâtir et des beaux matériaux à caresser [mais] qu’elle peut être une idée. »

On peut penser ces temps d’incompréhension et de mépris révolus, grâce à la belle  exposition que l’architecte Jean Nouvel met en scène à la fondation Cartier du 8 juillet au 26 octobre 2008, à l’occasion du dixième anniversaire de la disparition de l’artiste. Nouvel connait parfaitement ce bâtiment de verre, de béton et d’acier, puisqu’il l’a conçu. Cet avantage lui permet une muséographie originale, qui s’affranchit de la chronologie pour privilégier la thématique, tout en mettant très en valeur la centaine de sculptures exposées. Ses intentions sont claires, et à la hauteur de l’enjeu : « Je souhaiterais qu’au-delà d’une vision un peu caricaturale, celle d’un touche-à-tout qui s’amuse entre différents vocabulaires, et dont souvent les œuvres prêtent à des interprétations désinvoltes, humoristiques, on arrive à considérer que son attitude est celle d’un artiste conceptuel. »

Quatre groupes d’œuvres ont été choisis : un Bestiaire de fer, les Compressions, les Empreintes humaines et les Expansions. Tout choix est, par nature, subjectif, c’est pourquoi on peut regretter l’absence des formes ailées et oblongues (la série des Valentin, L’Homme de Villetaneuse, etc.) qui occupèrent César au cours des années 1950 et forment un ensemble peut-être plus significatif que le Bestiaire de fer. Pour autant, l’exposition rend parfaitement compte de sa carrière, de la vision évolutive qu’il portait sur son art et ses techniques de réalisation.

Le Bestiaire et les Compressions témoignent d’une démarche du recyclage de produits industriels très en avance sur son temps, même si la motivation initiale du sculpteur était d’utiliser un matériau de faible coût. Les animaux et les personnages se construisent peu à peu au moyen de chutes de métal, de boulons, de tiges, autant d’éléments disparates qui finissent par produire une image cohérente tout en conservant leurs qualités propres. Comme l’écrivait Alain Bosquet : « Le miracle, dans l’affaire, c’est que la femme soit tout à fait femme, l’insecte totalement insecte et leurs composants des clous on ne peut plus clous. »

 Sans doute, les formes évoluent-elles entre les mains de l’artiste au gré de ce qui s’offre à lui. Les chutes de métal lui suggèrent, par un jeu d’images, ce que sera le résultat final ou une simple modification à apporter. Un exemple illustre cette approche : je tiens cette anecdote d’un industriel qui avait travaillé pour César. A la fin des années 1970, le sculpteur séjournait en Normandie, chez un fondeur. La femme de ce dernier, qui avait prévu de cuisiner un coq au vin, était allée en acheter un dans une ferme voisine. De retour, elle le posa sur le bord de la table de la cuisine, la tète pendant dans le vide. L’animal avait été abattu, mais non plumé. Dès que César le vit, l’idée de l’inclure dans une sculpture sur laquelle il travaillait lui vint et il insista pour qu’il soit immédiatement moulé dans cette position précise afin d’en tirer un bronze. Les protestations de la maîtresse de maison furent vaines ; on emporta le coq dans l’atelier de moulage, on reconstitua la pose et on réalisa le bronze.

Avec les Compressions, l’artiste atteint un stade différent et probablement supérieur ; il parvient à déstructurer la matière, à contraindre l’objet manufacturé (voitures, moto) ou les groupes d’objets (journaux, chiffons) à son espace le plus réduit, en d’autres termes, à s’approprier le réel de façon toute personnelle. Les premières compressions de 1960  laissent au hasard de la presse une grande liberté. L’artiste choisit simplement, parmi celles qu’il trouve, les plus en adéquation avec son esthétique. On notera que cette approche est très comparable à celle de Duchamp en son temps : l’objet sélectionné devient objet d’art, les autres suivent leur destin initial d’usage. Cependant, dès 1961, César ne se contente plus du résultat aléatoire de la machine, il travaille sur des « compressions dirigées ». Cette méthode consistait à anticiper les déformations des matériaux de base, à choisir ceux-ci en fonction de leur limite élastique, de leur comportement à l’écrasement, de leur chromatisme, en vue d’obtenir un résultat précis en terme de formes et d’état de surface. On le voit, loin d’être une provocation néo-dadaïste ou une caricature de l’abstraction comme beaucoup le pensaient, la compression reposait sur un véritable travail de recherche formelle, tant sur les matériaux et l’outil que sur l’esthétique, en vue de se réapproprier la dimension sculpturale. Ce souci se retrouvera plus tard, dans la Suite milanaise de 1998, une série de compressions de coques de voitures FIAT neuves repeintes en cabine conformément au nuancier proposé par la marque.

Les Empreintes humaines occuperont César dès 1965, avec le moulage de son propre pouce, qu’il déclinera en une grande variété de dimensions (grâce au pantographe) et de matériaux. Une fois encore, la critique reste sceptique, voire crie à la provocation. Même Georges Bataille, que Heidegger tenait pour l’esprit français le plus brillant du XXe siècle, exprime son incompréhension. Mais, cette fois, César n’entend pas essuyer les quolibets en silence. Il lui répond donc : « Je fais ce que j’ai envie de faire, j’estime que cette idée que je viens de mettre au point pour, à travers mon empreinte, réaliser une sculpture, est aussi valable qu’une autre. » En 1966, il complètera son approche du gigantisme anthropomorphique avec un sein de femme de 2,6 mètres de diamètre, qui sera, lui aussi, traité à des échelles et dans des matières différentes. En regardant ce sein, dans sa symbolique érotique et provocatrice, on ne peut s’empêcher de penser au Permis de toucher que Marcel Duchamp avait créé vingt ans auparavant.

A leur manière, les expansions, issues de la découverte par le sculpteur, en 1967, du polyuréthanne se présentent comme une antithèse des compressions. La machine ne contraint plus la matière, c’est celle-ci qui, en augmentant considérablement de volume et en s’étalant en toute liberté, détermine sa propre esthétique. L’artiste intervient sur le chromatisme, grâce à des pigments, et sur la viscosité ; plus tard, il se montrera plus directif ; il agira sur les coulées, poncera les surfaces ou les attaquera pour obtenir des effets d’aspérités. Ce matériau ultramoderne pour l’époque, qui livre ses galbes avec souplesse et volupté, lui permet de multiplier à l’envie les effets recherchés.

Les sculptures présentées à la fondation Cartier montrent à quel point cet artiste, qui refusait de se laisser enfermer dans un système de pensée, a influé sur l’art contemporain en en repoussant les limites et combien il échappe aujourd’hui à l’image de bouffon mondain qui lui collait à la peau aussi sûrement que la barbe de prophète biblique de ses dernières années.

Illustrations : Herb Ritts, César, Cahors, 1993 – Jean Nouvel (Photo © Gaston) – Giallo Naxos 594, 1998 (Photo : Aurelio Amendola) – Le moustique, 1955 (Photo © Patrick Gries) – Sein, 1984 (Photo © Patrick Gries) – Expansion n°37, 1972 (Photo © Patrick Gries)