Théophile Gautier, Constantinople

 Dans son Voyage en Russie, qui fut publié en 1867, Théophile Gautier notait : « Un des plus vifs plaisirs du voyageur, c’est cette première course à travers une ville inconnue de lui, qui détruit ou qui réalise l’imagination qu’il s’en était faite ». Quinze ans auparavant, le même sentiment l’animait lorsqu’il arriva à Constantinople pour un séjour de deux mois. Le récit de ce périple, de Marseille à la Turquie, en passant par Malte et la Grèce vient d’être réédité aux éditions Bartillat, précédé d’une intéressante préface de Stéphane Guégan (Constantinople, Bartillat, 420 pages, 22€).

Ce livre est à conseiller aux amateurs de récits de voyage, mais aussi à ceux qui connaissent déjà Istanbul ou qui envisageraient de s’y rendre. S’il ne remplace pas un guide touristique mis à jour des dernières adresses utiles, il le complète parfaitement car il y a chez Gautier quelque chose d’indéfinissable, d’intemporel et d’humain qui fait que ce texte, vieux de plus d’un siècle et demi, contribue à nous faire mieux saisir les réalités d’aujourd’hui, faites d’un mélange subtil d’évolutions et… de régressions.

L’Orient (au sens général) de Gautier fut longtemps un Orient rêvé ; la place que cette partie du monde occupe dans son œuvre le prouve. Hors de l’Europe, il n’avait trouvé le dépaysement qu’en Algérie, mais, comme la plupart des romantiques, il brûlait de visiter les horizons plus lointains que ses maigres revenus rendaient inaccessibles. Il souffrait aussi de cette « maladie bleue » qui agissait chez lui comme un mal du pays inversé : lorsque Paris lui pesait trop, lui semblait une terre d’exil, il lui fallait se ressourcer ailleurs, sous des cieux exotiques et ensoleillés. C’est dire avec quel enthousiasme il s’embarqua pour l’Empire Ottoman, à la demande d’Emile de Girardin, en 1852. Le patron de La Presse voulait un feuilleton pour fidéliser ses lecteurs, Gautier ne le décevra pas.

Comme tous les voyageurs de son temps, son Orient imaginaire, il l’avait créé de toutes pièces à travers les récits de ses prédécesseurs (notamment Chateaubriand, Nerval, Hugo et Maxime Du Camp) et les tableaux orientalistes pour lesquels il montrait une particulière prédilection (Decamps, Delacroix, etc.). Une telle approche pouvait facilement conduire à une vision de carte postale où se seraient accumulés les stéréotypes. C’était sans compter avec l’esprit de Gautier, son œil acéré d’observateur, sa curiosité de « l’autre » en tant qu’être issu d’une culture différente.

Certes, on n’échappe jamais aux éléments de son rêve, construit jour après jour, livre après livre (fictions ou récits), influencé aussi par une image collective véhiculée par la société dans laquelle on vit. La confrontation au réel peut donc décevoir, et Gautier ne dissimule pas cette déception, notamment de trouver sur place les traces d’un Occident qu’il avait voulu fuir. Là où il attendait le dépaysement d’un décor des Mille et une nuits, il découvrait aussi un modernisme naissant et une jeunesse dorée habillée à la dernière mode de Paris.

 Naturellement, il ne parvient pas totalement à s’éloigner de tous les clichés. Tel lieu, telle scène, tel personnage lui fournissent l’occasion d’une comparaison avec ce qu’il connait déjà et surtout – les livres de l’époque n’étant pas toujours illustrés – avec des références connues ou facilement assimilables par ses lecteurs, comme lorsqu’il évoque les « Zeibecks dont les tableaux asiatiques de Decamps ont rendu la physionomie familière à tout le monde », ou en appelle aux gravures anglaises pour brosser l’aspect d’un quartier. De même retrouve-t-on sous sa plume le stéréotype d’un Orient cruel, violent, sensuel et luxueux.

Pour autant, Gautier ne se limite pas à ces images auxquelles les lecteurs s’attendent pour en avoir lu à de nombreuses reprises la description et qui, à ses yeux, correspondent aussi à certaines scènes dont il est le témoin. Il s’intéresse – et c’est là l’un des traits les plus originaux de l’écrivain – à l’envers du décor : il visite les quartiers les plus pauvres (presque toujours ignorés des voyageurs occidentaux), s’égare dans les ruelles, se fond dans la foule coiffé d’un tarbouch, se plonge dans l’atmosphère des cafés et du bazar autant qu’il visite les monuments ou assiste aux démonstrations des derviches tourneurs. Seule lui manque la possibilité de communiquer directement avec la population dans sa langue. Pour palier cette difficulté, il décrit ce qu’il voit, avec sa précision habituelle et un vocabulaire d’une grande richesse (jusqu’à devenir parfois technique). Le chapitre consacré au théâtre d’ombres et à ses textes rabelaisiens reste un modèle du genre et nous édifie sur la régression puritaine d’une Turquie contemporaine qui a récemment censuré, dans les manuels scolaires, La Liberté guidant le peuple de Delacroix à cause d’un sein dévoilé… Les rencontres faites au hasard d’une promenade sans but précis lui plaisent bien davantage que les itinéraires touristiques fléchés ; en « piéton de Constantinople », il s’en explique :

« Cette flânerie à travers les rues fait malgré moi vagabonder ma plume ; la phrase suit  la phrase comme le pas suit le pas ; la transition manque, je le sens, entre tant d’objets disparates, mais il serait peut-être inutile de la chercher ; acceptez donc tous ces petits détails caractéristiques, habituellement négligés par les voyageurs, comme des verroteries de couleurs diverses réunies sans symétrie par le même fil, et qui, si elles sont sans valeur, ont au moins le mérite d’une certaine baroquerie sauvage. »

S’il consacre un chapitre entier à la femme orientale, ce n’est pas, comme beaucoup de ses prédécesseurs, pour valoriser sa virilité en suggérant une aventure. A la question : « Et les femmes ? », il se livre avec sincérité :

« Chacun y répond avec un sourire plus ou moins mystérieux selon le degré de fatuité, de manière à faire sous-entendre un respectable nombre de bonnes fortunes. Quoi qu’il en coûte à mon amour-propre, j’avouerai humblement que je n’ai pas la moindre indiscrétion de ce genre à commettre, et je serai forcé, à mon grand regret, de priver ma relation du récit de toute aventure amoureuse ou romanesque. »

En outre, privilégiant la réalité au fantasme, il n’évoque pas les sérails comme ses lecteurs pouvaient les imaginer ; il écrit plutôt que ces « boites à grillages serrés […] ressemblent furieusement à des cages à poulets » et détruit une partie du mythe né des Mille et une nuits :

 « Dans les pays du nord, on se fait, d’après les contes arabes, une idée exagérée de la magnificence orientale, les esprits les plus froids ne peuvent s’empêcher d’élever en imagination des architectures féériques avec des colonnes de lapis-lazulis, des chapiteaux d’or, des feuillages d’émeraude et de rubis, des fontaines de cristal de roche où grésillent des jets de vif-argent. »

Constantinople est le livre d’un amoureux de la ville qu’il visite. Cet amour le poursuivra sous les formes les plus diverses ; ainsi, il portera, à l’occasion de bals costumés, des déguisements turcs, les caricaturistes colporteront de lui cette image, il sera l’ami de Khalil-Bey, diplomate, collectionneur et propriétaire de L’Origine du monde. Il ira même jusqu’à se surnommer « le Turc », la dédicace d’un portrait à l’éditeur Michel Lévy le prouve.

Souvent, lire le texte introductif à une œuvre s’apparente à un pensum ; tel n’est pas le  cas ici et l’on ne peut que recommander la préface de Stéphane Guégan, aussi éclairante que bien documentée. La 4e de couverture précise que cet auteur, responsable du service culturel du musée d’Orsay, prépare une biographie de Théophile Gautier. Tous ceux qui aiment ce « parfait magicien ès lettres françaises », comme le qualifiait Baudelaire dans sa dédicace des Fleurs du mal, ne peuvent qu’attendre avec impatience une telle publication.

Illustrations : Intérieur de Saint-Sophie, gravure anglaise – Un café à Constantinople, gravure italienne – Caricature de Théophile Gautier par Mailly – Portrait de Gautier, gravure de Mouilleron – Dédicace à Michel Lévy 

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