Courriels d’Egypte

Séjourner un long moment dans un pays étranger offre l’occasion de vivre des expériences interculturelles que les simples touristes ne peuvent guère soupçonner. Une fois  l’enthousiasme du premier contact passé – une affaire de quelques semaines durant lesquelles l’attrait de « l’exotisme » (le terme vaut autant pour l’Islande que pour le Gabon) masque les réalités du quotidien – l’expatrié observe d’un œil moins indulgent le milieu dans lequel il se trouve plongé ; il dresse un catalogue des différences qui se traduisent souvent par des agacements plus ou moins conscients et, s’il n’était pas préparé à cette confrontation avant son départ (tel est, notamment, le rôle des consultants en relations interculturelles), il commence à éprouver un malaise qui peut aboutir au rejet de la culture locale. Quel que soit le pays concerné, ce rejet n’est jamais suscité par un événement précis, mais par une accumulation de petits détails. Pour l’intéressé, l’expérience se transforme très fréquemment en échec personnel ou professionnel. Dans un pays qui cherche à développer ses exportations, il n’est pas inutile de rappeler que 60% des échecs avec les partenaires étrangers sont d’origine interculturelle et que les entreprises prennent rarement ce paramètre en considération.

Paul Fournel n’est pas un homme d’affaires ; écrivain, président de l’Oulipo, il occupa le poste d’attaché culturel à l’ambassade de France au Caire pendant 3 ans. Ce séjour ne fut en rien un échec, à l’évidence. De son expérience, il a tiré un livre plein d’humour et de finesse, Poils de Cairote (Le Seuil, 308 pages, 7 €). Loin de se morfondre dans un monde si différent de la France ou de se replier dans sa coquille, il prit le parti d’adresser presque chaque jour à quelques amis, et par courriel, le récit de ses aventures, le fruit de ses observations. Réunis dans ce livre riche en anecdotes savoureuses, ils rendent compte de la vie de tous les jours en Egypte telle que perçue par un Européen entre novembre 2000 et juin 2003.

On rit beaucoup, par exemple des situations ubuesques issues des multiples  embouteillages qui paralysent Le Caire tout au long de l’année dans un concert incessant de klaxons, ou des chauffeurs de camion qui fument le narghileh au volant. Tout peut arriver, sur les routes égyptiennes, et je me souviens d’un voyage d’affaires qui devait nous conduire, avec trois partenaires, du Caire à Ismaïlia, Port-Saïd et Alexandrie, un itinéraire que le chauffeur de la 404 qui avait été mise à notre disposition parcourut de bout en bout en troisième sans jamais changer de vitesse, même en ville…

Paul Fournel aborde tous les sujets, comme le rite du marchandage, obligatoire pour éviter de vexer les commerçants, ou le cas des passants obligeants qui, si vous leur demandez votre chemin, vous indiqueront toujours une direction, même s’ils ignorent tout de l’endroit où vous vous rendez. Si la corruption semble généralisée, les habitants font preuve d’une imagination fertile pour atteindre leur but ou détourner les interdits (ainsi, on sert la bière dans une théière et le vin passe, officiellement, pour une tisane de fleurs d’hibiscus.) Le temps n’existe pas, ou si peu dans cette culture purement polychronique que la ponctualité devient une fiction à laquelle le diplomate finit rapidement par se résigner.

 L’auteur ne peut faire l’impasse sur le poids des traditions (en particulier l’excision qui toucherait 96% des filles de la campagne), la censure (les pages des magazines occidentaux sont parfois arrachées si des publicités pour des sous-vêtements féminins y figurent, et tant pis pour les articles qui étaient imprimés au verso !) et les pesanteurs de la religion. Mais, là encore, l’humour vient appuyer le propos, comme dans cette note du 7 août 2001 :

« N’étant pas fou de plage, je suis allé voir dans une boutique du centre-ville ce qu’était le « maillot de bain islamique ». Il en existe deux modèles qui ne fâchent pas la religion : le premier est une robe longue opaque qui se porte par-dessus le maillot et le second une espèce de survêtement ample taillé dans un drap épais et médiocre. Bien mouillés, les deux sont parfaitement conçus pour couler n’importe quelle nageuse de n’importe quelle religion par le fond. »

Poils de Cairote est un livre à conseiller à tous ceux qui prévoient une expatriation en Egypte, mais aussi à ceux qui voudraient connaitre ce pays loin des clichés véhiculés par les guides touristiques d’où la dimension humaine est souvent aussi absente que l’humour. 

Aimé Césaire, la musique des mots

 On ne prête qu’aux riches et il a été dit par erreur ici ou là, ces derniers jours, que le poème Femme nue, femme noire était d’Aimé Césaire. L’auteur en est, naturellement, Léopold Sédar Senghor. Aimé Césaire, contrairement à certains de ses amis surréalistes, n’a pas, dans son œuvre, développé de veine délibérément érotique. On lui doit cependant un poème où la musique des mots et la sensualité se mêlent, qu’il publia dans le recueil Soleil cou coupé qui fut publié en 1948 aux Editions K. Ce titre était une forme d’hommage à Apollinaire, qui avait achevé sur ces mots énigmatiques le premier poème d’Alcools, Zone.

Baies ailées j’ai marché sur le cœur grondant de l’excellent printemps
de qui ai-je jamais soutiré autre femme
qu’un long cri et sous ma traction de lait
qu’une terre s’enfuyant blessée et reptile entre les dents de la forêt
net trop plein du jet
me voici dans les arrières des eaux
et roucoulant vos scrupuleuses colombes
assis mets vrais pour les oiseaux
que toutes les trames en vain se nouent
que tous les moulins à prière à gauche tournent
que tous les fleuves lancent à la face des villes le gant souple et chaud d’un paquet de mules noires et de tresses
Mais paix cris de femelle. Si douce on la croirait un crépi inventé pour la fouille attentatoire de mes doigts. Paix. Vous tous fermez la porte aux dromadaires. Il n’y a plus de machine à traire le matin qui n’est pas encore monté. J’ai des mains bleues qui tout arrêtent. Ma langue est bleue. Bleus mon or et l’orgueil du sang des maudits qui tournent vers moi la tête. Si vous saviez. J’ai renversé toutes les pierres toutes les peines toutes les prières. Vite ! météore aux ailes de comète. Météore au cœur d’améthyste donne-moi le mot de passe météore au cœur de pélican friable
météore qui revient tous les dix ans sur les lieux du crime météore pèlerin de Sibérie
tous mes cailloux sont d’offense
Point d’huile.
La loi est nue.

Le vin et ses mots

 Voici un livre savoureux qui fera le bonheur des amateurs de vin comme des professionnels, des amoureux de la langue française comme des curieux. Un livre digne de figurer dans une bibliothèque entre le Grand dictionnaire de cuisine d’Alexandre Dumas et l’extraordinaire catalogue des ouvrages traitant « du boire et du manger en Europe, de l’antiquité à nos jours » établi par Gérard Oberlé, intitulé Les Fastes de Bacchus et de Comus (645 pages, Belfond, 1989). Il s’agit du Dictionnaire de la langue du vin de Martine Coutier (476 pages, CNRS Editions, 30€).

Cet ouvrage prouve que la relation entre le vin et la langue ne se limite pas à l’organe gustatif, elle s’étend au langage. Les mots naissent, évoluent au gré du temps, se multiplient pour permettre à chacun de décrire les sensations que le produit de la vigne procure. Il en est des vins comme du reste, certains sont petits, mais agréables – de ces « vins de soif » dont parlait Jean Carmet comme personne – d’autres de piètre qualité ou dénués de personnalité, d’autres enfin qui tutoient le statut d’œuvre d’art.

Parler du vin en termes précis n’est ni une affaire d’initiés ni un travers de cuistre, c’est avant tout le plaisir de partager ses impressions avec d’autres amateurs, dans le souci de se montrer le plus exact possible ; la langue offre une richesse insoupçonnée pour atteindre ce but (il n’y a pas moins de 780 entrées dans ce dictionnaire). Les  métaphores anthropomorphiques et hautes en couleur foisonnent au fil des pages, des métaphores où l’anatomie côtoie l’hédonisme dans une belle harmonie. Ainsi, un vin peut-il avoir « de la cuisse » ou « du corsage », il peut être « décharné » ou avoir « de l’ossature », on le trouvera « couillu » ou « noble ». Les verbes ne manquent pas à l’appel, qui séduisent et surprennent par leur originalité musicale. Tour à tour, le vin chardonne, champignonne, il renarde, gouleye, meursaulte et terroite ; il picote, pinote, il morgonne et il truffe, il muscate, ranciote, tuile, sauvignonne, enfin, il a de la moustille. C’est aussi beau qu’un poème d’Henri Michaux.

Le vocabulaire permet d’échapper à la banalité et d’exprimer son plaisir (ou son déplaisir). C’est aussi, naturellement, une affaire de culture. Je me souviens d’un dîner donné en Angleterre, il y a quelques années, par un hôte qui possède une cave plus qu’enviable. On y avait servi des vins remarquables, notamment un Chablis grand cru (bien nommé Vaudésir) tout à fait étonnant. J’eus l’idée saugrenue de demander à mon voisin de gauche – un homme d’affaires scandinave de haut niveau – comment il le trouvait. Après avoir réfléchi quelques secondes, il me répondit : « blanc » ! Il était parfaitement sérieux, car ses (p)références culturelles, tout à fait respectables, le portaient davantage vers la bière et les spiritueux. Confronté à un vin, les mots lui manquaient.

 Pour réunir toutes les entrées de son dictionnaire, Martine Coutier, linguiste au CNRS, s’est livrée à un véritable travail de chartiste, allant les débusquer aussi loin que le XIIe siècle. Ses explications sont claires, riches, érudites, mais aucunement ennuyeuses. Elle n’hésite pas à donner, pour chaque entrée, des exemples de l’usage du mot, qu’elle va puiser jusque chez Rabelais. Dans l’abondante bibliographie qui figure en fin d’ouvrage, à côté de livres et de revues spécialisés, on découvre Jacques Amyot, Pierre Desproges, Erckmann-Chatrian, François Mauriac, Ramuz, Sainte-Beuve et François Villon. On ne saurait se trouver en meilleure compagnie. Il y a dans ce dictionnaire, le lecteur le sent à chaque page, une somme de connaissances et beaucoup d’amour ; rien d’étonnant à cela : l’auteur est aussi présidente de l’Association culturelle Œnologique Franc-Comtoise.

A l’heure où les groupes de pression hygiénistes et les tenants de l’idéal ascétique tentent de diaboliser l’alcool en général et le vin en particulier, voire de faire croire (ce qui est parfaitement faux, il suffit d’avoir eu la chance de voyager hors de nos frontières pour l’avoir constaté) que les Français seraient les plus grands consommateurs d’alcool d’Europe, sinon de la planète, le Dictionnaire des mots du vin conduit le lecteur dans un monde de sensations et de plaisirs dont il serait dommage de se priver. L’écrivain Jean-Claude Pirotte l’exprime très justement dans la préface de ce dictionnaire :

« Le vin aussi, nous impose des obligations multiples, au nombre desquelles un devoir absolu : celui de résister à la banalisation du monde, aux lois perverses de l’utile et du négoce, au despotisme sournois de la langue unique et au laminoir de la pensée. S’efforcer de traduire les cadences musicales de la parole du vin est un acte de résistance, et une contribution vitale à la primauté et à la liberté de l’esprit. » 

Illutrations: Le Caravage, Bacchus – Vermeer, Le verre de vin.

Daumier honoré par la BnF

 Baudelaire écrivait, dans son Salon de 1845 : « Daumier dessine peut-être mieux que Delacroix. » Connaissant l’admiration quasi inconditionnelle que le poète nourrissait pour le peintre des Femmes d’Alger, ce n’était pas un mince compliment. Pour célébrer le bicentenaire de sa naissance, la BnF rend un hommage à Daumier, que Balzac avait qualifié de « Michel-Ange de la caricature ». Deux expositions lui sont consacrées (jusqu’au 29 juin), la principale rue de Richelieu – que mon maître et ami Claude Pichois appelait, non sans humour : « la vraie Bibliothèque nationale » –, l’autre sur le site François Mitterrand. Passons rapidement sur cette dernière qui occupe les murs de l’allée Julien Cain. Intitulée Les héritiers de Daumier, elle montre en parallèle des caricatures du maître et d’autres, de dessinateurs contemporains (Plantu, Cabu, Tim, Reiser, etc.) La démarche, qui insiste sur le jeu des influences inévitables, est plus que séduisante, mais on peut regretter à la fois le faible nombre des dessins exposés et, surtout, le lieu lui-même, qui, après tout, n’est qu’un couloir.

La galerie Mazarine du site Richelieu offre un espace nettement mieux adapté, mettant en  valeur une sélection judicieuse de quelques 220 lithographies (sur 4000, composées entre la Monarchie de Juillet et la chute du Second Empire).

Admiré de Degas, de Manet et, donc, de Baudelaire, Daumier fait figure de père de la caricature politique et du dessin de presse. S’il ne fut pas le premier à traiter ce genre (qui se développa surtout avec la Révolution), il sut, grâce à son talent, surpasser l’ensemble de ses contemporains. Chacune de ses lithographies présente une vigueur de trait, une puissance de contraste, une maîtrise des ombres et des lumières qui forcent l’admiration ; rarement artiste put tirer autant de nuances et de vie d’une palette de gris.

Rien, ou presque, n’échappait à son œil acéré. Observateur de la vie parisienne, il croquait les travers de ses contemporains : les bons bourgeois, les visiteurs du Salon, les collectionneurs d’estampes ou le monde du théâtre. Nul mieux que lui s’attaqua au pouvoir, ce qui lui valut – fait unique dans l’Histoire de la France – d’être le seul caricaturiste condamné et incarcéré, pour avoir représenté Louis-Philippe en ogre. La postérité vengera Daumier, puisqu’au nom de ce roi, chacun relie la célèbre tête en forme de poire dont il fut l’auteur.

 Ses charges de ministres et de parlementaires frôlent la férocité, de même que celles des gens de justice. Il y a fort longtemps, le bâtonnier Francis Mollet-Vieville (qui fut l’avocat de Romain Gary en pleine affaire Ajar) m’avait confié que, dès son élection au bâtonnat de Paris, il avait fait retirer toutes les caricatures de Daumier accrochées aux murs du Palais, car il trouvait qu’elles donnaient de la justice en général et des avocats en particulier une image déplorable. Malgré le grand respect que j’avais pour ce ténor du barreau, je ne pouvais approuver son geste. Certes, Daumier tournait les gens de robe en ridicule, mais, comme disait Sacha Guitry : « redouter l’ironie, c’est craindre la raison. »

Parmi les autres cibles de Daumier, on comptait les bas-bleus (et il est difficile de ne pas penser à George Sand ou à Louise Colet en regardant ses dessins) et les médecins. Il n’épargnait pas davantage  les philanthropes : une caricature en représente quelques-uns, festoyant lors d’un banquet, qui ne se distinguent de leurs descendants contemporains que par le costume… Curieusement – peut-être par crainte de la censure – il s’attaqua peu au clergé – sauf pour défendre Voltaire –, alors qu’il revisita de façon magistrale les mythes de l’antiquité (La Chute d’Icare, Le Beau Narcisse, etc.) Chacun de ces thèmes est naturellement abordé au fil de l’exposition. Combattant l’hypocrisie, épris de liberté, il n’y a guère que le peuple qui échappait parfois à son crayon impitoyable. Il le représentait souvent dans une veine réaliste qui n’était pas sans rappeler celle de Courbet – notamment pour les scènes de lutteurs.

Ce qui frappe, dans l’ensemble de ces caricatures, c’est leur étonnante modernité. Elles n’ont pas pris une ride, et on se prend à imaginer le parti qu’il aurait pu tirer de notre vie publique, si riche des travers qu’il aimait épingler.

Illustrations : Daumier – Le Public du Salon – La Dispute – Les Philanthropes.

Villa Médicis

 Il aura fallu le triste spectacle d’un vaudeville politico-culturel pour sortir la Villa Médicis du calme qui l’entourait. Mais, alors que la question de la nomination de son nouveau directeur semblait réglée et l’incident clos, un article publié récemment dans Le Monde par le sénateur Adrien Gouteyron relance la polémique en remettant en question l’existence même de l’institution. Cet article soulève plusieurs questions ; la première d’entre elles, sujet bateau du bac sans doute, mais sur laquelle il faut bien s’attarder étant : l’art sert-il à quelque chose ?

L’art ne sert à rien, bien sûr… à rien matériellement, sauf à considérer le marché de l’art où se côtoient dans un ordre pas toujours respecté génies, artistes confirmés, nouvelles générations et produits marketing. Malraux fournissait d’autres réponses : « On peut aimer que le sens du mot art soit : tenter de donner conscience à des hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux. » ou encore : « Le plus grand mystère n’est pas que nous soyons jetés au hasard entre la profusion de la matière et celle des astres, c’est que dans cette prison nous tirions de nous-mêmes des images assez puissantes pour nier notre néant. » L’art, comme une réponse métaphysique, placé sur un plan égal à la religion ou d’autres formes tout aussi respectables de recherches de spiritualité, on ne peut qu’approuver cette définition.

En posant la question « A quoi sert la Villa Médicis ? » le sénateur Gouteyron apporte sa solution, fondée sur les aigreurs d’un écrivain qui, au nom d’une « politique de pur bon sens », en préconisait la suppression, et sur un rapport du sénateur Yann Gaillard, en daté de 2001 (ce dernier étant membre du conseil d’administration du Centre Pompidou). De ce rapport, il ne cite que quelques phrases : « Voilà une académie qui n’a plus de tradition à transmettre, qui groupe des lauréats sans aucun centre d’intérêt commun […]. Qui invite, aux frais de la République, des artistes – au sens le plus large du terme – dans une capitale qui n’est plus, et depuis longtemps, un centre important de création, même à l’échelle de l’Italie. […] la villa Médicis, contenant superbe, a-t-elle encore un contenu ? »  Aux propos de son confrère, le sénateur Gouteyron ajoute un argument supplémentaire : Rome ne fait pas partie des plaques tournantes marché de l’art.

Vu sous cet angle, on pourrait en effet se demander si notre République n’entretient pas dans la Ville au sept collines une maîtresse aussi dispendieuse qu’inutile. Cependant, de quel budget annuel est-il question ? 7,7 millions €, dont 4,6 millions de subventions de l’Etat. Au cours actuel du marché de l’art, et en s’intéressant au coût global de la villa, le seul Portrait d’Adèle Bloch-Bauer vendu en 2007 135 millions de $ représenterait environ 10 années de financement. La toile Blue star de Miro, adjugée en décembre dernier 11,5 millions €, serait équivalente à un an et demi de budget. On le voit bien, les sommes en jeu n’ont rien de vraiment considérable. Pour autant – et en faisant litière d’un symbole prestigieux qui participe au rayonnement international de la France – si la Villa Médicis était devenue réellement inutile, il ne serait peut-être pas incongru, pour la bonne gestion des finances publiques, de la fermer et d’allouer ses ressources à d’autres actions artistiques. C’est peu ou prou ce que préconise le sénateur Gouteyron : « Il faut rénover de fond en comble l’idée de présence culturelle, en inventant des ambassades nomades, porteuses d’initiatives et de partenariats nombreux, dans les lieux les plus divers possibles. » 

Que l’inventeur du concept de « consulats virtuels » propose celui « d’ambassades nomades » correspond à une certaine logique, sauf à craindre qu’il ne s’agisse que d’une logique de l’immatériel… En effet, le lecteur serait fondé à penser que les suggestions du sénateur Gouteyron reposent sur le rapport de son collègue Yann Gaillard qui se rendit sur place afin de le rédiger. Or, le problème, c’est que les conclusions du rapport Gaillard ne correspondent en rien à l’extrait cité plus haut, qui n’était qu’une simple figure de rhétorique située à la fin de son préambule… Que lit-on en effet dans cet intéressant document ?

« La France a hérité avec la Villa Médicis d’un instrument magnifique qu’il serait dommage de ne pas chercher à utiliser pleinement au service du rayonnement de la culture française. Il faut se donner les moyens pour faire de la Villa une fenêtre ouverte en Italie sur la culture française et ce à l’intention non seulement des Italiens eux-mêmes mais aussi des nombreux touristes qui fréquentent la ville éternelle. […] L’impératif, c’est d’accentuer et de rendre plus efficace l’instrument que constitue la Villa Médicis comme outil de coopération culturelle à l’échelle européenne. Certes, Rome n’est plus le centre du monde, pas plus que Paris d’ailleurs, mais cette ville reste un pôle d’attraction culturelle majeur pour les Italiens bien entendu, mais également pour toute une élite intellectuelle à travers le monde. Il y a donc un intérêt pour notre pays à utiliser cette position éminente sur la ville pour donner une efficacité accrue à sa politique de promotion de la culture et de la langue françaises. […] L’option, votre rapporteur la voit lorsqu’il s’agit de repenser son mode de fonctionnement. […] Considérant que la Villa Médicis constitue une forme de base avancée de la culture française, on peut envisager deux modes d’utilisation :

Soit on considère la Villa comme une plate-forme « off shore » de l’action culturelle menée par le ministère de la culture, c’est-à-dire comme la vitrine d’une politique et de choix dont les grands axes sont déterminés depuis l’hexagone;·

Soit on estime qu’il est possible de constituer la Villa en une sorte de pôle d’excellence autonome de la création d’expression française, intégré dans un réseau culturel européen.

Le choix entre ces deux solutions dépend des moyens en hommes ou en crédits dont on dispose, du degré d’autonomie que l’on estime devoir et pouvoir conférer à son directeur, ainsi que de la possibilité d’assurer, en l’état actuel de l’art contemporain, une véritable cohérence esthétique et culturelle à l’institution. […]

La Villa Médicis est une institution vivante. Elle n’est pas un astre mort, dont on percevrait encore les derniers feux. Pour s’en convaincre, il suffit de constater le mythe attaché à son nom et la référence qu’elle constitue toujours pour la création de nouvelles institutions. […]

Maintenant cet attachement réitéré qui conduit votre commission des Finances à proposer aujourd’hui qu’on la fasse évoluer, pour que l’effort financier consenti par la collectivité nationale trouve sa pleine efficacité et contribue à lui donner toute sa place dans la perpétuation du génie français comme elle a pu le faire par le passé. »

On le voit, le rapport Gaillard ne préconise nullement une fermeture de la Villa Médicis, bien au contraire. Son contenu invite à différentes réflexions quant à son rôle, suggère des pistes de réformes, présente par ailleurs un état comparatif du fonctionnement d’institutions similaires, publiques et privées, établies de par le monde. On ne peut qu’en conseiller la lecture, mais une lecture qui ne soit ni nomade, ni virtuelle… Tout aussi intéressantes, les conclusions de l’examen en commission dressent le profil du directeur idéal : 

 « Précisant le contenu de ses propositions, il [le rapporteur] a notamment indiqué qu’il fallait, dans le premier cas, assurer une meilleure coordination de l’institution avec les autres organes culturels présents à Rome, qu’il s’agisse du centre Saint Louis dépendant de l’ambassade auprès du Saint Siège, ou, surtout, des services culturels de l’Ambassade de France à Rome. Il a également fait savoir que l’on pouvait songer à faire évoluer le profil de l’équipe de direction de la Villa Médicis en faisant appel soit à un créateur de renommée internationale, soit à une personnalité ayant l’expérience des réseaux culturels internationaux, étant entendu que, dans l’un et l’autre cas, ces deux personnes devaient avoir un intérêt particulier pour Rome et la culture italienne. » 

Que la Villa Médicis représente un coût pour la collectivité, nul ne le conteste. Il en va de même pour des institutions comme l’Ecole française d’Athènes, l’Institut français d’archéologie orientale du Caire ou l’Ecole française d’extrême orient. Devrait-on cependant envisager de fermer ces pôles du rayonnement français, dont l’autorité est mondialement respectée, au prétexte qu’Athènes, Le Caire et Phnom Penh ne comptent pas parmi les « lieux les plus en vue du marché de l’art » ? On ne peut qu’approuver la mise en place d’une politique de saine gestion des finances de l’Etat et de rationalisation de la dépense publique. Toutefois, tout ne se résume pas à des chiffres. Le soutien aux créateurs, le prestige d’un pays que le monde entier considère comme un berceau de la culture européenne, l’art enfin sont des valeurs immatérielles – donc non utilitaires –, mais qui ne sauraient, par leur nature même, être reléguées au second plan, ou au plan comptable.

Dans sa préface à Mademoiselle de Maupin, Théophile Gautier donnait sa définition du  beau, face à l’utilitaire :

« A quoi bon la musique ? A quoi bon la peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel [le journaliste Armand Carrel], et Michel-Ange à l’inventeur de la moutarde blanche [un médicament laxatif]  ? Il n’y a vraiment de beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid ; car c’est l’expression de quelque besoin ; et ceux de l’homme sont ignobles et dégoutants, comme sa pauvre et infirme nature. – L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines. Moi, n’en déplaise à ces messieurs, je suis de ceux pour qui le superflu est le nécessaire. » 

Mai 68 aux enchères

 Alors que la BNF expose des œuvres d’Honoré Daumier, qui éleva la caricature, notamment politique, au niveau de l’art, diverses manifestations s’organisent autour de la célébration de Mai 68. Y eut-il un « art de Mai » ? Deux ventes publiques se sont chargées de répondre à cette question. La première, organisée à Drouot par l’Etude Camard et associés le 5 avril dernier, proposait aux enchères 228 lots d’affiches (adjugés de 100 à 3900 €). L’autre, qui aura lieu le 23 avril chez Artcurial, intitulée Mai 68 en mouvement s’intéresse à la fois aux affiches, tracts, revues, photographies, œuvres d’artistes (Alechinsky, Matta, etc.) et livres, autour de divers mouvements (Situationnisme, Lettrisme, Cobra, Happening et Fluxus). Elle comprend 618 lots. Les catalogues, disponibles en format électronique sur les sites Internet des deux maisons de vente, satisferont les curieux grâce à une assez abondante iconographie.

Ce n’était pas la première fois, en mai 68, que les murs de Paris et des villes de province se couvraient d’affiches. Cependant, aucune période de l’histoire ne connut une telle effervescence créatrice, dont précisément les affiches furent le support principal. Réalisées en particulier aux Arts déco et à l’Ecole des Beaux-arts, toutes ne furent pas placardées sur les murs. Pressentant qu’elles témoigneraient d’un mouvement esthétique autant que politique ou flairant la (future) bonne affaire, collectionneurs et petits malins se rendaient régulièrement dans les ateliers pour en retirer et… les conserver chez eux.

Si l’on exclut quelques très rares lithographies d’artistes comme Miro, qui en réalisèrent  pour être vendues au profit des étudiants, la quasi-totalité de la production fut tirée en sérigraphie. Cette technique rapide et peu coûteuse, déjà utilisée par Andy Warhol outre-Atlantique, restait quasi inconnue en France. C’est Guy de Rougemont qui l’introduisit à « l’Atelier populaire, ex-Ecole des Beaux-arts », a priori vers la mi-mai. Le stock d’encre et de papier fut mis à contribution, mais la fabrication fut si intense qu’il fallut aussi utiliser des moyens de fortune, ce qui explique la mauvaise qualité de certains supports et l’emploi de couleurs parfois inattendues.

Quelques peintres de renom (notamment issus de la Figuration narrative) comme Guy Fromager ou Eduardo Arroyo apportèrent leur concours, mais la plupart des affiches restèrent anonymes. Le « style 68 » se caractérise par une grande simplicité : l’utilisation de la mono ou de la bichromie, des dessins assez basiques, en aplats, souvent agrémentés de textes courts et percutants. Si l’humour et la dérision y avaient leur part, d’autres se limitaient à des messages factuels, sans compter quelques slogans imbéciles comme le célèbre « CRS-SS » ou la comparaison du général de Gaulle à Hitler. Certaines affiches, enfin, ne reproduisaient que des textes bruts, se rapprochant ainsi des graffitis dont étaient couverts les murs.

 Les thématiques abordées concernaient essentiellement la critique de la police, des media, du pouvoir en place, de la bourgeoisie et du capitalisme, ainsi qu’un certain nombre de revendications sociales. Rares étaient les messages délibérément utopiques auxquels on aurait pu s’attendre ; quant aux affiches évoquant la liberté sexuelle et la libération des femmes, on peine à en trouver dans une production pourtant très abondante. Il serait intéressant d’analyser les causes de cette absence. Une lithographie, choisie par Artcurial pour la couverture de son catalogue, fournit peut-être un élément de réponse : intitulée Mai, elle représente une femme nue aux formes généreuses, le mot « Mai » figurant la pilosité de son sexe mais cette femme est… dépourvue de tête. La révolution n’était pourtant pas qu’une affaire d’hommes.

Si Mai 68 contribua à faire évoluer la société en favorisant la régression de la censure, donc une plus grande liberté d’expression des artistes, notamment dans le domaine de l’érotisme, force est de constater que les préoccupations politiques l’emportaient – à tout le moins sur les affiches – sur le souci de la liberté des mœurs.

Avec le recul dont nous disposons, certains slogans lancés par les acteurs du mouvement ne manquent pas d’ironie, sinon de cruauté, tel « Contre le vedettariat » ou « Vaincre le capitalisme » qui  résonnent comme un rappel à quelques ex-soixante-huitards hyper-médiatisés ou capitaines d’industrie…

Les artistes qui dessinèrent et tirèrent leurs affiches dans les « ateliers libres » ne se doutaient sans doute pas qu’elles finiraient, quarante ans plus tard dans des musées ou des collections. Ils faisaient de l’art supposé éphémère. Mais ce qu’ils n’avaient certainement pas imaginé, c’est que cet art deviendrait, sous le feu des enchères, un objet de spéculation.

Mai 68 : l’Histoire et l’hagiographie

 Entre volonté liquidatrice et célébration d’anniversaire, Mai 68 s’invite et s’inscrit dans un débat public qu’il serait illusoire d’écarter. Par une curieuse ironie du sort, ce mouvement qui fut si riche en iconographie (notamment des affiches sur lesquelles je reviendrai ultérieurement) a fini par produire ses propres images d’Epinal dont on sait qu’elles véhiculent surtout des idées reçues.

La première image – tenace – voudrait que le phénomène fût français, ce qui revient à faire peu de cas des événements qui se produisirent ailleurs dans le monde sous des formes assez similaires, dans des villes aussi différentes que Berlin, Rome ou Tokyo, sans parler naturellement des Etats-Unis et d’un lieu probablement plus inattendu : Prague. Limiter Mai 68 à une révolte hexagonale, n’est-ce pas en réduire la portée pour satisfaire, consciemment ou non, un sentiment ethnocentrique et purement et simplement tenter de se l’approprier ?

Une autre image d’Epinal fait de 68 le point de départ d’une nouvelle conception de la société. De ces deux lieux communs, nait une vision romantique, idéalisée, entretenue par les livres de souvenirs que les années et la nostalgie ont souvent embellis, comme autant d’hagiographies. Cependant, en dépit de quelques points communs, mai 1968 n’est pas février 1848 et son drame fut peut-être de n’avoir jamais rencontré un Flaubert pour en retranscrire l’atmosphère, comme l’auteur de Madame Bovary le fit magnifiquement dans L’Education sentimentale.

A défaut de roman, ceux qui souhaiteraient découvrir ou redécouvrir l’histoire de Mai 68 pourront se tourner vers un livre particulièrement intéressant de Daniel Lindenberg, Choses vues, Une éducation politique autour de 68 (Bartillat, 237 pages, 20€). Le titre, malgré son clin d’œil hugolien, pourrait suggérer un essai rébarbatif, où abonderait le jargon indigeste dont se gargarisait une grande partie des groupes gauchistes de l’époque. Il n’en est rien. D’une plume dont on sait qu’elle peut se montrer acérée, Lindenberg ne cache pas le sens de sa démarche : « Je suis depuis longtemps insatisfait d’une histoire officielle de Mai 68, où tout commence à Nanterre, et à Nanterre seulement », « Loin donc d’avoir été l’an zéro, 1968 a été en maints domaines le point d’orgue d’une évolution silencieuse. » Le terme – point d’orgue – agacera sans doute les musicologues qui y voient la prolongation d’une note et non une sorte de « clou » ou de point culminant, mais le terme est si couramment employé dans cette acception qu’il serait injuste d’en faire grief à l’auteur.

Avec précision, celui-ci s’attache à resituer les événements dans leur contexte, à démontrer, non sans succès, que leur origine est bien plus ancienne qu’on voudrait le croire. Il nous guide dans les centres névralgiques de l’effervescence intellectuelle du moment, cafés où le monde se refaisait, librairies mythiques (Maspero, etc.), ou encore l’université de Vincennes, « mélange incroyable de l’abbaye de Thélème et de Nef des fous. » De fait, une légende, qui courrait dans les amphis vers 1980 laissait entendre qu’un petit groupe d’étudiants facétieux y avait inscrit un cheval, lequel aurait obtenu sa licence sans aucune difficulté… Lindenberg dresse un inventaire de la création, au théâtre ou au cinéma, avec une incursion vers la peinture et les « peintres rouges » qui dénonçaient les avant-gardes esthétiques et contestaient (notamment s’agissant de Duchamp, ce en quoi ils se trompaient), leur caractère prétendument subversif. 

Il établit aussi la cartographie d’une improbable nébuleuse de groupuscules, de l’ultragauche aux maoïstes, des chapelles trotskistes aux cellules archéocommunistes, où les différences d’idées se nourrissaient de subtilités byzantines et trahissaient parfois, semble-t-il, de simples conflits de personne ou de pouvoirs. Le regard porté sur ces groupes se distingue des témoignages habituels où il est souvent question d’un âge d’or.  Sans sacrifier à la mode de la repentance tous azimuts, mais avec lucidité, il rappelle combien ses compagnons de route et lui-même se trouvaient « engoncés […] dans un marxisme obtus », reconnait que « dogmatisme et fermeture paranoïaque sur soi » régnaient dans les « sectes issues du bolchevisme » et dénonce leur angélisme ou leur aveuglement face aux totalitarismes sensés servir de modèle :

« En nous faisant les propagandistes zélés de la sinistre révolution culturelle de Mao, un des crimes de masse les plus abjects du XXe siècle, en applaudissant les communiste vietnamiens et le goulag tropical de Castro et Guevara, nous étions des « idiots utiles ». Mais on ne saurait réduire notre révolte à ces aberrations. Les choses sont plus compliquées. »

Plus compliquées furent aussi, Daniel Lindenberg l’explique clairement, les motivations des uns et des autres, leur conscience politique et leur engagement idéologique. Selon lui, qui fut à la fois témoin et acteur, beaucoup se sentaient en révolte contre la famille, la société et la morale étriquée de l’époque, autant d’héritages du XIXe siècle puritain, mais doutaient – avec raison – de l’émancipation que pouvaient apporter les régimes socialistes réels (Chine, Vietnam, Cuba) ; ajoutons à sa liste, pour les années qui suivront, le Cambodge de Pol Pot…

Choses vues offre encore à l’auteur l’occasion d’une galerie de portraits, le plus souvent savoureux. Volontiers iconoclaste (ce qui le distingue des révolutionnaires de salon d’aujourd’hui), il croque nombre d’acteurs à si belles dents qu’il transmet au lecteur l’envie de partager son repas. Ainsi, lit-on « Le Bourdieu de 1966 n’était pas exempt de contradictions, et cela ne s’est pas arrangé par la suite. » Trotsky est défini comme « un Staline manqué ». Au fil des pages, on retrouve Freinet et sa tentative avortée de pédagogie institutionnelle, Guy Debord et l’Internationale situationniste (mouvement souvent insaisissable mais qui, soit dit en passant, se montra plus lucide que les autres quant aux dérives de la Révolution culturelle qui sévissait depuis deux ans en Chine), Isidore Isou et les Lettristes (entre provocation gratuite et alcoolisme germanopratin), Roger Vaillant. Sartre et son panégyrique de l’URSS, puis naturellement Aragon (avec son Ode au retour de Maurice Thorez) ne sont pas oubliés, autant de preuves que, comme l’écrivait Alain Besançon, « les lumières du XXe siècle étaient peu éclairées »… Parmi ces portraits, l’un se détache, très différent des autres, plein de tendresse, celui du sociologue Christian Bachmann.

Qu’on ne s’y trompe pas, s’il en met en lumière bien des traits négatifs, Daniel Lindenberg n’instruit pas à charge contre Mai 68. En revanche, il fait preuve, dans certains chapitres, d’une ironie mordante envers ceux que la recherche de la notoriété ou de la fortune ont éloigné de leurs idéaux de jeunesse. Deux extraits donneront une idée de son humour ravageur :

« Ce n’est pas parce que les anciens gauchistes font parfois d’excellents capitaines d’industrie qu’il faut pour autant découvrir la plage du capital sous les célèbres pavés. »

« Ce qu’il y avait de pire dans Mai est aujourd’hui passé dans une nouvelle classe de parvenus, arrogants et cyniques. Ils n’ont retenu que la vulgarité. Ils ne servent plus le peuple mais… les People. Les sous-Malraux qui voudraient monopoliser l’espace public n’ont même pas les éclairs de génie d’un Paul Morand. » 

 A la lecture de ces lignes, quelques noms nous viennent à l’esprit ; ne cédons pas à la tentation cruelle de les citer… Un mot de Voltaire pourrait encore les définir : « Ils sont arrivés, oui… mais dans quel état ! »

Que reste-t-il de 68 ? Une citation de Gil Delannoi tente d’y répondre : « Mai 68 est le sommet d’une période plutôt qu’une césure. Les années soixante l’ont préparé, les années soixante-dix font un tri, dissipent beaucoup de rêves, banalisent certaines audaces. » Parmi les rêves, figure sans doute un modèle économique qui ne tenait pas la route et, parmi les audaces banalisées, une sexualité plus libre et l’égalité des femmes. Cependant, à la fin de son livre, Lindenberg s’interroge : « Si certains, jusqu’aux sommets de l’Etat, mettent tant d’empressement à « liquider » Mai 68, ne serait-ce pas parce qu’ils poursuivent derechef le rêve d’une révolution conservatrice qui tirerait son dynamisme d’une source antérieure à la modernité démocratique ? Oublier 1789, faire le procès des Lumières et liquider Mai ; il y a une cohérence dans cette série. » On se prend à souhaiter que l’auteur se trompe, qu’il fasse moins preuve de lucidité dans cette prospective que dans ses analyses du passé. Cependant, quelques signes apparaissent, comme la confusion entre espérance et espoir, moraline et éthique, religion et spiritualité, qui appellent à une certaine vigilance.

Illustration : photo Jean-Pierre Rey